A propos de la géographie européenne selon Emmanuel Todd

  • Par arsin
  • Le 09/09/2014
  • Commentaires (0)

Une version corrigée de la carte d'Emmanuel Todd présentée dans un précédent article :

Commentaire de Nationaliste Jacobin :

Loin de moi l'idée de nier l'hégémonie allemande en Europe, très néfaste pour nos intérêts nationaux. Mais je dois dire qu'en tant qu'historien-géographe amateur de géopolitique, les propos de Todd me laissent très sceptiques. Quand on lit attentivement, on s'aperçoit que ça ne repose pas sur grand-chose: des belles formules, des intuitions intéressantes sans doute, mais beaucoup d'approximations. Notamment Todd historien, j'ai beaucoup de mal à y croire...

Un exemple, je crois, est très significatif: ces cartes de l' "Empire allemand" comme celle présentée ci-dessus, je n'ai pas trouvé précisément quels critères ont été utilisés pour les réaliser. Quels facteurs ont été précisément listés et mesurés? La dépendance commerciale? L'alignement politique? Dans quels domaines? Bref, tout cela n'est pas très sérieux, et je ne pense pas que ce type de "grand entretien" fourre-tout, qui mélange beaucoup de choses, donne l'illusion du savoir sans guère aligner de faits crédibles, soit au final très efficace. Vouloir donner une "autre vision" de l'UE ou de l'Europe (ce n'est d'ailleurs pas très clair: quid de la Norvège, par exemple? Le Monténégro, lui, a simplement disparu, réannexé par la Serbie...), c'est très bien, j'approuve, mais Todd ne peut pas colorier, comme ça, une carte de l'Europe en utilisant son pifomètre et ses opinions du moment.

Commentaire / réponse de Pablito Waal:

Effectivement, l'article de Todd n'est pas "scientifique" mais politique. Cela n'enlève en rien le fait que sa carte, malgré quelques zones de flou, contient un certain nombre de vérités, et c'est loin d'être le discours le plus infondé que j'ai lu.

Déjà, l'idée de présenter l'Union comme autre chose que l'association de 28 égaux est toujours bonne à prendre, surtout si la hiérarchie décrite est assez proche de la réalité.

Et là, c'est plutôt le cas. "L'espace allemand direct" se justifie de plusieurs façons. D'abord, sur le plan culturel. L'Autriche et la Suisse sont germanophones, mais en plus de cela partagent depuis la WW2 (et plus encore pour la Suisse) une culture économique libérale et fédérale, ainsi que l'attachement à une monnaie stable et forte. Ce sont donc plusieurs éléments culturels et politiques qui les unissent. Il faut aussi prendre en compte que la langue allemande est restée une seconde langue courante dans l'ex-Tchécoslovaquie et en Slovénie, pour plusieurs raisons (ces pays ont relativement moins souffert du nazisme que la Pologne par exemple, ils avaient gardé des liens assez forts avec l'Autriche après 1918, la Tchécoslovaquie était voisine de la RDA et toutes deux étaient les économies les moins pauvres du Comecon).

En plus de cela, l'Allemagne et ces pays de son "espace" tel que dessiné par Todd ont en commun d'être des pays à balance commerciale positive (Croatie exceptée). Même si tous n'ont pas encore l'euro comme monnaie (il ne manque en fait que la République Tchèque et la Croatie, et c'est en cours pour les Tchèques), ils ont intérêt à ce que cette zone se maintienne, leur procurant un avantage en empêchant la monnaie des pays du Sud de l'Europe (France comprise) de se dévaluer par rapport à la leur. Tout va tant qu'on ne leur demande pas de payer pour financer le redécollage économique du Sud, ce qui, selon le chiffrage de Jacques Sapir, se monterait à 8% du PIB pour l'Allemagne chaque année. Et ce scénario semble s'éloigner, vu que les déficits publics se réduisent au Sud, et que le PIB des « PIGS » se stabilise après des années de récession (pour la Grèce notamment). Au Pays-Bas, malgré le fait que l'inflation imputée à l'euro ait joué dans le succès du "Non" au Traité de Rome en 2005, en 2012 en revanche, la vague anti-euro annoncée aux législatives ne s'est pas produite. Et comme le dit Todd, les Pays-Bas (avec Rotterdam) et la Flandre (Anvers) sont les plus grands ports internationaux de l'Allemagne, devant Brême ou Hambourg. Le succès de l'Allemagne en tant que puissance exportatrice est donc important pour le Benelux.

Pour la Croatie (et la Slovénie), c’est surtout le soutien allemand dans la sécession de 1991 qui doit inspirer Todd. La Croatie se reconstruit aussi beaucoup par le tourisme, et donc est fortement dépendante de la clientèle nord-européenne.

Après, j’aurais fait certains choix différemment : j’aurais rattaché la Slovaquie à « l’espace allemand » (et une démonstration assez concrète fut produite quand, en 2011 ou 2012, le parlement slovaque qui voulait y regarder à deux fois avant de participer à un énième sauvetage de l’euro fut promptement rappelé à l’ordre par l’Allemagne). Ensuite, j’aurais rattaché l’Italie à la zone des pays de « servitude volontaire ». Même si l’industrie transalpine se porte un peu mieux que la nôtre, le pays souffre de l’euro, et a un poids critique pour quitter la zone, d’autant que cette opinion s’est déjà bien répandue dans le débat public italien. Cependant, Rome n'est pas plus décidée à franchir le pas que Paris.

Pour ce qui est des pays « russophobes », les critères sont assez connus : la haine anti-russe des Polonais est proverbiale, et les pays baltes comptent d’importantes minorités russes (25 à 30% de la population en Estonie et Lettonie) qui laissent imaginer de possibles scénarios est-ukrainiens - même si c’est assez peu probable en réalité, vu le faible poids en nombre absolu desdites minorités, leur diminution naturelle comme migratoire, et le fait que le niveau de vie dans les pays Baltes a beaucoup plus progressé qu’en Ukraine au cours des vingt dernières années, ce qui susciterait peu d’envie de rejoindre la Russie. Pour la Suède, en revanche, je ne sais pas très bien sur quoi s’appuie Todd ; mais il est vrai que ce pays se dit volontiers "inquiet" de la nature du régime russe, de sa menace potentielle sur les états Baltes, ainsi que du pouvoir énergétique que la dépendance de l'Allemagne en gaz lui donne (notamment avec le projet de gazoduc Nord Stream). Et la droite suédoise, au pouvoir depuis 2006, semble plus déterminée dans son sentiment anti-russe que les sociaux-démocrates. Cependant, ce pays, comme la Finlande, n'est pas membre de l'OTAN, ce qui, techniquement, en fait un pays "neutre".

Le groupe des pays "en cours d'annexion" est aussi assez justifié : les pays des Balkans ont fait leurs candidatures à l'entrée dans l'Union, le Kosovo étant effectivement le plus instable de tous. La Moldavie ne pourra rejoindre l'UE que lorsque la question transnistrienne aura été résolue, ce qui la met aux prises avec les intérêts russes, tout comme le sont l'Ukraine et la Géorgie, qui ont envisagé leur entrée dans l'OTAN (même si la défaite radicale de Timoshenko en mai dernier a repoussé cette échéance pour Kiev). 

Les pays périphériques comme l’Espagne, le Portugal, l’Irlande, la Roumanie, la Bulgarie, Chypre et plus encore la Grèce sont assez justement mis en « dominés de fait », vu qu’ils sont dépendants de « l’aide » de l’Union Européenne, et trop petits ou pauvres pour représenter une menace en cas de rupture. Le Danemark, en revanche, devrait être dans une zone à part car n’ayant pas l’euro. Et on peut dire de même pour la Finlande, qui pourrait quitter l’euro sans grand danger.

Reste à savoir comment se placerait une Ecosse indépendante…

Enfin, il est vrai que cette carte traduit surtout un point de vue franco-français, et il en va de même pour la version "corrigée" que je présente ci-dessus. Un polonais, tchèque ou suédois y trouverait sans doute à redire. Mais exprimer un point de vue a un sens en géopolitique, et explique mieux l'action qu'une carte qui se voudrait "objective".

Et celle-ci a le mérite de soulever la question : « Pourquoi la France (et l’Italie) agissent (ou plutôt se soumettent) ainsi ? ».

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