10 février 1763 : le jour où la France a perdu son avenir - par Pablito Waal

  • Par arsin
  • Le 17/02/2013
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Il y a une semaine, nous aurions pu commémorer le 250ème anniversaire de ce qui est probablement le pire évènement de l’Histoire de France.  Une évènement d’une gravité supérieure même au 10 mai 1940, à la percée allemande dans les Ardennes, et l’invasion de la France qui s’en suivit, puisque, après tout, même cette défaite fut réversible.

Vous ne savez sans doute pas ce qui s’est produit le 10 février 1763. Quasiment aucun manuel scolaire n’en parle, un peu comme s’il s’agissait d’une histoire insignifiante, d’une obscure péripétie mettant fin à un passé qu’on préfère ne plus évoquer, comme s’il n’avait rien à nous apprendre.

Le 10 février 1763, la France signait le Traité de Paris, mettant fin à la guerre qui opposait, sur plusieurs continents, depuis 1756 (de facto depuis 1754 en Amérique du Nord) la coalition formée par les plus grandes puissances de l’époque (la France, l’Espagne, l’Autriche, la Russie) face à une autre, au pouvoir nettement plus improbable sur le sol européen : la Grande-Bretagne, la Prusse, le Portugal. C’est pourtant le second camp qui l’emporta, et de loin.

 

 

 

La Nouvelle-France (1534-1762) et ses voisins anglais


 Combien de français savent qu’avant 1759, l’autorité de la France s’étendait aux Amériques, non seulement sur une série d’îles (la Martinique, la Guadeloupe, Grenade, Saint-Vincent, Tobago, l’Ouest d’Hispaniola également connue sous le nom de Haïti), mais également sur le continent nord-américain, de l’embouchure du Mississipi (l’actuel état américain de Louisiane) jusqu’au Labrador, en passant par les Grands Lacs et l’actuelle province canadienne du Manitoba ? Alors que l’Espagne contrôlait le futur Mexique au sud du Rio Grande, la Floride, et de façon toute relative les Rocheuses au nord du fleuve, jusqu’au futur Texas (sur lequel des français tentèrent en 1684 de s’implanter à Fort Saint-Louis, près de la baie de Matagorda), notre principal rival, la Grande-Bretagne avait bâti treize colonies de la Géorgie au Massachusetts, qui incorporait alors l’état du Maine.

 

Malgré les expéditions d’Amerigo Vespucci, Verrazzano, Jacques Cartier (1534) ou de Jean Cabot, l’Amérique du Nord restait quasiment vide d’européens au seizième siècle. Les amérindiens, eux, étaient d’un effectif incertain, dont les estimations vont d’un million lors de l’arrivée de Christophe Colomb à une dizaine de millions. Les transmissions –  très largement involontaires - des épidémies originaires du Vieux Monde réduiront nettement ce nombre, avant même que le peuplement européen ne soit réellement menaçant pour les natifs.

 

Le siècle suivant a vu plusieurs royaumes d’Europe tenter leur chances outre-Atlantique : outre l’Angleterre à Roanoke, vinrent très tôt les Français, et pas seulement dans l’actuelle province de Québec, où la ville éponyme fut fondée en 1604 ; une tentative de colonisation française eut lieu dans l’actuelle Floride (Fort Caroline, en 1562), rencontrant l’opposition espagnole. New York naît sous le nom de Nieuw Amsterdam, les néerlandais s’étant rapidement multipliés dans une Nouvelle-Belgique, depuis le Connecticut et Manhattan, achetée pour peu aux amérindiens, jusqu’au New Jersey, où les bataves avaient acquis l’éphémère Nouvelle-Suède (1638-1655). En 1667, l’Angleterre, désormais solidement implantée en Virginie, Caroline et Géorgie, ainsi qu’autour de Boston, saisit la Nouvelle-Belgique : l’Amérique anglaise est dessinée sur la côte Est.

 

Pendant ce temps, la Nouvelle-France, après s’être concentrée sur le cours du Saint-Laurent et des Grands Lacs, descendit jusqu’à l’embouchure du Mississipi, où Cavelier de la Salle proclama la souveraineté de la France sur le territoire auquel il donna le nom de Louisiane en 1682, pendant que d’autres pionniers remontaient le Missouri, et s’installèrent sur les rives des lacs Manitoba et Winnipeg, ainsi que sur la Baie d’Hudson, où la concurrence anglaise se fera plus directement sentir, tout comme à Terre-Neuve. Plus tard, les forts ou fortins français atteignirent les Rocheuses, et s’implantèrent sur le cours du fleuve Ohio, les français nouant de multiples alliances avec les nations amérindiennes.

 

La Nouvelle-France formait donc un arc immense qui enserre les colonies anglaises, arc que la conquête de l’Ohio aurait achevé. Il ne manque qu’une chose à cet empire : une population dense.

 

Car bien qu’elle ne manqua pas d’explorateurs, de marchands et de marins, la Nouvelle-France ne dépassa pas les 77 000 habitants européens dans sa partie canadienne, ainsi qu’à l’Est du Mississipi, la partie occidentale étant encore moins peuplée, lorsqu’elle cessa d’être française en 1762-1763. Un siècle plus tôt, les colonies anglaises d’Amérique du Nord étaient plus peuplées. En 1750, elles dépassèrent le million d’habitants, colons ou esclaves. Quinze ans plus tard, ils étaient le double.

 

A qui la faute ?

 

Les terres choisies par la France n’étaient pas les plus évidentes. Les candidats français à l’émigration avaient le choix entre un Canada aux hivers longs, et une Louisiane dont l’accès nécessitait le cournement de terres espagnoles (la Floride et Cuba) et dont la capitale et principal port, la Nouvelle-Orléans, se trouvait dans des marécages qui minaient la santé des habitants. Ceci dit, les conditions de vie des canadiens n’étaient pas désastreuses, puisque dès l’époque française, une forte natalité se manifestait, du fait d’une mortalité inférieure à ce qu’elle était en métropole.

 

La faute au peuple de France ? Difficile à nier. L’engouement populaire pour l’émigration au Canada est toujours resté faible. Il aurait suffit qu’un centième des 24 millions de sujets que la France comptait en 1730 élisent la Nouvelle-France pour demeure pour qu’elle fut trois à quatre fois plus peuplée, sans compter l’accroissement naturel sur place. Un effectif suffisant pour fournir des milliers de miliciens, ce qui, nous le verrons plus bas, aurait pu changer très nettement le cours de la guerre de Sept Ans en Amérique.

 

La faute au Royaume de France ? Oui et Non. On peut remarquer quelques initiatives visant à peupler l’immense domaine américain, en poussant les militaires à y prendre leur retraite, et en y déportant des prostituées raflées, ainsi que des déshéritées connues comme « Filles du Roy », le monarque leur ayant payé voyage et dot. Ces entreprises, outre d’être peu susceptibles de créer un esprit favorable à la colonisation de la Nouvelle-France en métropole, n’eurent qu’un impact très limité, à quelques milliers de personnes seulement. On aurait pu énumérer les occasions par lesquelles l’état français aurait pu inciter et/ou financer le déplacement de quelques centaines de milliers d’habitants. Pensons au coût effroyable de la Guerre de Succession d’Espagne, aux centaines de milliers de sujets perdus pendant la calamiteuse année 1709. Pensons aux plus de 100 000 hommes que Louis XV mobilisera sur le front européen de la Guerre de Sept Ans, pour échouer dans la conquête du Hanovre comme de la Prusse. Pensons aux plus de 200 000 huguenots que la Révocation de l’Edit de Nantes, officielle en 1685, poussa à proposer leurs précieux services hors du Royaume, que ce soit en Allemagne, aux Pays-Bas, dans la colonie néerlandaise du Cap…ou même en Amérique, où ces protestants charentais fondèrent la Nouvelle Rochelle…au sud de New York, en territoire anglais, donc.

 

Pourra-t-on nous accuser d’anachronisme, de reprocher aux rois de France de n’avoir su prévoir les menaces qui pesaient sur la Nouvelle-France ? Pas vraiment. La démesure du sous-peuplement néo-français relativement à l’expansion du nombre des sujets anglais fut déjà exprimée par les autorités coloniales, et les tentatives de peuplement forcé montrent que des prises de conscience temporaires s’emparaient parfois des souverains de France. Et l’exemple des colonies anglaises prouvait que les colonies d'Amérique pouvaient atteindre une population comparable à celle d’une nation européenne (les treize colonies avaient, au milieu du XVIIIème siècle, une population équivalente à celle de l’Ecosse). Les colonies ibériques pouvaient représenter des masses humaines bien supérieures, qu’elles fussent autochtones (malgré la dépopulation radicale du seizième siècle, le Mexique passant d’au moins dix millions d’habitants à un maximum de 2 millions entre 1520 et le milieu du 17ème siècle, pour l’hypothèse la moins « dépopulationniste » de Cook et Borah), métis ou européennes. Des centaines de milliers d’Espagnols et de Portugais quittèrent leur péninsule pour le Brésil ou les colonies castillanes, parfois malgré les restrictions de Madrid ou Lisbonne. L’idée d’un foyer de population française conséquent de l’autre côté de l’Atlantique n’était pas une idée prématurée, même si l’on ne pouvait évidemment pas reprocher aux Bourbons de ne pas avoir prévu le décollage démographique nord-américain du dix-neuvième siècle, que ne concevaient sans doute pas davantage leurs homologues anglais.

 

La guerre de Sept ans et le Traité de Paris

 

 

Négocié depuis trois ans, le Traité acta la perte de la plupart des possessions françaises d’outre-mer. Avant la guerre de Sept Ans, d’autres conflits avaient opposé l’Alliance franco-espagnole à l’Angleterre, tant en Europe qu’aux Amériques. La désastreuse guerre de Succession d’Espagne (1701-1714) empêcha Louis XIV d’unifier la France et l’Espagne sous une seule tête, bien que les deux pays furent ensuite gouvernés par les Bourbons. Le conflit coûta à la France, outre des centaines de milliers d’habitants, une fraction de son empire américain (l’actuelle Nouvelle-Ecosse, Terre-Neuve, la Baie de Hudson).

 

Le successeur du roi Soleil, son arrière-petit-fils Louis XV, roi en droit à partir de 1715, et pleinement en 1723, entra à son tour dans la longue série des conflits européens avec la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), dont la conclusion à Aix-la-Chapelle n’amena aucun gain à la France, mais davantage à notre allié d’alors, la Prusse, pour laquelle nos ancêtres crurent sans doute à juste titre s’être battus bénévolement. En 1756, la France retourna son alliance au profit du roi d’Autriche et de Hongrie, tandis qu’Albion restait notre rivale la plus déterminée. Dès 1754, dans la vallée de l’Ohio, les français furent attaqués par un officier britannique répondant au nom de George Washington. Le roi Frédéric II de Prusse, qui devait apparaître comme l’un des plus efficaces chefs de guerre de son temps, devint alors notre ennemi quand, allié aux Britanniques, il entra en guerre contre l’Autriche, et l’autre grand empire européen émergent, la Russie. L’Espagne entrera en scène à nos côtés en 1762. Sur le papier, notre alliance pouvait sembler invincible, du moins en Europe.

 

En Amérique du Nord, cependant, la situation était presque inverse. L’Espagne n’arrivant dans la guerre que sur le tard, avec sa marine depuis longtemps dépassée par celle d’Albion, la France ne pouvait au mieux qu’espérer une résistance durant jusqu’à la paix, en limitant au plus possible les pertes. Mais contrairement à la guerre de Succession d’Espagne, qui n’arracha que des lambeaux à l’empire français d’Amérique, ce conflit sera fatal au Canada, Québec tombant en 1759 au termes de plusieurs mois de sièges et de bombardements, Montréal ne tenant pas un an de plus. Ce sera alors le commandement militaire britannique qui commencera, avant que le Québec ne devienne le Bas-Canada anglais.

 

La Nouvelle-France aurait-elle pu être sauvée ?

 

 

L’écart des forces armées ne fut pas aussi disproportionné que celui des populations indiqué précédemment. Si le camp anglais mobilisa quarante à cinquante mille hommes dans ses « tuniques rouges », mais aussi parmi les colons américains réunis dans les milices, la Nouvelle-France en rassembla près de vingt mille, dont une dizaine de milliers de réguliers, et presque autant de miliciens canadiens. Lorsque James Wolfe donna l’assaut sur Québec en 1759, il avait avec lui quatre à cinq mille combattants, et le général français Montcalm presque autant, si l’on compte les miliciens québécois. Quand, l’année suivante, le chevalier de Lévis et ses troupes infligèrent aux Britanniques la défaite qui sera l’ultime victoire militaire de la Nouvelle-France, à Sainte-Foy, ils n’eurent en face d’eux que 4000 hommes. Lorsque les troupes britanniques convergèrent vers Montréal, elles n’étaient qu’une dizaine de milliers.

 

Imagine-t-on ce qu’aurait pu être la défense de la Nouvelle-France si elle avait été trois à quatre fois plus peuplée (ce qui aurait nécessité un centième seulement de la population métropolitaine, comme vu précédemment) ? Combien de milliers de miliciens supplémentaires auraient-ils pu prendre les armes, ayant sur les Britanniques l’avantage de la connaissance du terrain et sur les troupes régulières françaises l’ardeur que l’on met à défendre sa terre?

 

Avec la population réelle du Canada français en 1754, seul un renfort conséquent de France pouvait changer la situation. Cela aurait nécessité que l’Atlantique ne fut pas soumis à la domination britannique, fait quasiment acquis avec la défaite navale française de la baie de Quiberon en 1759. Défaite qui marqua également la fin d’un projet nettement plus chimérique, celui d’un débarquement français en Angleterre, quelques dizaines de milliers d’hommes devant se charger de conquérir une Grande-Bretagne de 6 millions d’habitants, avec un ravitaillement naval incertain, quand une fraction de cette armée aurait pu sauver la Nouvelle-France si elle avait franchi l’Atlantique dans les quatre années précédentes… Se pose cependant une autre question : comment une force expéditionnaire française de taille en Amérique aurait-elle pu se nourrir, avec 77 000 compatriotes seulement pour subvenir à ses besoins ? On aurait pu penser envahir les treize colonies et vivre sur le pays, mais ça aurait été sans compter avec la résistance populaire américaine, qui fera ses preuves une quinzaine d’années seulement après…

 

Peut-être la défaite de la Nouvelle-France était-elle inscrite dès 1754, que la vraie bataille était démographique avant d’être militaire, et était donc déjà jouée, même si quelques victoires françaises (comme Fort Carillon en 1758, où moins de 4000 combattants commandés par Montcalm défirent quatre fois plus de Britanniques) pouvaient laisser croire à l’impensable.

 

 

Que nous apprend cette (triste) histoire pour l’avenir ?

 

 

Tout patriote connaissant un peu l’Histoire de France sait que notre pays se distingue à la fois par le très important potentiel que son territoire recelait (même quand l’Hexagone n’avait pas encore pris toute sa forme actuelle, comme c’était le cas au début du règne de Louis XV), et par l’accumulation honteuse d’opportunités manquées. Il faudrait sans doute d’autres articles pour traiter complètement d’autres cas tels que :

 

- l’échec français en Inde, face aux troupes de Robert Clive et de la Compagnie britannique des Indes Orientales. Les amateurs d’uchronies pourront toujours se demander ce que serait devenu le sous-continent indien si Dupleix (gouverneur général des établissements français de 1742 à 1754) avait eu plus de forces, et si un bailli de Suffren (1729-1788, qui servit Louis XVI sur les côtes indiennes de 1781 à 1784) avait pu tenir pièce à la Navy avec quelques décennies d’avance (ledit bailli était déjà lieutenant de vaisseau pendant la guerre de Sept Ans, ce qui ne lui permit que d’assister aux défaites de La Marine);

 

- la très brève réacquisition de la Louisiane par la France bonapartiste au traité de San Ildefonso en 1801, au détriment d’une Espagne anémiée, ainsi que de Saint-Domingue, alors en révolte… Le bref temps de paix navale offert par la paix d’Amiens (1802) avec l’Angleterre ne permit pas de consolider la présence française dans une Louisiane sous-peuplée mais couvrant le tiers des USA actuels, le Premier Consul ayant préféré envoyer une force colossale (plus de trente mille hommes) mourir de fièvres en réprimant les haïtiens ;

 

- la renonciation à l’exercice d’un condominium sur l’Égypte avec le Royaume-Uni, en 1882, après 6 dans de « Dual Control » qu’exerçaient les deux puissances coloniales sur leur débiteur égyptien. Les Britanniques imposant seuls leur présence militaire, à laquelle la France refusa de se joindre malgré l’invitation de Londres, notre pays laissait alors le Nil à l’anglois, ce dont la mission Marchand devait se rappeler en 1898 à Fachoda ;

 

- l’abandon du bas-Niger (l’actuel et très dense Nigéria), encore et toujours aux anglais, alors que des explorateurs tels que le baron de Semellé et d’autres pionniers y avaient installé une trentaine de comptoirs…qui furent vendus aux Britanniques au début de 1884, juste avant que le traité de Berlin ne confirme la souveraineté de l’impératrice Victoria sur le futur pays le plus peuplé d’Afrique…

 

La triste histoire de la Nouvelle-France n’est donc pas unique, et il est à craindre que la France ne porte chez elle une sinistre malédiction d’imprévoyance, de manque d’audace, de conservatisme, voire même quasiment d’une dénégation de l’avenir.

 

 

Du XVIIIème siècle à aujourd’hui, le discours anti-puissance en France même a repris les mêmes antiennes :

 

--    - Etre puissant, ça coûte trop cher (« La Corrèze avant le Zambèze », disaient les ignares du XXème siècle, oubliant que la France n’a jamais eu de colonies sur le Zambèze) ;

 

-     - On verra plus tard, occupons-nous de nos propres problèmes internes (et comme nous en aurons toujours,…) ;

 

-    - Notre avenir est en Europe (comme si cela ne faisait pas plusieurs siècles que nous savions que la France, même lorsqu’elle était la plus grande puissance europénne, ne serait toujours qu’une partie parmi d’autres du continent) ;

 

-    - Laissons d’autres s’occuper d’être puissants à notre place, nous n’aurons qu’à nous allier à eux ensuite (c'est en quelque sorte le raisonnement qu'a fait Choiseul, le premier ministre de Louis XV et négociateur du Traité de Paris, pensant que les colons américains, débarrassés de la menace française, se révolteraient contre les Britanniques: en cela, il eut raison, mais pas dans le fait que cela réduirait l'avantage de la puissance britannique par rapport à celle de la France);

 

-    - Être puissant, c’est mal. Variante : la France doit briller par ses valeurs et sa culture (points sur lesquels les autres pays ne sont jamais censés nous rattraper), pas par la puissance matérielle.

 

 

On peut, par antagonisme, en déduire quelques principes pour guider la politique de notre pays, avec les moyens qui lui restent :

 

     Premièrement, il faut toujours se rappeler que le rôle d’un Etat est avant de maintenir, de prolonger et de développer sa puissance. Ensuite seulement, le gouvernement peut avoir pour mission d’encourager la croissance économique, et après seulement encore de faire de la distribution sociale. Avant de distribuer la richesse, il faut la produire, et avant de la produire, il faut être en sécurité, et pour cela il faut être puissant.

 

     On en déduit d’abord que, contrairement à un fantasme répandu, il ne faut jamais mettre les marchands (même rebaptisés en « entrepreneurs », ou « personnalités issues du monde de l’entreprise ») au pouvoir, ou du moins pas tant qu’ils continuent de raisonner en marchands. L’Etat n’est pas une entreprise, pas plus que la nation. La puissance coûte cher, elle ne génère pas nécessairement de profits avant un terme qui peut être très long, comme c’était le cas de la Nouvelle-France pour la métropole. Mais sans elle, toute la richesse que vous acquerrez peut passer entre les mains de futurs envahisseurs.

 

     Ensuite, on doit se défier des penseurs à la mode, les "réalistes" à la petite semaine, comme Voltaire médisant au milieu du XVIIIème sur les "quelques arpents de neige", comme aujourd'hui des européïstes et des américanophiles qui nous expliquent que la France n'est plus rien, ou plus couramment, que nous aurions le choix entre une France diluée dans l'Union Européenne et à la remorque de l'OTAN, et une France autarcique donc sortie du monde. Méfions-nous de ces "visionnaires" qui ne savent que constater des rapports de force immédiats, et qui les croient définitivement acquis. Un petit Godwin consisterait à les amalgamer aux chantres du "nouvel ordre européen"  en vogue dans la presse parisienne des années 40-44...point Godwin que je m'attribue sans trop de regrets.

 

 Autre observation : la puissance véritable est dans la démographie, ce qui manqua tant à la Nouvelle-France. Tant que les humains seront ce qu’ils sont,  c’est-à-dire globalement égaux en capacités, les différences de puissance économique, ou d’influence culturelle, resteront temporaires. L’Asie orientale a déjà commencé son ascension vers la puissance, l’Afrique le fera un jour. Sur le plan militaire, la possession de l’arme nucléaire ne change pas vraiment ce fait : d’une part parce que cette arme est une arme de dernier recours, mais aussi parce que même en cas de guerre nucléaire limitée à quelques frappes, une population vaste sur un territoire tout aussi conséquent est un espoir de survie. A côté de ce potentiel, du moins tant que la population conserve un esprit national unitaire, la puissance culturelle, le « soft power », dont il est tant question aujourd’hui, n’est qu’un atout discutable car rapidement réversible. Même un petit pays comme le Qatar ne peut utiliser son "soft power" via sa chaine Al Jazeera que parce qu'il existe près de 300 millions d'arabophones dans le monde capables d'écouter et de comprendre plus ou moins (vu qu'il existe plusieurs langues arabes) la chaine qatarie dans sa langue originale.

 

      Il faut le plus souvent possible essayer de raisonner avec un temps, voire des décennies d’avance sur le moment présent. Plus facile à dire qu’à faire. Et il est facile de porter ce jugement sur l’action du roi Louis XV, alors que nous connaissons la suite sur deux siècles et demi. Serions-nous capables d’anticiper nous aussi ce que sera le monde en 2050 ou 2060 ? Certains s’y essaient. Nous pouvons déjà savoir que les USA ne seront plus la première puissance mondiale, que l’Europe se sera rabougrie, qu’il faudra innover dans notre approvisionnement énergétique. Mais c’est encore une erreur que de ne raisonner qu’avec les dimensions et critères de notre époque et en se contentant de les extrapoler dans le futur. Ainsi, la monarchie française considérait en son temps que développer une puissance française sur de vastes espaces coloniaux alors faiblement peuplés ne servirait à rien, car ce n’est plus ainsi que se bâtissait la puissance des états européens depuis des siècles. Le développement de terres déjà acquises, des alliances en Europe, de l’influence religieuse semblaient beaucoup plus déterminants. Et il se peut que les véritables changements du XXIième siècle ne concernent pas en priorité les classements de PIB nationaux ou d’énergie. Je vais me faire un peu visionnaire, mais il est probable que c’est sur le domaine technologique que les principaux enjeux porteront, la technologie permettant aux humains de traiter de plus en plus d’informations, voire modifiant les capacités de l’humain lui-même. Je ne vais pas entrer dans les détails de scenarii qui pourraient être effrayants, mais la technologie joue aujourd’hui le rôle des découvertes géographiques du 15ème au 18ème siècles au temps de Louis XV : un changement complet de paradigme, modifiant déjà le fonctionnement de la société mais sans que tous aient compris leurs implications à venir.

 

      Enfin, l’histoire de la Nouvelle-France est un argument sans retour contre l’histoire que se complaisent à réciter les derniers mohicans monarchistes que l’on rencontre parfois sur le Net : la France de l’Ancien Régime aurait été la plus grande puissance du monde occidental, et la Révolution et la République auraient tout détruit. La réalité est très différente : si le royaume de Louis XIV fut effectivement la plus grande puissance de son temps, c’est bien l’arrière-petit-fils de ce souverain, et son successeur, qui perdirent cette puissance. La France révolutionnaire ne perdit que Saint-Domingue, et remporta des victoires qui lui permirent d’acquérir la rive gauche du Rhin. Ce qu’un gouvernement qui ne conserva le caractère républicain qu’en titre (le Consulat puis l'Empire) gâcha, d’abord par la vente de la Louisiane, et par les campagnes finales désastreuses de l’Empereur. Lorsqu’elle revint durablement aux commandes, en 1871, la République consolida le second empire colonial que les monarchies de la Restauration et de Juillet ainsi que le Second Empire avaient ébauché. Ayant de surcroît remporté la victoire au cours du conflit le plus difficile que notre pays eut à supporter, en 1914-1918, on peut dire que la République n’a globalement pas mal fait son travail de défense de la puissance nationale… du moins de ce que les monarques et empereurs n’avaient pas sabordé.

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Commentaires (2)

1. nationalistejacobin (site web) 18/02/2013

Sujet vaste et passionnant que tu abordes là, Pablito!

Je suis globalement d'accord avec ce que tu écris, notamment la conclusion sur le mythe d'une monarchie française hégémonique. Et j'irai même plus loin: les guerres de la Ligue d'Augsbourg et de Succession d'Espagne sont loin d'être des grandes victoires du Roi-Soleil! En 1715, le pays est épuisé. Et ajoutons que notre faiblesse navale est déjà un problème. C'est pourquoi je serais (un peu) moins sévère avec Louis XV. Son règne a permis à la France de panser ses plaies et de se développer. Le pays s'est quand même modernisé.

Ensuite se pose la question du peuplement de la Nouvelle-France: qu'aurait-il fallu faire pour que des dizaines de milliers de Français émigrent? La France n'a jamais été aussi "maritime" que le Royaume-Uni, les Provinces-Unies ou le Portugal, malgré des efforts épisodiques. Un de mes professeurs de Moderne nous rappelait que les impératifs géopolitiques de la France étaient très lourds: une armée terrestre forte, une flotte au Levant (Méditerranée) et une autre au Ponant (Atlantique). Mine de rien, cela représente un coût faramineux, même pour le pays le plus peuplé d'Europe. Et surtout, c'est bien plus que ce que la Grande-Bretagne avait à consentir, elle, en terme d'effort: il lui a toujours suffi de se trouver un soldat sur le continent, le Prussien ou l'Autrichien en général. On ne peut pas faire comme si la monarchie française avait possédé des moyens infinis. La question du déficit n'est pas nouvelle...

Par ailleurs, les Français n'ont eu que peu de goût pour la colonisation de terres lointaines. Fallait-il déporter, de force, les populations? On n'aurait pas manqué, à l'époque comme aujourd'hui, de le reprocher aux rois. La vérité est que les rois n'avaient pas le pouvoir de pousser plus de Français vers la Nouvelle-France. D'autant que la situation économique, rurale et urbaine, de la France au XVIII° s'améliore sensiblement... Dès lors, pourquoi partir? En Grande-Bretagne, il faut rappeler le rôle des enclosures et des dissidences religieuses qui ont encouragé une forte émigration... volontaire malgré tout. En France, la question religieuse est apaisée au XVIII° siècle, après les orages de la Révocation. Faut-il s'en plaindre?

Je serais aussi (un peu) moins sévère avec Choiseul et le Traité de Paris. Certes la France est vaincue... mais l'avenir est ménagé. En conservant les Antilles, la France gardait une chance de reprendre pied en Amérique (d'ailleurs, nous parlons de l'Amérique du Nord, il y aurait à dire sur nos échecs en Amérique du Sud, où nous avons eu aussi des ambitions). Ensuite, Choiseul a travaillé activement à restaurer la marine de guerre. Des possibilités de revanche existaient donc, et je ne crois pas qu'on puisse dire que tout était joué en 1763.

Par ailleurs, une chose ne manque pas de me frapper: oui, la France enregistre régulièrement de cuisants échecs, par imprévoyance, naïveté, nonchalance peut-être. Les Anglais sans doute ont toujours été plus audacieux et plus aventureux. Mais la France a une qualité: elle sait réagir, et avec une certaine efficacité. Le Traité de Paris est partiellement effacé par la défaite anglaise face aux Franco-américains en 1783. Après 1815, la France trouve d'autres voies d'expansion: en Algérie dès Charles X, en Indochine sous Napoléon III (dont la politique outre-mer est très active à défaut d'être couronnée de succès: on peut citer l'expédition du Mexique, qui ne partait pas d'une mauvaise idée... mais la réalisation a trop laissé à désirer). Après 1870, à nouveau, la France conquiert une vaste portion de l'Afrique, Madagascar, etc... La France est souvent abaissée, mais jamais résignée, et c'est un atout non-négligeable. Que ce soit après la débâcle de 40 ou le bourbier algérien, nous parvenons à nous redresser.

A contrario, observons qu'un pays comme l'Espagne n'a pas eu la même faculté. Passé l'âge d'or, l'Espagne a vécu sur ses acquis, et, après la perte définitive de ses colonies au début du XIX° siècle, elle est devenue une puissance de second rang, et a fini par se résigner à l'être. La France jamais n'a accepté d'être reléguée, malgré les destins contraires. Cette ténacité dans la volonté de puissance mérite d'être saluée. Beaucoup de pays européens l'ont abdiquée depuis longtemps...

Il y a, je crois, matière à espérer.

2. arsin (site web) 21/02/2013

Bonjour, et merci de ce commentaire construit comme à l'habitude.

Et d'abord, mes excuses pour les fautes de français, de construction de phrases et même de l'article que l'on pouvait y voir au moment où tu l'as lu.

Comme je l'ai écrit dans l'article, je ne pense pas que la déportation de population de la métropole aurait été la meilleure solution pour créer un esprit favorable à la colonisation. Cependant, il aurait peut-être fallu y procéder, ne serait-ce qu'à raison d'un centième de la population, afin d'assurer la survie de la colonie.
Il aurait été sans doute plus efficace d'encourager l'émigration par le versement de rentes aux colons demeurant en Nouvelle-France, rentes financées par les métropolitains. Une autre méthode, moins coûteuse, et même directement profitable à la Couronne, aurait été de proposer à tous les états d'Europe ne disposant pas de grandes colonies (les états allemands, scandinaves, italiens, la Pologne, l'Autriche...) d'obtenir des concessions en Nouvelle-France, de pouvoir y mener leurs affaires en payant l'impôt à la France, en reconnaissant son autorité et si possible en usant de sa langue. Dans la réalité, sur le plan démographique, la Nouvelle-France se différenciait des Treize Colonies, non seulement par sa population plus réduite, mais aussi par sa plus faible diversité. La plupart des acadiens étaient originaires de la moitié ouest de la métropole, alors que moins de la moitié des habitants des treize colonies anglaises étaient des anglais proprement dits en 1750; on y trouvait également des irlandais, écossais, des allemands, suisses, néerlandais, et quelques huguenots. Des gens d'origines et religions (les irlandais sont catholiques) différentes.

Je me trompe peut-être, mais il me semble que pour le pouvoir français de l'époque (sous Louis XIV et Louis XV), briller parmi les nations catholiques et réprimer le parti protestant en son sein était plus important que développer la colonie d'Amérique du Nord, fut-ce avec l'aide d'étrangers.

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