Le capitalisme est en train d'échouer (I) - par Pablito Waal

  • Par arsin
  • Le 03/12/2013
  • Commentaires (2)

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Bah, tant qu'on sauve les apparences...

Vous connaissez sans doute l’argument ultime des défenseurs du capitalisme : « Le Capitalisme crée des richesses, tout de même ». Oui oui, l’argument est souvent formulé de cette façon assez grossière, qui permettrait qu’on lui réponde qu’après tout, techniquement, l’URSS et son économie planifiée en créaient également, des richesses. « Oui, mais plus » vous dira votre interlocuteur. « Et de plus en plus », ajoutera-t-il au cas où vous auriez l’idée de préciser que les économies du COMECON ont aussi connu la croissance, en l’espace de quelques décennies, sans quoi leur état dans les années 1980 aurait à peine été supérieur à celui qu’on constatait dans les décombres de l’Europe orientale en 1945.

« Et de plus en plus ». La réussite du capitalisme doit se lire dans les taux de croissance, de surcroît eux-mêmes croissants, et surtout dans les économies où les réformes libérales sont appliquées. Pour ceux qui ont vécu les années 90, et même jusqu’à 2007, rappelez-vous, les « modèles » anglo-saxons étaient portés au pinacle. Leur avantage se résumait en ce point, voire double point de croissance annuelle du PIB qu’ils avaient en plus, par comparaison aux pauvres performances de notre Hexagone étatisé.

Et bien, vous savez quoi ? Cet argument de la croissance comme preuve aboutie du succès du capitalisme, vous pouvez l’encadrer, le fixer sur un mur, et le garder en réserve pour vos descendants émus.

Le constat de base

Ne croyez pas qu’il s’agira ici de nier la pertinence de la progression du PIB pour juger de la qualité d’un modèle économique. On le pourrait, ceci dit. Le PIB est loin d’être un indicateur incontestable, ne serait-ce que parce qu’il est une somme de valeurs ajoutées, elles-mêmes évaluées en fonction de leurs prix à la vente. Autrement dit, le PIB est basé sur l’idée que plus l’on cumule de valeurs ajoutées marchandes (en majorité, dans les économies de marché), mieux c’est, et donc que ce qui se vend doit être considéré comme une richesse (puisque des gens l’achètent spontanément, ce ne peut être du gaspillage, non ?). On pourrait donc faire une critique normative de ce classement des économies par leur PIB. Mais ce n’est pas de cela qu’il sera question ici.

Le vrai problème, ici, est d’ordre factuel : la croissance, il y en a de moins en moins. Et cela se constate dans TOUS les pays d’économie développée. Oui. Même aux USA, dont, paraît-il, la vitalité serait revenue, à grands coups de déficits budgétaires. Même en Allemagne, le bon élève de l’Europe. Partout, la croissance baisse depuis au moins trente ans, et je ne vous ferai même pas l’injure (enfin pas tout de suite) de faire la comparaison avec les années 60 ou 70, où la croissance était encore supérieure dans pratiquement tous les pays industrialisés, Japon et Corée du Sud compris. On me jettera peut-être à la figure le cas du Royaume-Uni, « l’homme malade de l’Europe » des années 1970, revigoré par Maggie. J’ai déjà répondu à cette objection dans ma nécrologie de la Dame de Fer en avril dernier : malgré les grèves massives et l’inflation (en fait, ses pics d’inflation, que les thatchériens citent sans rappeler que les pointes à 20% et plus n’ont pas duré des années), ces malheureuses années septantes ne furent pas la pire période qu’Albion eut connu au cours des quatre dernières décennies. Les croissances du PIB par tête n’ont pas été supérieures, dans les années 1980, au temps du soi-disant « miracle thatchérien (dont l’apparence ne dura que de 1985 à 1989), à ce qu’elles étaient auparavant.

Car, pour ceux qui n’ont pas appris à lire les statistiques, seule la croissance du PIB diminuée de celle de la population à un sens…Remarque triviale ? Communiquez-là quand même à ceux, journalistes au premier chef, qui s’enthousiasment des 2% de croissance des USA en 2012 en omettant de préciser que la croissance de la population, à elle seule, en annule la moitié…

Est-ce juste une mauvaise période ?

Nous sommes habitués à l’idée des cycles économiques, et cela est théorisé sur le long, moyen ou court terme par les économistes. Les plus longs connus sont ceux de Kondratieff, qui dureraient entre 40 et 60 ans. Chacun commence par une révolution technologique, et par des investissements massifs, une hausse des taux d’intérêts supportables par une croissance nette de la valeur ajoutée, avant que cette croissance ne retombe, que les taux d’intérêts baissent et les dettes s’accumulent, jusqu’à ce qu’une crise vienne les éponger, le plus souvent dans la douleur. Le problème n’est pas l’existence de ces cycles, que l’économiste russe avait étudié dans les années 1920 avant de partir au Goulag, mais plutôt de les dater. Et pour ce qui nous concerne, nous ne savons pas si nous sommes dans un cycle entamé dans les années 1940 dont nous verrions ces temps-ci le crépuscule, ou dans un cycle entamé dans les années 1970 et 1980 (suivant l'illustration ci-dessous). Comme dit plus haut, chaque cycle est associé à une « grappe » de technologies qui se répand et transforme profondément la production et la vie d’une grande partie de la population.

Selon les analyses, que l’on prenne des cycles de 50 ans ou de 60 ans, dans les deux cas, les années 2010, 2020 ou au pire 2030 verraient un nouveau cycle commencer. Donc, suffirait-il d'attendre un peu ?

Ce qui pose problème, et sans nier nullement la théorie des cycles, c’est que les taux de croissance ne se lisent pas forcément dans ces variations périodiques. Les cycles peuvent se voir par les indices boursiers (1), par les évolutions des investissements et des dettes, mais ils ne rendent pas forcément compte de la croissance de la valeur ajoutée.

Pourtant, l’idée d’une reprise à partir des années 1980 (et où notre pauvre pays étatisé aurait manqué de trouver sa place)  est séduisante. A propos de la période qui nous sépare des années 1970, on a en tête la croissance manifeste des télécoms, de « l’économie Internet » (avant de devenir la bulle du même nom). Ceux qui, pas comme moi, sont nés au début des années 70 ou avant se remémoreront peut-être les « années fric » de la seconde moitié des années 80, alors qu’Outre-Manche, le « miracle thatchérien » semblait succéder aux années grises où la sinistre île connaissait la baisse de son PIB, la fermeture de ses usines et la montée du chômage (ainsi que le conflit avec les mineurs en 1984-1985).

Mais, outre le fait que ces croissances-là ont été en fait modérées et même en régression par rapport à celles qui les ont précédées, le plus problématique est que c’est plutôt au niveau du siècle que l’on peut constater l’ascension…et la chute de la croissance. Ici, regardons les taux de variation du PIB par tête, en dollars de 1990 (pas en parité de pouvoir d’achat), d’après les travaux d’Angus Maddison :

Dans ce graphe, ont été retirées les décennies de guerres mondiales et d’immédiats après-guerres (1910 et 1940 donc), où la croissance était « artificiellement » perturbée à la baisse puis à la hausse. Pour le Japon comme l’Europe de l’Ouest, on peut constater que les taux de croissance ont connu dans les années 1950 et 1960 une apogée qu’on ne rencontra point au cours des 80 précédentes années, et qu’on n’a pas revue au cours des cinquante années suivantes. L’Amérique du Nord et l’Océanie paraissent se conformer davantage à l’idée de deux cycles, l’un sur la période 1880-1930, tournant la page de la « Longue Dépression » des années 1873-1896, avec son apogée dans la décennie 1900, et un autre grand cycle entamé à la fin des années 1930. Mais ce cycle n’a pas fini de se diluer aujourd’hui, si l’on en juge toujours par la croissance, loin d'être repartie après les années 1970.

En remontant plus loin dans le XIXème siècle, en prenant les principales économies en cours d’industrialisation (la France, l’Allemagne, l’Italie ou le Royaume-Uni), toujours d’après A.Maddison, on ne trouve que des croissances comprises, en moyenne décennale, entre 0 et 2% annuels. Cela a occasionné une incontestable transformation des pays en question, mais n’enlève en rien que seul le XXème siècle a vu l’explosion de la croissance, qui s’est rétrécie dans un mouvement d’ampleur, non pas de 40 ou 60 ans, mais plus que séculaire.

L'Europe et le Japon ont donc vu passer un seul gros cycle de croissance, de 1880 à 2000, le seul de leur histoire à avoir durablement permis d’atteindre ou de dépasser les 2% d'augmentation du produit par tête annuel. Autrement dit, nous voilà revenus à un niveau d’amélioration de notre condition auquel les démocraties populaires des années 1970 n’avaient, statistiquement, rien à envier.

On peut largement rapprocher ce cycle séculaire de l’émergence de l’exploitation des énergies fossiles. Et en particulier des hydrocarbures. Si l’exploitation du charbon n’a pas attendu la fin du XIXème siècle pour devenir industrielle, le pétrole, dont le forage a commencé en Europe et aux USA dans les années 1850, n’est devenu l’un des piliers de la modernité qu’à la fin de ce siècle, et le gaz naturel au XXème siècle seulement. En 2010, pétrole et gaz naturel forment la moitié de la production d’énergie mondiale. Sans eux, l’orgie de croissance que nos parents, grands-parents et arrière-grands-parents ont admiré n’aurait pas eu lieu. Mais il serait erroné d’imputer l’essoufflement qui s'ensuivit à une raréfaction des ressources, et à un éventuel « Peak Oil » qui se fait toujours désirer malgré les annonces incessantes. Autrement dit, on peut comprendre grâce aux énergies fossiles l’émergence d’une croissance jamais vue dans l’histoire humaine, mais ce ne sont pas ces énergies qui expliquent la fin de cette période.

Et pourtant, dans les médias, les comparaisons court-termistes d’un pays à l’autre, voire d’un continent à l’autre, sans recontextualisation, ni précision des décalages de développement, nous donnent l’impression que le défaut de croissance actuel n’est dû qu’à une mauvaise période, qui pourrait prendre fin rapidement. Et les exemples continuellement assénés aux français des pays qui « font mieux » qu’eux (il y a quelques années le Royaume-Uni, aujourd’hui l’Allemagne) renforcent l’idée qu’un changement politique, et quelques réformes plus ou moins profondes, nous remettraient à moyen terme sur le chemin d’une expansion forte et durable. Faute de connaître ces novations,  face aux économies « émergentes » dont l’envolée paraît sans fin, nous serions condamnés à « prendre du retard ».

Malheureusement, comme annoncé en début de cet article, nous ne sommes pas en retard, mais en avance. Et il n’y a pas, au sein de l’OCDE, parmi les économies dont le développement est arrivé « à maturité » (on n’ose plus dire : les économies « industrialisées »), de pays qui auraient trouvé la ou les solutions au déclin de la dynamique de croissance.

Et pour ceux qui en douteraient encore, je vais donner quelques précisions chiffrées et illustrées.

(lire la suite)

(1) Voir ce document, certes à vocation promotionnelle et donc destiné à inciter les investisseurs à croire en des lendemains qui rapportent, mais qui montre la corrélation entre l’indice Standard & Poor’s 500 et les cycles de Kondratieff, en page 6. On notera que les performances de l’indice ont, contrairement à la croissance du PIB, été plus fortes après 1980 qu’au cours des années 1950 et 1960.

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Commentaires (2)

1. Koko 04/12/2013

Vous vous trompez, la croissance va repartir fortement (ce qui invalidera les thèses de votre idole Berruyer) et il y a bien un pays avancé ultra-libéral qui a une croissance impressionnante depuis 20 ans : l'Australie.

2. arsin (site web) 04/12/2013

Salut Julien, comment vas-tu ?

Désolé d'avoir mis si longtemps à me rendre compte de qui se cachait derrière le pseudo "Koko", alors que ton style et ton mode argumentatif ne laissent aucun doute (au fait : fabuleux, tes commentaires chez Descartes...). Le hollandisme révolutionnaire, c'est une nouvelle passion?

Le problème avec ton commentaire, est que je viens de publier la seconde partie de l'article (il y aura quatre sections) qui montre que non, il n'y a pas ou presque de pays qui échappe à la tendance que je décris (et une exception ne prouve pas grand-chose, on est en économie, pas en mathématiques...) et l'Australie n'est pas parmi ces exceptions. N'oublie pas que c'est le PIB par habitant en parité de pouvoir d'achat qui compte, pas la croissance du PIB tout court. Ensuite, si la croissance revient, et bien tant mieux, mais ça n'invalidera pas mon constat, qui est historique. D'ailleurs, si tu attends la quatrième partie, tu sauras que je ne partage pas le point de vue de Berruyer sur le caractère définitif de la fin de la croissance. Mais il ne suffira pas de "juste attendre" pour qu'elle revienne.

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