Ukraine : doit-on justifier l'ingérence ?

  • Par arsin
  • Le 02/03/2014
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Tribune libre de Pablito Waal

http://s1.lemde.fr/image/2014/02/27/534x267/4374943_3_3753_un-navire-de-l-armee-russe-en-2008-lors-de_61f4acd10971fb758cf80c645d558237.jpg

               Vendredi 28 février, plusieurs milliers (2000 ? 6000 ?) combattants russes, et peut-être d’autres sans insignes, sont entrés sur le territoire ukrainien, pour prendre position dans la province de Crimée (dont il est désormais inutile de vous préciser qu’elle est peuplée en majorité de russophones). Ils ont pris position notamment aux alentours des aéroports de la péninsule. Le lendemain, la Douma russe a voté l’autorisation d’une intervention des forces armées de la Fédération de Russie sur l’ensemble du territoire ukrainien. L'ambassadeur des USA en Russie pourrait être expulsé.

                Les réactions du camp « occidental » (entendez l’OTAN) sont encore incertaines, Barack Obama nous ayant seulement informés du « coût » qu’aurait une intervention russe. Ce qui n’a pas désarmé François Asselineau de l’UPR, pour qui, si une guerre devait éclater dans les jours ou semaines, la faute en reviendrait aux USA, pour ne pas avoir laissé la Russie opérer une juste expédition sur les rives de la Mer Noire, voire du Dniepr. Plus médiatique, Jean-Luc Mélenchon semble également plein d’empathie pour l’initiative moscovite.

                Peut-on vraiment justifier une invasion russe en Ukraine ? Et rejeter la faute de toute éventuelle escalade sur Washington ? Pas aussi simplement que l'UPR le croit.

Opinion sur la situation ukrainienne

               Pour clarifier mon propos, et éviter des procès d’intention, je n’ai aucune sympathie pour le nouveau régime de Kiev. Je dis bien « régime », car « gouvernement » ne s’appliquerait pas pour désigner un exécutif issu d’une prise du pouvoir par la force, après des affrontements sanglants, dont la responsabilité reste toujours à disséquer, au cœur de Kiev. Aux accusations de meurtres « professionnellement » accomplis par des snipers de la police contre des manifestants, répond la prise d’otage de dizaines de policiers que ces mêmes manifestants ont opéré dans les journées du 22-23 février. Officiellement, le changement de gouvernement s’est fait par voie législative, mais sous la pression de la force, immédiatement dénoncée dans les régions orientales.

               Dès Novembre dernier, j’avais une position plutôt hostile vis-à-vis du mouvement « EuroMaïdan », principalement du fait de la cause immédiate de cette révolte (la suspension des accords de négociation entre Bruxelles et Kiev pour l’intégration de l’Ukraine dans l’UE). Cependant, il est rapidement devenu clair que la tentation du rattachement au protectorat germano-américain (pardon : l’Union Européenne) n’était qu’une des motivations du mouvement, et pas forcément la principale. Les brutalités policières endémiques, la corruption (pourtant bien partagée entre les partis ukrainiens, comme Iulia Timochenko pourrait en témoigner), mais aussi une revendication identitaire visant à séparer le pays de la Russie jouaient considérablement, faisant de l’UE et des USA davantage des soutiens potentiels de ces aspirations qu’un phare des espérances.

Ingérence américaine ?

               Le gros sujet, qu’on retrouve abondamment dans les communiqués de l’UPR et de beaucoup d’autres mouvements, partis, journaux « alternatifs », est de connaître le rôle des USA dans cette « révolution ». Laissons de côté l’Union Européenne (la Secrétaire d’Etat auxiliaire Victoria Nuland ayant résumé ce point avec son « Fuck the EU »), dont l’action s’est réduite aux palabres des chancelleries française, allemande et polonaise. Un sénateur russe accuse l’Oncle Sam d’avoir formé en Lituanie et en Pologne les combattants de la place Maïdan. Plus encore, c’est la désormais célèbre fuite d’une communication téléphonique entre Victoria Nuland et l’ambassadeur Geoffrey Pyatt qui semble « prouver » le complot américain pour instaurer un gouvernement vassal à Kiev. Vous pouvez lire le verbatim complet sur le site de la BBC. La diplomate américaine suggéra que l’économiste Arseni Yatseniuk devrait occuper le rôle de Premier Ministre dans le « gouvernement » à venir (et qui fut présenté à la foule de la place de l’Indépendance – Maïdan dans les jours suivants), et que l’ex-boxeur devenu président du parti UDAR (Défense de l’Ukraine) Vitaly Klitschko ainsi que le néonazi Tyahnybok devraient rester hors des ministères. Ce qui se produisit.

               Disons-le tout net : que les Etats-Unis aient prodigué des conseils aux putschistes n’est pas surprenant. D’autant que, si l’on se place du point de vue de ce qui était alors l’opposition ukrainienne, passant alors au pouvoir, ces conseils apparaissent comme étant de bon sens. Mettre un économiste au pouvoir dans un pays qui connait une crise de la dette, et laisser des agitateurs médiatiques (comme Klitschko) ou trop sulfureux (comme le parti Svoboda) à l’extérieur coule de source, et il n’est pas étonnant que cela fut accompli. De même, l’insurrection commencée en Novembre, si elle n’a jamais mobilisé la majorité de la population ukrainienne, ne peut pas non plus être réduite à une minorité de kiéviens stipendiés par des fondations américaines, même si l’on sait depuis quelques années que ces financements de mouvements « pour la démocratie » sont une stratégie permanente des USA, en continuation de la Guerre Froide.

               Alors, ingérence américaine ? Oui, bien évidemment, et si l’on veut raisonner dans le monde réel, ce serait l’absence d’ingérence de ce qui est encore la première puissance mondiale dans une affaire aussi stratégique qui serait étonnante. Cependant, tout n’est pas qu’ingérence. Et le vrai mystère, le plus grand enjeu serait de connaître l’avis du peuple ukrainien. Or, avec le nouveau « gouvernement », du moins s’il devait rester en place, il n’est pas évident que nous assistions à l’avenir à de véritables élections démocratiques. Il a en effet été question, avec ces nouvelles autorités, ou des politiciens qui soutiennent la « révolution », d’interdire ou du moins de priver d’élections le Parti des Régions du président Yanoukovitch en fuite, ainsi que le Parti Communiste d’Ukraine. Parti Communiste qui, contrairement à ce que l’on put lire dans les commentaires hallucinés du Figaro, n’était pas au pouvoir en Ukraine avant le 22 février, ne contrôlant que moins d’un dixième de la Rada (Assemblée) Nationale et n’étant qu’un allié du Parti des Régions. A l’inverse, notons que les élections législatives de 2006 et présidentielles de 2010, qui ont vu la victoire de Yanoukovitch (et du « bloc oriental ») après la déconfiture de la « Révolution Orange » de 2004, ne peuvent être considérées comme truquées, du moins en faveur du bloc oriental. Et ce pour la simple raison qu’elles se sont déroulées sous la présidence de Victor Youchtchenko, le héros de ladite Révolution de 2004, qui, en 2010, n’a raflé que 5,45% des suffrages. Rien n’empêchait donc les ukrainiens insatisfaits de la présidence Yanoukovitch d’attendre les prochaines élections présidentielles, qui auraient dû se dérouler en 2015.

Qu’est-ce qui justifierait l’ingérence russe ?

               Donc l’Ukraine, depuis le 23 février, ne vit pas dans des conditions démocratiques, et l’opposition de l’Est peut craindre pour sa liberté d’expression lors des prochains scrutins. Ce point, parmi d’autres, semble justifier l’intervention armée de la Grande Russie. Venons-en de suite aux arguments que les partisans de l’action de Vladimir Poutine se donnent, et qu’on retrouve dans la prose de François Asselineau.             

               Remarquons quand même que l’UPR nous évite l’argument d’une intervention militaire russe au nom du rétablissement de la démocratie en Ukraine. Parce que cet argumentaire serait exactement le même que celui qui servit à l’invasion américaine de l’Iraq. Cependant, cette concession de l’UPR à la cohérence intellectuelle sera bien la seule.             

               Dès le départ, on aura droit à l’affirmation que l’Ukraine ferait partie du « glacis naturel de la Russie ». Excellent. On peut évidemment faire toutes les analyses que l’on veut pour démontrer ce point, montrer que l’Ukraine est le berceau de la Russie, que le contrôle de la Mer Noire est indispensable à la flotte russe. Soit. Sauf que sur la même lancée, on peut déclarer que la Belgique fait partie du « glacis naturel » de la France, ou, plus sérieusement, que l’Europe est le « glacis naturel » des Etats-Unis. Il est déjà très surprenant de « naturaliser » des enjeux géopolitiques et économiques. Les relations entre les nations sont tout sauf « naturelles » (ou alors tout est naturel chez l’être humain). Elles sont parmi ce que l’être humain a construit de plus artificiel (artificiel n’est pas à prendre chez moi comme étant péjoratif : tout ce que les humains font de grand et de complexe, en clair tout ce qui les distingue des animaux, est « artificiel »). Préciser qu’il y aurait quelque chose de « naturel » dans les intérêts de la Russie en Ukraine, c’est justement tenter, de façon très artificielle – au mauvais sens du terme, factice donc -, d’imposer à un éventuel contradicteur de reconnaître la légitimité indiscutable de la position russe.          

               Pour continuer plus loin les comparaisons, on pourrait dire que si l’Ukraine fait partie du « glacis naturel russe », alors on sera bien d’accord pour reconnaître que la Vallée du Jourdain (le tiers oriental de la Cisjordanie qui borde le fleuve Jourdain) fait partie du « glacis naturel » israélien. Et qu’il est donc tout à fait normal que l’Etat Juif cherche à annexer cette bande de terre pour priver l’éventuel état arabe de Cisjordanie de toute frontière avec un autre pays arabe (et donc de la possibilité d'importer des armes), et se garantir une ligne de front avantageuse en cas de nouvelle guerre contre une coalition arabe. Remarquons encore que l’UPR garde une position prudente (une non-position en fait) sur le conflit israélo-palestinien. Mais, connaissant un peu l’UPR, je sais que la grande majorité de ses adhérents seraient indignés si François Asselineau décidait d’appliquer son raisonnement pro-russe au cas d’Israël. Décision qu’il ne prendra jamais, pour une raison simple : les russes sont les gentils. Les israéliens, en tant qu’alliés des américains (et pas en tant qu’israéliens, car il n’y a pas d’indice qu’Asselineau soit antisioniste), sont dans le camp des méchants. Les apologies de la politique russe ne peuvent donc se décliner pour le camp d’en face, même dans des situations comparables.

               Reprenons notre énumération des arguments : des citoyens russes, dixit Poutine lui-même, seraient en danger en Ukraine. Donc l’intervention serait justifiée, tout comme l’étaient les actions militaires françaises en Côte d’Ivoire. Et le même argument peut servir à justifier n’importe quelle entreprise de conquête. Un précédent historique : la conquête française de l’Algérie en 1830, partiellement motivée par la piraterie maghrébine – bien réelle – contre les navires européens – dont français – en Méditerranée.

               Et, pour bien rester dans l’idée que la Russie (et l’UPR) seraient les champions du « Droit international » (par opposition aux USA et à l’OTAN qui seraient les champions de l’agression impérialiste pure et dure), la décision du président russe serait autorisée par la Constitution de son propre pays. Nous voilà bien avancés : si l’agression est légale dans la constitution du pays agresseur, alors tout va bien. Les USA n’ont donc plus qu’à amender leur propre constitution pour se donner le droit d’envahir ce qu’ils veulent, où ils veulent, quand ils veulent et pour les raisons qui leur plairont.

               Reconnaissons là la touche de l’UPR qui veut toujours se placer dans le domaine du « Droit ». J’ai déjà dit dans un autre article ce que je pensais de la chimère du droit international, et de cette prétention à ce que les relations entre les nations ne soient plus basées sur la force. C’est totalement vain, pour la simple raison que le droit lui-même n’a de réalité que lorsqu’il existe une force pour le faire respecter. Or, cette force, à défaut d’avoir un état mondial, n’appartient qu’aux états nationaux. Et, là encore si l’on souhaite vivre dans le monde réel, on sait que ces forces nationales ne serviront le droit que lorsque cela arrangera les nations en question. La Russie a montré en 2008 ce qu’elle pensait du droit international, en reconnaissant unilatéralement l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, qui légalement appartiennent toujours à la Géorgie. On peut prétexter que cette décision était une réponse à la reconnaissance du Kosovo par les états occidentaux (et une moitié des états du monde) la même année. Sauf qu’un tort ne se justifie pas par un autre, et donc cette action russe est un aveu de l’échec de la légalité internationale. Cette dernière ne peut que servir d’enrobage des relations entre pays, qui resteront basées sur le rapport de force, mais que le droit peut rendre plus polies et prévisibles, et c’est tout.

La Doctrine Jdanov 2.0

               Les lecteurs de cet article pourraient croire que je suis devenu foncièrement anti-russe. Rien n’est plus faux. Comme je l’écrivais plus haut, l’Ukraine est actuellement sous la coupe d’un pouvoir qui n’a pas grand-chose de démocratique, et dont émanent peu d’espoirs en la matière. L’emploi de la force par la Russie sur une portion limitée du territoire ukrainien (à Kharkov, Donetsk, sur les rives de la Mer Noire…) peut contraindre le régime de Kiev à accepter une issue véritablement négociée et des élections équitables. En même temps, l’idée d’un rattachement de la Crimée à la Russie ne serait pas forcément une bonne idée, parce que cela retirerait deux millions d’habitants à l’Ukraine, et presque autant de voix pour le Parti des Régions et ses alliés. Ainsi, dans l’Ukraine amputée de la Crimée, les partis dits pro-occidentaux auraient plus de chances de gagner les élections. En arrachant un bout d’Ukraine, Poutine réduirait son influence sur le reste.             

               Que les choses soient claires : ce n’est donc pas l’exercice de la force qui me pose problème. Bien que souverainiste, les ingérences ne me dérangent pas forcément, car il faut distinguer deux souverainetés : celle d’un régime, et celle d’un peuple. Soutenir un dictateur réprimant ses opposants en arguant qu’une intervention « pour la démocratie » violerait la souveraineté du pays en question, c’est prendre le parti de la souveraineté du régime de ce pays aux dépens de la souveraineté de son peuple. Et je ne parle pas de l’argument idiot qui consiste à dire que lorsqu’un régime opprime sa propre population, il faudrait se garder d’intervenir car l’affaire devrait se régler entre gens du pays seulement (négligeant le fait que ce dialogue intra-national se fait déjà, mais dans le sang).

               Je ne suis pas évidemment non plus partisan des interventions à tous crins, quand personne ne nous appelle à l’aide, et que l’on agit de façon totalement unilatérale, comme les USA en Iraq, ou au détriment d’un processus démocratique, comme ce fut le cas en Côte d’Ivoire en 2011.             

               Ce qui me parait tout à fait absurde dans les positions de certains par rapport à la crise ukrainienne, c’est le double-discours : condamnation de toutes les interventions occidentales, même contre les pires dictatures, encensement du « Droit international » censé nous protéger de la « Loi du plus fort », dénonciation de l’impérialisme occidental, du « choc des civilisations », etc… et de l’autre côté, l’approbation des initiatives russes, même quand elles sont tout aussi impérialistes que celles du camp américain, même quand les arguments ne valent pas plus – ni moins – que ceux qui fondent les interventions américaines, françaises ou israéliennes.

               Je ne peux m’empêcher d’y voir une sorte de résurrection de la doctrine Jdanov, celle qui partageait le monde entre le camp impérialiste (l’OTAN) et anti-impérialiste (le Pacte de Varsovie). L’écrasement de Berlin, Budapest et Prague ne relevant bien sûr pas de l’impérialisme. L’URSS a laissé bien des héritages, pas forcément négatifs, mais ce clivage psychologique en est l’un des plus marquants au sein de la gauche, et de plus en plus chez les nationalistes et les souverainistes. Voir le monde en deux camps n’est pas un problème en soi, du moins tant qu’on ne s’englue pas dans de tortueuses tentatives de justifications sur un supposé droit universel quand chacun ne fait que défendre la puissance de son bloc.

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Commentaires (1)

1. nationalistejacobin (site web) 02/03/2014

Une position pertinente et équilibrée. Très bon article dont je partage le fond.

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