A quoi joue Frédéric Lordon ? - par Joe Liqueur

  • Par arsin
  • Le 04/08/2012
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Par Joe Liqueur, sur son blog

http://communisme-liberal.blogspot.fr/

Tout le monde ne peut pas aimer… Je vois beaucoup de commentateurs s’extasier devant le style peudo-littéraire de Frédéric Lordon, eh bien moi, je trouve ça plutôt indigeste. Lourd. Mais bon. Au moins, l’inventeur du SLAM (Shareholder Limited Authorized Margin) a-t-il le mérite d’être un peu original, et créatif, dans son style comme dans ses propositions foisonnantes. Sous ces deux deux rapports, ça change un peu de la manière plus austère de Jacques Sapir. Mais question créativité programmatique, il arrive que le citoyen Lordon aille un peu loin, ou pas assez loin, ou les deux à la fois, c'est un peu ce que l'on va voir ici - en tout cas c'est ce que j'ai vu… Quand il écrit dans le Diplo, le truculent économiste underground fait tout de même un effort de clarté (qui peut-être lui coûte ?). Le problème, c’est que Paul Krugman est vachement plus drôle, et décidément plus léger (du point de vue du style, s’entend).



Bref. Je ne suis pas là – et n’ai du reste aucun titre - pour donner des leçons de littérature à Frédéric Lordon, ni à qui que ce soit. Le problème, c’est qu’au-delà de son style, Lordon me déçoit sur le fond. Il est vrai que je n’ai aucun titre non plus dans ce domaine ; mais c’est la première fois que je suis réellement déçu après la lecture d’un papier de Lordon.

Je cite ces paragraphes très significatifs, extraits de son dernier article paru dans le Monde Diplomatique (numéro d'août), et typiques d’une pensée qui m’apparaît comme légèrement schizophrène :

« Tels pourraient donc être les termes d’un grand compromis politique, le seul qui puisse rendre le capitalisme temporairement admissible, en fait le minimum que pourrait revendiquer une ligne sociale-démocrate un peu sérieuse : « Nous prenons acte qu’il entre dans la logique de l’accumulation du capital de tout déstabiliser sans cesse ; pour l’heure, nous ne pouvons pas faire autrement que de l’accepter à un certain degré ; vous êtes donc encore libres pour un moment de vous adonner à votre jeu. Mais sous certaines conditions structurelles seulement. Et sous l’impératif sine qua non que, de votre mouvement perpétuel, vous assumiez tous les dommages collatéraux. »

Que la division du travail soit soumise à un processus incessant de restructuration – par l’arrivée constante de nouveaux procédés, de nouveaux produits et de nouveaux concurrents -, soit ! Mais c’est au capital lui-même que revient d’en supporter les coûts sociaux, par exemple en finançant seul un fonds de restructuration ayant à charge de financer les obligations légales réelles qui accompagnent tout plan social : 1. Retrouver un emploi à chacune des victimes (sous des critères exigeants d’adéquation géographique et professionnelle) ; 2. financer les mobilités volontaires ; 3. Prendre à sa charge des programmes de formation étendus pendant toute la durée du retour à l’emploi.

Il n’est évidemment pas question que ce fonds de restructuration, financé exclusivement par le capital – puisqu’il s’agit de ses propres nuisances -, soit sous son seul contrôle – puisqu’il s’agit de la vie des salariés. Ce sont des ces derniers, et leurs représentants, qui en géreront les allocations, et notamment qui définiront les critères de l’emploi admissible ; eux encore qui décideront de ce qui meublera le temps du retour à l’emploi, à propos de quoi on leur suggère de ne pas manquer d’imagination : loin de s’arrêter aux formations professionnelles, ces programmes pourraient tout aussi bien valider des enseignements très généralistes, passages à l’université ou dans des institutions ad hoc, telles que le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), à multiplier, consacrées à la reprise d’études, à tous niveaux, des adultes « non-étudiants », ou encore, pourquoi pas, des moments d’investissements dans des associations militantes ou des causes collectives. »
(Respirez.)

Dans un premier temps, mon propos n’est pas tellement de commenter les mesures concrètes proposées par le citoyen Lordon. Le problème, c’est la manière dont celui-ci peut à la fois présenter le capitalisme sous les traits d’un vampire avide du sang des travailleurs, véritable calamité sociale qui sème destruction et désolation, et suggérer que de toute façon, aucun autre système n’étant disponible au catalogue de la gauche, ne reste plus qu’à passer un drôle de deal avec les grands détenteurs de capitaux : « Ça va, on ne sait pas comment faire sans vous, donc on va juste vous demander de raquer et de fermer votre grande gueule. »

Il me semble que ce n’est pas sérieux. Si l’on commence par admettre que l’on ne sait rien faire sans eux, je ne vois pas bien comment on peut aisément leur imposer de payer leurs ex-salariés à militer pour la préservation de l’habitat naturel des macareux au sud-ouest des îles Féroé. Dire à des gens qu’ils sont indispensables, même pour l’instant, ce n’est pas génial pour établir un rapport de force qui doit aussi être intellectuel, politique, programmatique. Vous allez me dire, si le peuple souverain décide qu’ils payent, ils paieront. Et finalement, ce que propose ici Lordon – si l’on comprend bien - n’est finalement rien d’autre qu’une sorte d’extension de la protection sociale qui cette fois serait financée exclusivement par des cotisations patronales. Certes. Et à cet égard, l’auteur a bien raison d’invoquer la social-démocratie, façon Bismarck… plutôt que le socialisme, ou même que le travaillisme à la sauce Beveridge. A ce compte-là, on peut quand même craindre que face à de telles exigences, les détenteurs du grand (méchant) capital soient fortement tentés de compenser la dépense en écrasant les salaires. Il y a pourtant une autre voie, une autre condition structurelle qui fait que le grand (méchant) capital est déjà beaucoup moins méchant : le plein emploi, ou mieux encore le véritable droit au travail.

Mais surtout, il y a me semble-t-il un problème plus fondamental dans la prose de Frédéric Lordon : comment peut-on à la fois suggérer que le capitalisme est par nature une machine infernale, qui broie les salariés, saccage le tissu social, détruit la planète, etc, et admettre benoîtement qu’on n’a pas de solution de rechange… pour l’instant… mais qu’on en aura bien une… un jour - attention, z’allez voir ce que vous z’allez voir, tas de riches, on ne vous offre qu’un sursis, on est bien gentils.

Et tout au long, cet article de Lordon fonctionne sur le même mode : le capitalisme est une abomination, il ne répand sans cesse que des nuisances, il faut faire-payer-les-capitalistes. M’est avis que si l’on a une vision aussi noire du capitalisme, alors la moindre des choses est quand même de proposer autre chose. Si l’on a une vision un peu plus nuancée, on estimera que le capitalisme peut fonctionner de manière harmonieuse à certaines conditions : régulation et/ou planification étatique (approche sociale-démocrate stricte), ou, selon une approche plus socialiste (voire gaullienne), restriction sévère du périmètre du capitalisme. C’est bien cette dernière approche - incluant une planification étatique encore plus poussée - qui est la mienne. Et si je suis déçu par cet article de Lordon, c’est bien parce que je pensais jusqu’ici que tel était aussi le cas de l’auteur – lequel, après tout, a bien proposé un « système socialisé du crédit » à caractère monopolistique [1], si je l’ai bien lu. Mais là, je retrouve ce mélange d’accents trotskystes (façon NPA, « taxons les patrons », « aux capitalistes de payer leurs crises », « nos vies valent plus que leurs profits » etc) et d’une certaine forme de résignation penaude, qui n’est pas sans rappeler la geste larmoyante du P« S » à la mode Benoît Hamon ou Martine Aubry. Et donc je me pose la question : à quoi joue Lordon ?
"On leur suggère de ne pas manquer
d'imagination"… J'ai une idée !
Par ailleurs, quel que soit la forme du système économique (capitaliste ou autre), la division du travail au sein d’une économie moderne est forcément « soumise à un processus incessant de restructuration – par l’arrivée constante de nouveaux procédés, de nouveaux produits et [même] de nouveaux concurrents [étrangers, si l’on est dans le cadre d’un monopole d’Etat] ». Ce n’est pas l’apanage du vilain capitalisme, bien plutôt une nécessité liée au progrès lui-même. En outre, il me paraît quelque peu contradictoire d’affirmer qu’il faut « retrouver un emploi à chacune des victimes sous des critères exigeants d’adéquation géographique et professionnelle [c’est moi qui souligne] » et en même temps financer « des programmes de formation étendus pendant toute la durée du retour à l’emploi », en particulier si ces « programmes étendus » incluent la possibilité d’« étudier l’histoire politique ou celle des mouvements sociaux, ou bien l’économie critique (ou ce qu’ils [les ex-salariés] veulent, d’ailleurs) » - car c’est ce qui suit immédiatement le passage cité plus haut. Les grands capitalistes qui financent l’éducation populaire de leurs ex-salariés, c’est vrai que c’est « réjouissant », mais rendu là, on pourrait aussi leur demander de financer des voyages d’études au Vénézuela, histoire que chacun puisse faire l’expérience d’extase mystique dont le camarade Mélenchon ne s’est pas encore remis (avec un peu de chance, il ne se sera pas non plus remis de ce billet de Descartes…) Et ils pourraient aussi offrir des saladiers de coke, des draps de bain à l’effigie de Chavez, des iPhones et des cuisines équipées, après tout, au départ c’étaient bien leurs nuisances, non ?

Je me résume : ou bien on pense que le capitalisme est un système nuisible par nature, dans tous les cas de figure, et alors il serait bon de proposer un autre système susceptible de s’y substituer intégralement. Ou bien on estime que le capitalisme peut avoir ses vertus, dans certaines conditions, et alors on peut avec profit (oui, avec profit !) se dispenser d’en parler comme si l’on avait affaire à une force satanique vouée à la destruction de l’homme et du monde.

Pour ma part, et pour dessiner à gros traits cette vision socialiste réformiste (et modérée) que j’essaie de défendre ici, j’estime que le capitalisme n’est pas à jeter, mais que pour fonctionner dans le sens de l’intérêt général, ou du moins pour ne pas s’y opposer, il doit tout simplement rester minoritaire, quantitativement et qualitativement, i. e. être exclu de certains secteurs hautement stratégiques, être encadré par des entreprises publiques (celles-ci coexistant pacifiquement avec les sociétés privées, ce qui n’exclut pas une saine émulation) dans d’autres domaines moins stratégiques, demeurer seul en lice dans les secteurs de portée stratégique limitée, et enfin, représenter une part minoritaire dans la production nationale de richesses. C’est ce que j’appelle « économie mixte planifiée à répartition sectorielle » - et à dominante publique. Ainsi, pour tout ce qui relève de l’artisanat au sens très large (pensons par exemple à la restauration, à la petite industrie, aux médias), il me semble que le capitalisme est un système tout à fait valable. Et que dans ces domaines bien délimités (pour ne pas dire, sévèrement bornés), la liberté d’entreprendre est une chose précieuse à la fois en tant que liberté sociale (voire publique), en tant que source d’initiatives diverses [2], et même en tant qu'outil d'ascension sociale - possibilité qui est toujours largement surévaluée par les libéraux, mais qui n'en demeure pas moins réelle, demandez à quelques illustres représentants de la « beurgeoisie ». Ce n’est pas tout à fait pour rien que j’ai créé un parti virtuel communiste et libéral [je sais bien que ça fait dresser les cheveux sur la tête à pas mal de gens, au moins au premier abord] ; l’autre raison étant bien sûr mes positions très libérales sur les questions « sociétales ». En fait, je dirais que le capitalisme ne devient nuisible que dès le moment où il est majoritaire, donc susceptible de (et porté à) prendre le pas sur la marche rationelle de l’intérêt général, pilotée par les décisions du peuple souverain. En bref, on doit juste veiller à ce que le capitalisme ne devienne pas trop gros. C’est très exactement la position inverse de celle des libéraux, qui pensent quant à eux que c’est l’Etat qui devient nuisible quand il devient trop gros… (ou « obèse »…).

Dans le même numéro du Monde Diplomatique (daté août), on trouve cet extrait d’un discours célèbre du président Allende, prononcé le 4 décembre 1972 devant l’Assemblée générale des Nations Unies [3] :
« Nous assistons à un conflit frontal entre les grandes transnationales et les Etats. Ces derniers se trouvent parasités dans leurs décisions essentielles, politiques, militaires, économiques, par des organisations mondiales qui ne dépendent d’aucun Etat et ne répondent de leurs actes devant aucun Parlement ni devant aucune institution garante de l’intérêt collectif. En un mot, c’est toute la structure du monde qui est en train d’être sapée. »


Discours de Salvador Allende à l'ONU en 1972 (... par ouvronlesyeux

Reste que Lordon a un grand mérite : celui d’avoir admis que faute d’« Europe sociale », une France sociale serait déjà pas mal ; que s’il faut pour cela sortir de l’euro, eh bien il n’y a qu’à en sortir ; que s’il faut recourir à « de rustiques droits de douane », eh bien allons-y (ce qui suppose de sortir aussi de l’Union européenne, et il me semble qu’il n’a pas non plus exclu cette option – à vérifier). C’est déjà beaucoup, et cela le distingue assez nettement des rigolos qui en sont restés à la rédaction-proclamation perpétuelle de suppliques à Super Mario (Draghi, qui n’en peut mais ou n’en veut pas du tout, on ne sait plus très bien mais franchement on s’en fout).

Tout ce qui précède était surtout pour dire à quel point je suis fatigué d’entendre ou de lire des discours « anticapitalistes » furieux chez des gens qui ne défendent pas clairement une quelconque forme de socialisme radical (i. e. venant se substituer intégralement au capitalisme), et ne semblent pas non plus décidés à prendre clairement parti pour une économie mixte à dominante publique. Je crains que cette opposition récurrente entre un épouvantail capitaliste et un épouvantail gauchiste ne soit condamnée à être au mieux stérile, au pire dangereuse dans ses issues possibles.

Dans le prochain billet, quelques extraits amusants d’un ouvrage de Krugman déjà un peu daté peut-être, mais fort distrayant et assez instructif.


[1] Auquel je préfère un bon vieux monopole d’Etat, je l’ai déjà dit…

[2] Parfois fécondes, parfois consternantes aussi, mais après tout, un monde sans télé-réalité ne nous paraîtrait-il pas un peu terne aujourd’hui… ?

[3] C’est dans un article de Luis Sepúlveda, consacré à la crise espagnole : « Le chat de Felipe González ». Très intéressant.

socialisme capitalisme social-démocrate régulation salariés emploi licenciement Lordon

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