Tombouctou, triste tombeau des Tropiques - par Nationaliste Jacobin

Par Nationaliste Jacobin, sur son blog

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Une cité mythique, plantée au cœur du désert. Une ville mystérieuse qui des années durant nourrit l’imaginaire des Occidentaux. Tombouctou apparaît dans l’histoire lorsque l’empereur du Mali Mansa Moussa qui règne dans la première moitié du XIV° siècle y fait édifier une mosquée. Pour conduire ce chantier, le souverain malien fait appel à un architecte andalou, né à Grenade, Abou Ishaq Es-Sahéli, qui reçoit comme paiement 200 kg d’or. Le moins que l’on puisse dire est que Mansa Moussa ne lésinait pas pour la gloire d’Allah ! Ce sera la mosquée Djingareyber, la plus grande de Tombouctou, un chef-d’œuvre architectural dont voici une photographie :

 

Cet édifice est classé, comme il se doit, au patrimoine mondial par l’UNESCO. D’ailleurs, la ville entière est inscrite au patrimoine mondial depuis 1988. Contrairement à d’autres contrées d’Afrique, le Mali a été islamisé très tôt, au cours du Moyen Âge, lorsque le commerce transsaharien a amené des marchands arabes dans le Sahel. Une tradition islamique originale s’est alors développée dans l’empire du Mali. A l’époque de Mansa Moussa, le pays connaît un véritable apogée. Tombouctou devient rapidement un carrefour commercial, religieux et un des centres culturels islamiques dans le Sahel. Moussa doit d’ailleurs veiller à la défense de la ville, qui ne tarde pas à attiser les convoitises : la cité est ceinte de remparts et protégée par une garnison. La prospérité de Tombouctou et de l’empire du Mali vient du commerce. La traite négrière, déjà, mais transsaharienne à cette époque, est une activité fort lucrative. Par ailleurs, l’opulent Mansa Moussa contrôle des mines d’or très importantes, ce qui fait de lui l’un des souverains les plus riches de son temps. Son pèlerinage à la Mecque en 1324-1325 fut l’occasion pour l’empereur du Mali de montrer sa munificence en distribuant quantité d’or sur son chemin. Outre les esclaves et l’or, l’empire du Mali possède d’importants gisements de cuivre. Sous Mansa Moussa, l’empire atteint sa plus grande extension, jusqu’à l’Atlantique à l’ouest, et à la limite septentrionale de la forêt dense au sud, dépassant ainsi largement les frontières actuelles du Mali.

 

Carte de l’empire du Mali à son apogée (milieu du XIV° siècle)

 

Des Arabes visitent Tombouctou et relèvent la richesse de la ville. Voici ce qu’en dit le grand voyageur d’origine andalouse Hassan Al-Wazzan (dit « Léon l’Africain » après sa capture et sa conversion), qui décrit la ville au début du XVI° siècle, soit deux siècles après sa fondation, alors qu’elle dépend de l’empire Songhaï, ancien vassal du Mali qui s’est émancipé pour constituer un état encore plus vaste que celui de Mansa Moussa :

« Les maisons de Tombouctou sont des cabanes faites de pieux crépis d’argile avec des toits de paille. Au milieu de la ville se trouve un temple [il s’agit de la mosquée Djingareyber, mais l’architecture particulière peut expliquer la méprise] construit en pierres maçonnées avec un mortier de chaux par un architecte d’Andalousie, et aussi un palais construit par le même architecte et où loge le roi. Les boutiques des artisans sont nombreuses. Les étoffes d’Europe parviennent aussi à Tombouctou, apportées par les marchands du Maghreb [qui les achètent aux Génois ou aux Vénitiens]. Le roi possède un grand trésor en monnaie et en lingots d’or. »

Ajoutons qu’au XV° siècle se développa une importante madrasa (université islamique) qui accueillit jusqu’à 25 000 étudiants. C’est dire le rayonnement de Tombouctou. La ville déclina cependant à partir du XVII° siècle avec l’essor des échanges transatlantiques, qui réorientent la traite négrière vers les côtes au détriment des routes transsahariennes. Les Portugais ont par ailleurs longé les côtes africaines, rendant moins indispensables les intermédiaires sahéliens. Enfin, la chute de l’empire Songhaï inaugure une ère d’instabilité politique dans la région.

 

Lorsque les Français s’emparent de Tombouctou en 1894, la ville n’est plus qu’une modeste bourgade de quelques milliers d’habitants, endormie aux confins du Sahara et contrainte de payer tribut aux Touaregs, seigneurs du désert. Mais il reste les monuments grandioses hérités de la splendeur passée : les mosquées mais aussi les mausolées de « saints ». Plusieurs courants hétérodoxes de l’islam vouent en effet un culte à des hommes s’étant illustrés par leur enseignement et leur piété. Tombouctou est bien dotée de ce côté-là, elle que l’on surnomme « la ville aux 333 saints ». Voici le mausolée du saint Sidi Mahmoud Ben Amar, tel qu’on pouvait encore l’observer il y a peu :

 


 

Mais les islamistes d’Ansar Dine et d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) sont passés par là depuis. Et il ne reste rien ou pas grand-chose… L’UNESCO a classé Tombouctou comme patrimoine en péril. On entend ici ou là que les intégristes ont commis des destructions « en représailles ». C’est faux, mais c’est une manière de rejeter la faute sur les autres. Ce vandalisme n’est pas une première.

 

Quand le monothéisme devient totalitaire

Tout monothéisme est exclusif, et il a tendance à détruire la (ou les) culture(s) qui le précédait. Dans la Bible hébraïque reviennent régulièrement les avertissements divins pour mettre en garde les Hébreux contre « le retour à l’idolâtrie ». Inutile d’être versé en théologie pour comprendre qu’avant Yahvé, dieu unique, les Hébreux étaient polythéistes, comme la quasi-totalité des peuples du Proche-Orient, Egyptiens, Sumériens, Akkadiens, Babyloniens, Phéniciens, Araméens et j’en passe. Souvenons-nous que la culture « classique », païenne et gréco-romaine, a fait débat dans l’Eglise de l’Antiquité tardive, certains allant jusqu’à rejeter en bloc les grands auteurs qui avaient nourri la civilisation impériale. Mais, « catholique et romaine » en Occident, intimement liée à l’Empire, recrutant la plupart de ses cadres au sein d’une aristocratie cultivée et amoureuse des lettres (je songe à Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont à la fin de sa vie, dont la production entière est pleine de réminiscences et d’hommages à la culture savante latine, y compris mythologique), l’Eglise catholique ne put éradiquer un héritage culturel tellement prestigieux qu’elle préféra finalement se greffer dessus. Nous appelons le pape « souverain pontife », ce qui est presque mot pour mot la traduction de pontifex maximus, « le grand pontife », chef suprême des prêtres au temps de la Rome païenne, un titre que porta César lui-même et que les empereurs s’accaparèrent, le conservant même après qu’ils fussent devenus chrétiens ! Gratien à la fin du IV° siècle fut le premier empereur chrétien à refuser de relever le titre. Voilà pourquoi la culture de beaucoup de pays d’Occident, en particulier la France, est à la fois gréco-romaine et chrétienne. Mais la synthèse ne fut pas simple au début. Ce fut la même chose, le même dilemme en Orient, où les Byzantins, qui revendiquèrent bientôt le titre de chrétiens orthodoxes, « ceux qui suivent le droit chemin » en serait la meilleure traduction à mon sens, ne purent jamais renoncer complètement à Platon ni à Aristote. Il y avait là un génie tel que le christianisme ne fut pas en mesure de l’effacer.

 

Telle fut la force de ce substrat culturel que Louis XIV, « le Très Chrétien » se fit représenter en Apollon et choisit comme symbole le Soleil, vieille divinité qui protégea les empereurs païens sous le nom de Sol Invictus, « le Soleil invincible ». Diane de Poitiers au XVI° siècle, mettant à profit sa divine homonymie, se fit représenter en déesse chasseresse. Un peu plus tard, Marie de Médicis, mère de Louis XIII, ne craint pas d’emprunter les traits de Cybèle, la déesse couronnée de tours, protectrice des cités, ou encore ceux de Bellone, déesse de la guerre. Telle fut la force de ce substrat culturel que le catholicisme dut christianiser plutôt qu’éliminer nombre d’usages païens. Le 25 décembre, vieille fête païenne liée au solstice d’hiver, devint opportunément la naissance du Christ. Une armée de saints vint tout aussi opportunément remplacer la cohorte des divinités agraires et guérisseuses. Dans le même temps, l’Eglise combattit la superstition sans relâche. Mais à certains moments, des mouvements apparaissent, dénoncent les compromissions de l’Eglise avec la culture profane et réclament le retour à la pureté. Songeons aux iconoclastes en Orient qui déchaînèrent les passions aux VIII° et IX° siècles. Comme les Romains avaient représenté leurs dieux sur des mosaïques et des peintures, les Byzantins représentaient Jésus selon le même procédé. Les iconoclastes s’en prirent violemment au culte des images, hérité du paganisme. Certains courants du protestantisme ne raisonnèrent pas autrement. L’Eglise catholique tolérait que la population vénérât des statues de saints, comme on adorait jadis certaines idoles. Les calvinistes en France martelèrent nombre de sculptures des églises.

 

Ainsi, chaque monothéisme est partagé, déchiré entre deux contraintes contradictoires : le strict respect du dogme originel et la nécessaire acclimatation qui, en respectant les usages locaux, assure la diffusion et finalement le succès de la nouvelle religion. C’est particulièrement vrai pour les deux plus jeunes monothéismes, tous deux à vocation universelle : le christianisme et l’islam. Ainsi l’islam, lorsqu’il s’est diffusé en Afrique du Nord et au Sahel, au cours du Moyen Âge, s’est adapté et a pris une forme particulière, éventuellement influencé par les pratiques et croyances animistes dans les empires du Mali et du Songhaï. Côté chrétien, rappelons que le vaudou des Caraïbes mêle souvent croyances africaines (le Dahomey fut le berceau du vaudou) et éléments chrétiens. Le Maghreb et le Sahel, contrairement à l’Egypte, la Syrie, l’Irak et bien sûr la péninsule arabique, se trouvent bien loin des lieux saints de l’islam, La Mecque et Médine. Au Moyen Âge, plus encore qu’aujourd’hui, tous les habitants de ces régions d’Afrique n’avaient pas la possibilité de faire le pèlerinage à la Mecque, l’un des piliers de l’islam. Aussi, des sortes de culte de substitution se constituèrent autour des tombeaux de certains religieux, penseurs et hommes pieux. Il ne s’agissait pas de remplacer le pèlerinage à La Mecque, mais d’apporter une compensation à ceux qui jamais ne verraient la ville d’Arabie. C’était aussi une manière d’enraciner l’islam et de lui donner une couleur locale. Si loin du berceau originel de l’islam, Tombouctou pouvait désormais s’enorgueillir d’être une « terre d’islam » au même titre que le Hedjaz, avec sa mosquée monumentale et ses 333 saints. Il est intéressant de constater qu’un phénomène comparable se produisit dans un monde bien différent, celui des tribus turques d’Asie centrale, lui aussi éloigné de la péninsule arabique. Des mausolées furent utilisés de la même façon pour des pèlerinages locaux. Je me souviens d’une émission, sur l’Ouzbékistan me semble-t-il, où la tradition prétendait que trois ou cinq pèlerinages à un mausolée célèbre équivalaient au pèlerinage de La Mecque…

 

Le problème est que ces accommodements sont vus comme une corruption de l’islam par les puristes, c’est-à-dire ceux que nous appelons couramment « intégristes » ou encore « islamistes ». Or le poison de l’islamisme se répand dans le monde musulman. Paradoxalement, l’intégrisme est « moderne » dans le sens où il va à l’encontre des traditions anciennement établies. Il est aussi, à certains égards, révolutionnaire, puisqu’il remet en question les gardiens de la tradition, et donc les autorités religieuses établies. Mais l’expansion de l’intégrisme a d’autres causes : le wahhabisme. Le wahhabisme est un mouvement de réforme de l’islam né au XVIII° siècle en Arabie, qui prône un strict retour aux sources. Il est orthodoxe, rigoriste et très intolérant. Avez-vous remarqué ? L’UNESCO proteste énergiquement contre le saccage des monuments de Tombouctou, mais l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI) s’est faite plutôt discrète, même si elle a officiellement déploré les destructions. Pourquoi ? Parce que son siège se trouve à Djeddah en Arabie Saoudite. Au XIX° siècle, les ancêtres d’Ibn Saoud, fondateur en 1932 de l’Arabie Saoudite, ont profané ou détruit des tombeaux (dont celui de Khadîdja, l’épouse du Prophète) et des mausolées après avoir pris la ville sainte. Lorsqu’Ibn Saoud lui-même (par ailleurs un grand homme d’Etat) s’empara de La Mecque dans les années 20, en bon wahhabite, il détruisit lui aussi des monuments qui attiraient les pèlerins. Les Ikhwans, membres d’une confrérie militaire wahhabite, saccagèrent aussi un cimetière à Médine, parce que la fille de Mahomet, Fatima, y est enterrée. Or elle est vénérée par les chiites, qui sont d’infâmes hérétiques pour les sunnites en général, et les wahhabites en particulier. Tombeaux, mausolées, lieux historiques, mosquées même (si, si) : la liste des destructions wahhabites est longue, et n’en finit pas de s’allonger, rien qu’en Arabie Saoudite (1). Des religieux saoudiens réclament la destruction de la mosquée de Médine, où sont enterrés le Prophète et les califes Abou Bakr et Omar. On ne voit donc pas comment les dirigeants saoudiens pourraient reprocher à Ansar Dine et AQMI ce qu’eux-mêmes ont fait, font ou feront à La Mecque et à Médine, c’est-à-dire purger l’endroit de la superstition et de l’idolâtrie… Puisque le wahhabisme rejette toute tradition extérieure au Coran et à la Sunna. Le wahhabisme refuse en fait l’idée que l’islam ait une histoire.

 

Bien sûr, c’est la même logique qui a conduit à la destruction des Bouddhas d’Afghanistan, mais on notera que le fanatisme wahhabite s’en est jusqu’à présent pris en priorité au patrimoine arabo-musulman. Il a sévi en Somalie aussi, où des lieux sacrés ont été dévastés par les milices islamistes, les Shebabs. Des destructions auraient également eu lieu récemment en Tunisie. L’idéologie qui préside à ce vandalisme méthodique est totalitaire. Elle méprise l’histoire des peuples, et des peuples musulmans en premier lieu. Elle les prive de leur passé, de leur identité, de leurs traditions au nom d’une identité unique, exclusive et atemporelle : l’identité musulmane. Et comme le wahhabisme est puritain et limite grandement les possibilités d’expression artistique, autant dire que cette vision de l’islam stérilise culturellement les populations musulmanes. Comme toute idéologie totalitaire, le wahhabisme réécrit le passé, et sous prétexte de restaurer la tradition, il en fabrique une nouvelle en faisant table rase du passé. Ce qui se produit en ce moment un peu partout dans le monde musulman, mais aussi parmi les musulmans immigrés en Europe, est très grave : les intégristes détruisent la diversité culturelle du monde musulman au nom de l’islam, les islamistes enferment les musulmans dans leur confession comme dans une prison, et ils attisent les tensions avec les non-musulmans. Malheureusement, beaucoup de musulmans se laissent convaincre, et on a même le sentiment qu’une partie des populations musulmanes d’Europe y trouve son compte. Pourtant, les wahhabites furent longtemps considérés comme des hérétiques impies, des profanateurs et des sauvages. Mais l’argent du pétrole fait des miracles. Grâce à ses immenses ressources financières, le gouvernement wahhabite d’Arabie Saoudite finance des mosquées (wahhabites évidemment) partout dans le monde, pour remplacer éventuellement celles dont il encourage la destruction, en Afrique, en Europe, en Asie. Ils forment des imams et des oulémas (wahhabites bien sûr) qui s’en vont prêcher de par le monde. Les wahhabites et leurs confrères salafistes ne sont peut-être pas très nombreux, mais ils sont riches et très influents. Jusque dans nos banlieues, en France, le salafisme prend de l’ampleur, et ce n’est pas de bon augure.

 

Ainsi, le wahhabisme accentue une tendance latente chez les monothéismes, et dans l’islam en particulier. Il est intéressant de noter que les pays d’Europe, profondément christianisés, n’ont jamais oublié leur lointain passé, même s’ils l’ont parfois redécouvert tardivement. Vercingétorix est un héros en France, comme Arminius en Allemagne, et cela ne gêne en rien les chrétiens pratiquants. Wagner put mettre en musique la légende des Nibelungen sans que les autorités religieuses criassent à l’hérésie. Les Scandinaves célèbrent leurs ancêtres Vikings sans problème. Si les débuts furent difficiles et les frictions nombreuses, la plupart des nations d’Europe sont parvenues à une synthèse entre le christianisme (qui reste un pan colossal des cultures européennes) et leur passé pré-chrétien. Dans l’Iran des ayatollahs aujourd’hui, que reste-t-il de la civilisation perse ? Qu’enseigne-t-on aux petits Iraniens sur la question ? Si demain la Syrie tombe aux mains d’un pouvoir sunnite intégriste, que sauront les petits Syriens du prestigieux passé pré-islamique de leur pays ? Le nationalisme baathiste est loin d’être parfait, mais il a l’immense qualité de ne pas réduire l’identité arabe à la religion musulmane. Ainsi Saddam Hussein voulait que les Irakiens fussent fiers du passé sumérien, akkadien, babylonien, assyrien du pays. Il souhaitait que, comme toute nation moderne, le peuple irakien enracine sa mémoire dans le pays. Parce qu’elle puise souvent à des sources différentes, une identité nationale est bien souvent plus riche, et même plus ouverte qu’une identité fondée exclusivement sur la religion. 

 

(1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Wahhabite#Sites_d.C3.A9truits

Cet article, s’il dit vrai, fournit une liste qui donne une idée de l’ampleur déjà considérable des dégâts…

 

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