A propos du "salaire de vie" de Bernard Friot

Texte d'une réponse écrite sur Quora le 15 septembre 2017, pour la question :  "Que pensez-vous du salaire à vie de l'économiste marxiste Bernard Friot ?"

 

Puisque je suis le premier à répondre, je vais prendre des risques.

Je précise tout de suite : je n'ai pas lu les livres de B.Friot. J'ai connu son projet par des résumés comme la vidéo du youtubeur Usul sur le susnommé économiste, et par d'autres vidéos dudit “Réseau salariat”.

Pour résumer ce que j'en ai compris :

dans l'économie où le “salaire de vie” existe, une part (très) importante de la valeur ajoutée des entreprises est prélevée (par l'État/des caisses de sécurité sociale…). Et cette part conséquente du PIB est redistribuée à toute la population sous la forme d'un salaire versé au simple motif que vous vivez dans le pays (on ne distingue même pas les nationaux et les étrangers). Le montant de ce salaire variera non pas en fonction d'une performance productive de l'individu, que celle-ci soit mesurée “objectivement” (ou très soviétiquement) par un quelconque bureau, ou qu'elle soit mesurée subjectivement par un employeur (puisque le but du “salaire à vie” est de nous “libérer du marché du travail” et de l'obligation de “savoir se vendre”), mais en fonction de “grades”. En clair, vous pouvez passer des concours ou des épreuves au cours de votre vie qui vous permettraient de gagner des grades, comme dans les catégories (A,B,C) de l'administration. Le projet “Friotiste” se fait une fierté de prendre la fonction publique comme un modèle social global. Et les inégalités de revenus seraient globalement contenues entre ces niveaux de grades.

Ainsi, non seulement le chômage n'existerait plus, mais le marché de l'emploi non plus, et chacun pourrait se consacrer aux tâches qui lui sembleraient passionnantes et utiles.

Avant de donner mon avis, je reprécise que je n'ai pas lu les livres de Friot, que je ne connais pas les “détails “ du projet. Et on m’accusera de critiquer sans savoir.

Je dis donc :

  • Si des détails fondamentaux de l'explication de votre projet nécessitent des centaines de pages de lectures pour être compris, amis Friotistes, alors il est à craindre que votre projet soit trop complexe pour être adopté un jour par les urnes ;
  • Si vous pouvez résumer un projet qui vous semble bon pour l'humanité, faites-le, n'exigez pas que le peuple achète vos livres pour enfin connaitre son salut;
  • Et si vraiment je n'ai rien compris, comme dit plus haut, je prends des risques; grillez-moi, démontez-moi, détruisez-moi dans les commentaires, que cela fasse un exemple épique pour l'édification des autres Quorans francophones.

 

Pour ma part, il est évident que le projet de “salaire à vie” oublie quelques petits détails :

  • Il y a de nombreux travaux pénibles et peu attrayants absolument nécessaires aux chaines de productions qui fondent notre société “post”-industrielle, et que quasiment personne ne voudra faire si on ne les paie pas spécifiquement pour cela. Si vous me dites “vide les poubelles !”, et que mon salaire de vie est inchangé que je le fasse ou non, alors je ne les viderai pas.
  • On peut répondre : “mais le peuple s'organisera pour que les tâches nécessaires soient faites !”. Mais comment choisira-t-on les gens affectés aux travaux ingrats, et comment les motivera-t-on, surtout si leur salaire de vie est insensible à leur travail réel ? La réponse est facile à deviner : par la pression, l'humiliation morale des “mauvais citoyens/camarades”. En caricaturant à peine, ce sera le système des CDR (Comités de Défense de la Révolution) cubains qui quadrillent les quartiers et disent aux gens ce qu'ils ont à faire (ou pas). Avec, bien entendu, des moyens de répression derrière.
  • On peut (et moi le premier) dire que l'économie de marché est un système imparfait, que le marché ne sait pas tout gérer : le réchauffement climatique et le gaspillage des ressources naturelles en sont les premiers exemples, tout comme les morts évitables dues à l'automobile, aux marchés des drogues légales, etc… Et dans de nombreux domaines, l'intervention de l'État est nécessaire, pour interdire, réglementer ou investir.
  • Mais le marché a quelques grosses qualités, comme celle de permettre l'orientation du travail vers des travaux jugés nécessaires par un certain nombre de gens (et qui ont les moyens de payer pour que ces travaux soient faits, la distribution du pouvoir d'achat étant une des failles du marché), de sorte à ce que des travailleurs acceptent sans pression policière ou milicienne de faire des métiers qu'ils ne feraient jamais gratuitement.
  • Non seulement la fin du marché du travail empêcherait la main d'œuvre de se répartir vers des secteurs où l'activité est rentable (donc un besoin existe pour un grand nombre de clients), mais cela désorienterait aussi sans doute l'allocation des investissements matériels. Après tout, ce n'est pas comme si on avait eu 60 ans d'expérience de l'économie planifiée soviétique pour nous montrer que l'allocation des capitaux, emplois et biens de consommation est un problème complexe où il est difficile de faire aussi bien que le pourtant fort imparfait marché.
  • Et encore, l'URSS avait le défaut d'être une dictature, ce qui empêchait les réclamations des travailleurs-citoyens d'être prises au sérieux par les décideurs politiques et économiques (réunis dans le PCUS). J'ose espérer que le système Friotiste serait politiquement une démocratie - ce qui implique que les partisans du retour au marché devraient pouvoir s'exprimer et potentiellement gagner les élections !
  • Je pourrais continuer longtemps. Je termine sur un point : l'immigration. Si le salaire de vie est accordé à tous les résidents, on imagine la pompe aspirante à immigration qui en résulterait. Qui risquerait de poser des problèmes de financement du salaire de vie pour tous, car les nouveaux arrivants ne seront pas immédiatement productifs - enfin si l'on fait de toute façon l'hypothèse que, avec ou sans immigration massive, les habitants du pays Friotiste seraient incités à être productifs d'une façon ou d'une autre. Bien sûr, Bernard Friot, en bon marxiste internationaliste, considère qu'il n'y aura pas à restreindre cette immigration, et que les tensions ethniques et culturelles (ce que l'on simplifie souvent sous le nom de “racisme”) n'existeront plus car il y aura l'abondance pour tous. Puisqu'il le dit.

 

En conclusion : le “ salaire de vie” est soit :

  • Un projet très mal expliqué par ses défenseurs, à commencer par son inventeur premier ;
  • Une utopie navrante, qui détourne des esprits sincères et intelligents et ne fait pas avancer le débat.

Car je suis convaincu que les systèmes économiques et sociaux qui existent dans chaque pays du monde devront évoluer. En raison des tensions sur les ressources, du changement climatique, de l'arrivée progressive (ou pas!) des intelligences artificielles de plus en plus “fortes” (auto conscientes), des mutations de la nature du travail, etc…

…mais n'oublions pas deux choses :

  • Il est inutile de parler de changement de société sans d'abord parler de la souveraineté des entités politiques de base, qui, n'en déplaise à certains, sont toujours les nations;
  • Qu'aucun système économique élaboré sur un tableau noir par un génial professeur ne sera appliqué tel quel. Car, dans le meilleur des cas, il passera par de nombreux compromis politiques et sa présentation devra être simplifiée pour gagner l'appui des foules. Ce sera donc toujours une version déformée et en évolution qui sera mise en place. Les modèles théoriques ne peuvent servir que d'inspiration intellectuelle.

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