Blythe Masters, de Pierre Jovanovic : un livre utile ? - par Pablito Waal

  • Par arsin
  • Le 16/05/2012
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Par Pablito Waal

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Pierre Jovanovic est un journaliste, qui a récemment publié une enquête sur l’une des dirigeantes les plus haut placées de la banque new-yorkaises JP Morgan. Il s’agit de Blythe Masters (prononcer Blaïsse Masterss), qui a développé le concept aujourd’hui mondialement célèbre, et bien en dehors de la sphère des financiers, mais aussi de peuples entiers (en Grèce notamment) : celui des Credit Default Swaps. En français : les échanges sur les défauts de crédit.

Une première surprise est qu’une telle enquête ait été lancée par un journaliste qui, jusque là, se consacrait à la mystique et aux anges. Car Jovanovic n’a aucun autre livre parlant d’économie parmi ses œuvres.

Une seconde surprise, est que la femme dont il est question soit une quasi-inconnue en France. Alors qu’il ne s’agit pas moins que de la présenter, dès la couverture, comme « la femme à l’origine de la crise mondiale »…Le journal britannique The Guardian (celui-là même devant lequel Hollande était venu témoigner qu’il n’était pas « dangereux ») l’avait désignée comme « la femme qui a développée les armes financières de destruction massive ». Nuance quand même. La transformation rhétorique de Jovanovic revient à accuser les inventeurs des chars d’assauts et des avions de combat d’être responsables de la Seconde Guerre Mondiale…

Maintenant, lecteur, ce livre peut-il t’intéresser ?

 

Deux possibilités :

 

1)      Vous ne vous êtes jamais intéressé à l’économie. Ca ne vous branche vraiment pas, et la finance encore moins. Vous préférez écouter Muse ou Gwen Stefani, ou lire la presse people, ou encore lire des biographies de champions sportifs ou de chanteuses. Mais comme il est beaucoup question de finance depuis quelques années, alors vous vous sentez honteux de ne rien lire dessus.

Dans ce cas, le livre de Jovanovic peut apparaître comme une introduction « sympa » (comme le disent à l’envi les pauvres ou paresseux en vocabulaire) aux sujets bancaires et économiques. Mais à condition de vite passer à autre chose.

 

Soit alors…

 

2)      Vous vous intéressez un peu ou beaucoup à l’économie. Vous avez fait un peu de finance en fac ou en école, vous lisez les journaux, vous avez essayé de vous renseigner sur les explications de la crise déclenchée depuis 2007, tant celles qui viennent des économistes sociaux-démocrates ou marxisants, que celles des libéraux ou libertariens. Vous savez qu’entre spéculateurs, banques centrales, marché immobilier, et questions de commerce international pesant sur les salaires, le tableau est un chouïa complexe.

Alors fuyez ce livre.

 

Car de quoi est-il question ? De dire qu’une excellente étudiante britannique d’Oxford, matheuse de très haut niveau, stagiaire depuis ses 22 ans à JP Morgan, et qui a repris (oui repris, Jovanovic le dit lui-même, et pas inventé) le concept des crédits dérivés, serait aujourd’hui, à 43 ans, la femme la plus puissante de l’Histoire, dépassant toutes les reines ou impératrices que cette planète ait compté.

 

Et comment s’y est-elle pris ? Revenons sur les CDS. Le concept des crédits dérivés, c’est un truc très simple : vous êtes une banque, et avez accordé un prêt à quelqu’un.  La loi vous oblige à avoir des fonds propres représentant une fraction de vos crédits. Le risque que votre débiteur ne vous rembourse pas vous pèse (et vous rapprocherait du risque de faillite). Alors vous décidez de proposer à quelqu’un d’autre une partie du taux d’intérêt que vous percevez, en l’échange de son engagement à prendre en charge le coût d’un éventuel non-remboursement. Et surtout si vous divisez cette charge entre plusieurs contractants. Ce qui vous permet également de mélanger, dans le contrat que vous faites, des fractions de prêts dont le risque de défaut est différent.

 

Voilà qui permet à un créancier de se croire débarrassé de tout risque, de faire apparaître des risques hors-bilan, de ne plus  vous encombrer avec autant de fonds en réserves…Et d’expédier le risque de vos emprunts au travers du monde.

Et si beaucoup de prêts pourris sont en défaut au même moment, la déflagration est générale.

 

Si vous avez lu cela, et bien le livre de Jovanovic n’a plus grand-chose à vous apprendre. A part encore que le concept des crédits dérivés avait déjà été mis en place par Charles Sanford dans les années 1980, avant que Masters ne le reprenne. Ou que d’autres génies des mathématiques, tels que le chinois David X. Li, ou Terri Duhon y ont participé. Vous pouvez faire vos propres recherches sur ces personnes, ça coûtera moins cher qu'un livre.

 

Car, à part certains détails, des « tranches de vie » (vues de loin) sur le parcours de Blythe Masters, le livre n’est, pour moitié, fait que de passages « people » (dont même un chapitre entier sur la signification du prénom Blythe…).

 

Alors, la femme à l’origine de la crise, vraiment ?

Je n’ai, à titre personnel, aucune raison de défendre les cadres de JP Morgan,  de Goldman Sachs, etc… Ces gens sont de grands capitaines dans un système basé sur l’enrichissement sur la propriété, sur l’émission de monnaie par des entreprises privées, sur l’alourdissement du budget des Etats par les intérêts – et donc l’altération, voire destruction complète de leurs souverainetés. Bref, ce sont des grands chevaliers du capitalisme.

Mais ce ne sont que des officiers.

 

Oui, il y a eu une inflation monstrueuse de prêts pourris depuis la fin des années 90 jusqu’à 2007 (et ce n’est pas fini), du fait de la fausse croissance de l’immobilier américain (et dans certains pays européens). Et Jovanovic rassasie le lecteur d’exemples d’américains sans revenus qui se sont retrouvés chargés de dettes qu’un millionnaire raisonnable aurait hésité à souscrire. Mais ces cas aberrants peuvent-ils renseigner honnêtement sur la situation de tout un pays ?

 

Quid de la politique monétaire de la Fed, sans laquelle ces prêts n’auraient pas pu être émis ?

Quid des explications diverses sur le besoin d’emprunt des ménages américains ? On peut aussi bien voir l’explication gauchisante : la faiblesse des salaires due à la contre-révolution reagano-thatchérienne des années 80 aurait poussé les ménages à s’endetter pour continuer à se constituer un patrimoine. Ou l’explication protectionniste : la mondialisation est responsable de cette pression sur les salaires en Occident, et les USA peuvent créer de la monnaie à volonté pour pourvoir à leurs déficits commerciaux. Vient encore l’explication libérale : la politique de la Fed répondait à des objectifs politiques et non économiques, et c’est l’excès de réglementation foncière dans certains Etats américains qui a pénalisé l’offre, et fait grimper les prix, d’où le besoin d’endettement des acheteurs (le Texas, Etat plutôt libéral, n’a pas connu de bulle immobilière).

Qu’à Jovanovic à nous dire sur la réglementation financière ? Blythe Masters en était-elle responsable à elle seule ? Qu’elle ait eu sa place dans le syndicat des principales banques US, la SIFMA, et donc confrontée directement aux plus hauts représentants de l’Etat US, pouvant mettre à l’amende publiquement Larry Summers (Secrétaire au Trésor sous Clinton, chef du Conseil économique national sous Obama), ça ne fait pas d’elle la responsable de la réglementation de ce secteur.

 

Mais cela, c’est le passé. Le meilleur, ou le pire plutôt, reste à venir, selon Jovanovic. Puisque Masters, dirigeant maintenant le département des matières premières de la JP Morgan, est directement responsable des fluctuations brutales sur les cours des denrées de base qui ont secoué le monde en 2008. Et donc des émeutes de la faim, des morts qui en ont résulté. Comment a-t-elle fait ? Elle, et ses équivalents d’autres banques comme Goldman Sachs (pourquoi avoir consacré un livre à Masters  spécialement, donc ?) ont pris possession de nombreuses parts des producteurs de cacao, de café, etc… en Amérique du Sud. Et ils peuvent déclencher par la suite des hausses générales de prix. Ce genre d’affirmations, sur lesquelles l’auteur de ces lignes ne peut se prononcer, nécessiterait que l’on démontre une action coordonnée, et que l’on précise la part des banques dans la production de matières premières. Les banques privées sont-elles également responsables de la flambée des prix du pétrole, sachant que beaucoup de compagnies de l’OPEP sont étatiques ?

Le lecteur pourra faire ses propres recherches sur des articles de l'année 2008, et voir que, même si le rôle des spéculateurs est loin d'être nul, tout ne repose pas sur eux, et les spéculateurs eux-mêmes ne sont pas tous des banquiers (1).

 

Bref, Jovanovic ne démontre pas grand-chose. Il dessine surtout des scenarii séduisants pour ceux qui veulent une explication relativement simple des maux de ce monde. Et des solutions tout aussi simples : quand la crise prendra un tour encore plus dramatique, les peuples en furie finiront bien par défenestrer les banquiers…

 

…Après tout…pourquoi pas ?

Mais que se passera-t-il ensuite ?

D’autres banquiers arriveront.

Parce que nous serons toujours dans le même système.

Et ce n’est pas un conservateur comme Jovanovic, persuadé comme tous les anticommunistes de base que le Capital de Marx est responsable des dizaines de millions de morts de Staline et Mao, qui nous en donnera un autre.

 

Pour conclure, le personnage de Blythe Masters ne me semble pas particulièrement intéressant. Son rôle dans l’Histoire économique sera certainement jugé comme mineur, sans rapport avec celui d’un Greenspan, ou de Merkel actuellement. Ce que je retiens de ce livre, qui apparemment a trouvé son public sur le Net, c’est qu’il joue à plein sur cette vision du monde selon laquelle un monde « normal » (comme notre actuel président) devrait tout ses malheurs à une minorité diabolique, à des Pandores ouvrant indûment des boîtes ou des Eves croquant des pommes (toujours des coupables féminins, s'entend)...Alors que l'humanité vivait si bien dans les temps anciens où elle s'en remettait aux dieux sans se poser plus de questions.

Ah, si Masters ne s'était jamais intéressée à la finance !...Ah, si Jovanovic n’écrivait pas sur l’économie !

 

…qu’est-ce que cela changerait, en fait ?

 

(1) Par exemple :

 

http://archives.investir.fr/2008/jdf/20080419ARTHBD00077-causes-et-consequences-de-la-flambee-des-prix-des-matieres-agricoles.php

http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/01/11/l-inquietante-volatilite-des-prix-des-matieres-premieres-agricoles_1463798_3244.html

http://www.lefigaro.fr/matieres-premieres/2008/04/14/04012-20080414ARTFIG00602-riz-ble-soja-et-mais-pourquoi-la-hausse-.php

http://www.lefigaro.fr/matieres-premieres/2008/11/29/04012-20081129ARTFIG00580-matieres-premieres-la-chine-fixe-les-prix-.php

http://www.lexpress.fr/actualite/economie/matieres-premieres-la-surchauffe-planetaire_963879.html

 

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