Chavez, le spectre qui hantera le monde pour longtemps - 4) une marque dans l'Histoire

  • Par arsin
  • Le 17/03/2013
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Par Pablito Waal

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L’héritage international : un populiste parmi d’autres ?

Descartes  arrête son jugement sur Chavez au fait que celui-ci a été un dirigeant ni saint ni diable, au bilan économique peu glorieux et surtout précaire à défaut d’être la catastrophe tant annoncée par ses détracteurs. Il lui reproche aussi d’avoir infantilisé la vie politique vénézuélienne en perpétuant la tradition du « caudillo » distribuant ses largesses à une partie du peuple qui lui doit alors une fidélité personnelle, et non une fidélité à sa cause militante et encore moins à un état de droit. Faisons un bref passage sur la notion de « caudillo » qui, dans le monde hispanophone, désigne un chef s’appuyant sur un soutien populaire, affectif ou rationnel, mais pas nécessairement un dictateur. Le fait que Franco ait réclamé ce titre fait que, pour nous autres européens et francophones, l’emploi du terme « caudillo » est souvent perçu comme synonyme de dictateur, et cette perversité de langage a été utilisée par les adversaires de Chavez. Fin de la parenthèse linguistique, mais pas si parenthèse que cela : si Descartes emploie le terme « caudillo » pour notre personnage, ce n’est pas pour appuyer l’accusation de dictature contre Chavez.

Dictature est le terme qui conviendrait mieux pour désigner un certain nombre d’alliés peu fréquentables du Comandante, qu’ils résident à Damas, Téhéran, Tripoli (jadis) ou Minsk. Les alliances du Vénézuela, qui n’ont pas abouti à grand-chose de concret (l’Iran n’a pas installé de missiles dans la mer des Caraïbes, comme Krouchtchev l’avait tenté en son temps), comme l’ALBA au passage, ont sans doute reposé sur une vision à court terme des besoins d’appuis du pays. Les vénézuéliens ont plus besoin de solidarité avec leurs grands voisins latinoaméricains qu’avec des régimes moyen-orientaux avec lesquels ils ne partagent qu’une radicalité antiaméricaine qui sera de toute façon temporaire…Sauf à imaginer que les chavistes soient indéfiniment au pouvoir à Caracas, ce qui serait contradictoire avec leur prétention à garantir la démocratie.

Cette prétention est pourtant loin d’être un détail. Elle est même, je le dis franchement, le seul point par lequel Chavez et ses militants proches sont entrés dans l’Histoire. Comme on l’a vu plus haut, le bilan économico-social est loin d’être inoubliable : il y a des pays, par exemple le Brésil, qui, principalement du fait de la croissance économique, ont réduit la pauvreté absolue de façon au moins aussi efficace que le Venezuela. Ce n’est pas non plus l’opposition aux USA qui aura fait de Chavez un personnage exceptionnel (à supposer qu’être un dirigeant antiaméricain soit un titre de gloire en soi). Encore moins la prétention à unifier les états latinoaméricains en suivant les traces de Bolivar : la « vague rouge » a clairement échoué à déferler sur l’Amérique latine. En dehors du Venezuela, seuls des pays relativement peu peuplés comme l’Equateur, la Bolivie et le Nicaragua se sont alignés sur Caracas. Les vrais poids lourds du continent (Brésil, Mexique, Colombie, Pérou…) sont restés sur des lignes politiques distinctes, voire très opposées à celle de la "révolution bolivarienne".

Non, il n’y a bien qu’une seule chose d’incontestable dans l’héritage laissé par Hugo Chavez. C’est qu’il est l’un des rares présidents à s’être fait élire, avec une majorité claire, en se présentant comme un socialiste, avec un programme réellement socialiste de par les intentions de nationalisations, d’encouragement à une économie de coopératives, désengagée du capitalisme. Même si Chavez n’a pas proposé d’étatiser l’ensemble de l’économie de son pays, créer une économie reposant sur un mix d’entreprises d’état et de sociétés détenues par leurs travailleurs est en contradiction avec le capitalisme. Ce dernier étant défini comme le système où la propriété du capital productif revient à des personnes privées, qui disposent de ce capital quelque soit leur activité personnelle (y compris si elles ne travaillent pas du tout), système où la majorité du capital finit régulièrement entre les mains d’une minorité… Alors certes, dans les faits, conformément à ce qui a été dit plus haut, cette économie socialiste n’a pas été réalisée au Venezuela.

Mais ce qui est énorme, c’est déjà d’avoir réussi à faire voter, librement et sans contestation possible, un peuple pour un candidat socialiste. Qu’on ne me dise pas que Salvador Allende y était déjà parvenu : Allende n’a jamais obtenu la majorité absolue des suffrages sur la seule base de l’Unité Populaire (il reçut 36% des voix à la présidentielle de 1970) et devint président du Chili grâce au vote des parlementaires de centre-droit, rassuré par son programme assez modéré. François Mitterrand fut également élu sur la « rupture avec le capitalisme »…mais renonça au bout de deux ans à cette ligne.

Si on ajoute à cela la chute du bloc de l’Est « communiste » (étrange communisme que celui où le peuple n’était propriétaire de rien, même pas de lui-même), la performance de Chavez, même si elle reste politique et non économique, est d’autant plus appréciable.

Je ne suis pas sûr que Descartes, qui a vécu en des époques où des dizaines de gouvernements « socialistes » figuraient sur la mappemonde, ait bien perçu la façon dont ceux qui ont commencé à abordé la politique dans les années 1990-2000 pouvaient se représenter la scène idéologique internationale. Dans les ruines du mur de Berlin ou de l’URSS, et avec les renonciations multiples des socialistes occidentaux devenus sociaux-démocrates puis sociaux-rien, annoncer que, moins d’une quinzaine d’années plus tard, un peuple voterait majoritairement son adhésion à un programme socialiste aurait été une source d’hilarité peu commune.

Fin 2006, c’était une réalité, annoncée par plusieurs années de conversion du président vénézuélien, qui suivait depuis toujours une ligne économique interventionniste. A mon sens, c’est ce qui explique sans doute le mieux la haine que Chavez a généré bien au-delà des frontières et rivages de la Petite Venise. Il était un dirigeant socialiste élu, et donc, selon la théorie bâtie depuis près d’un siècle par les Von Mises, Hayek, Revel, Courtois, et j’en passe, il ne saurait y avoir de démocratie avec des socialistes au pouvoir (sauf s’ils renoncent à l’être, comme le président français élu en 1981…).

En effet, l’Histoire n’a-t-elle pas démontré que l’application du socialisme déboucherait toujours sur la dictature ? Qu’il s’agisse des steppes russes, des rizières de Chine jusqu’à Phnom Penh, à Prague, Budapest, La Havane et j’en passe…CQFD. Pas la moindre exception, pas de « socialisme démocratique » ailleurs que dans les rêveries de croyants : telle est la conviction « basée sur les faits » des libéraux, et admise même au-delà.

Une faille ? Oui.

Je ne vais pas répéter ce qui est déjà écrit dans le site pourlecommunisme.com, mais je résumerai l’un des points que tout socialiste doit connaître : toutes les « dictatures socialistes » précedemment évoquées ont un point commun. Qui est d’avoir toujours commencé par une guerre civile ou extérieure (guerre civile russe, chinoise, cubaine, cambodgienne, seconde guerre mondiale, guerre d’Indochine), conflits dont la plupart n’ont pas ét déclenchés par les « rouges ». Et même la seconde guerre mondiale, en Yougoslavie, en Albanie, en Indochine, se doublait d’affrontements internes entre partisans de gauche et de droite. Et quel est la conséquence générale des guerres civiles, du moins quand il y a une résolution militaire ? Et bien le vainqueur, quelqu’il soit, de droite ou de gauche, interdit à ses anciens adversaires de reprendre le pouvoir par les urnes. Franco, Pinochet, les anticommunistes grecs de 1949 n’ont pas fait autrement. Et inversement, quand c’est le parti communiste qui gagne, il interdit ses adversaires, et tolère au mieux quelques partis croupions comme cela fut le cas en Chine ou Corée du Nord à la fin des années 40, et brièvement avec les bolcheviks en 1918.

Inversement, il n’y a jamais eu, jamais m’entendez-vous, de pays qui aurait élu un gouvernement socialiste, qui aurait tenté d’appliquer sa politique, et qui, en raison des calamités économiques qui en auraient forcément résulté (nous suivons le raisonnement des libéraux) aurait dû instaurer une dictature pour se maintenir au pouvoir. Ce n’est pas ce qui s’est passé en Russie, ni en Chine, ni ailleurs. Les anticommunistes accusent Allende d’avoir suivi cette voie…sauf qu’il n’y a jamais eu de dictature allendiste. Dans les cas où des gouvernements socialistes appliquent leurs idées à une fraction de l’économie, même quand, paraît-il, le pays serait ruiné (vous rappelez-vous du Royaume-Uni des années 70, supposé promis à l’effondrement, et « sauvé » par Maggie ensuite ?), et bien les socialistes perdent les élections et reviennent plus tard, voilà tout.

Ce sont les guerres qui ont causé des dictatures. Jamais l'application du socialisme, le vrai (démocratique) ou même le faux (car même le "socialisme" soviétique a commencé à se bâtir bien après que le régime dictatorial ait été instauré, idem pour tous les autres régimes "frères").

C’est là qu’arrive Chavez, moins de dix après la fin du bloc de l’Est, et alors que toutes les gauches de gouvernement d’Europe faisaient ou avaient fait leur « Bad Godesberg ». Le Comandante devenait une occasion en or d’illustrer, avec un vrai exemple cette fois-ci, la théorie selon laquelle le socialisme au pouvoir, même en ne se réalisant que (très) partiellement comme nous l’avons vu, finit nécessairement dans le totalitarisme. Et je dois avouer que moi-même, j’ai retenu mon souffle à plusieurs reprises, quand Chavez entama une période de gouvernement par décrets en 2007, quand il perdit le référendum de décembre de la même année : le basculement définitif vers un régime autoritaire et sanglant était-il imminent ?

Et bien non.

Encore dans l’os, la théorie du « élire des socialistes ça mène au Goulag ». Pas de chance. Bon, nos amis libéraux pourront toujours se rabattre sur l’exploitation de l’ignorance de nos contemporains quant au déroulement réel de l’histoire de l’Union Soviétique ou de la Chine. Mais avouer que la nouvelle idole de la gauche radicale européenne qui se serait transformé en banal Bashar al-Assad ou Mouammar Kadhafi, ça aurait été tout bénéf pour les adorateurs du Capital.

Qu’on le veuille ou non, qu’on apprécie ses réalisations concrètes ou pas, Hugo Chavez a de toute façon marqué l’Histoire du XXIème siècle, non pas en inventant le socialisme du même nom, mais en rétablissant tout simplement le socialisme comme une option du débat démocratique. Très gênant pour ceux qui pensent que le vrai débat sérieux doit aujourd’hui se limiter à opposer les partisans des privatisations immédiates contre ceux qui pensent qu’on peut attendre encore un peu, ou entre les partisans de l’augmentation des impôts sur 3 points du PIB contre ceux qui pensent qu’il faut baisser les dépenses publiques sur 5 points de PIB.

Vous déconnez, amis vénézuéliens ! On vous avait pourtant dit il y a vingt ans que l’Histoire était finie…

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