Commentaire de "Soumission" de Michel Houellebecq

  • Par arsin
  • Le 24/01/2015
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Par Pablito Waal
 

Soumission 2

Attention, on s’poile. Et non, je ne ferai pas d’article sur tout ce que je lis.

Initialement, je ne voulais pas lire le « phénomène » qu’est le dernier Houellebecq. Je l’ai fait…dans un mélange du contexte des attentats des 7 et 9 janvier, ou de la mauvaise publicité (donc publicité quand même) faite sur ce livre, et sur l’avis d’un ami qui l’a lu en me disant que, non, ce livre n’est pas « islamophobe » (ce n’est pourtant pas un caractère qui me ferait fuir).

Je précise que j’avais déjà lu deux œuvres du même auteur : « Extension du domaine de la lutte » (EDDDLL) et « La possibilité d’une île » (LPDUI). Je me suis même tapé le film de 2007 tiré du second titre (et mon avis sur ce film est : que dire qu’il n’y a rien dedans serait insulter le Rien ; par contre, il y a Arielle Dombasle qui y joue, ce qui n’est généralement pas bon signe).

Après avoir refermé « Soumission », j’ai donc quelques remarques à faire, que je vais organiser point par point, pour éviter d’être trop décousu, sans pour autant avoir à structurer toute une dissertation que ce livre, sans être mauvais, ne mérite pas. S’il y a un risque  que ce commentaire soit décousu, c’est avant tout parce qu’il est difficile de savoir si Houellebecq a voulu pratiquer la psychologie inversée dans son histoire (susciter chez ses lecteurs un comportement inverse de celui de ses personnages)…ou s’il s’agit d’une histoire et d’idées à prendre au premier degré.

Donc, pas trop en vrac, mais un peu quand même, mes impressions et réactions :

1.       C’est long pour ce que Houellebecq a à dire. Et c’est ce que j’ai constaté dans les deux autres livres. Aussi bien l’histoire que les commentaires sur l’époque faits par le personnage-narrateur (cf. point suivant) ne nécessitaient pas autant de pages. Pas mal de passages sont d’une utilité discutable. Certains personnages potentiellement intéressants sont présentés, et, naïvement, je m’attendais à ce qu’ils reviennent en fin du récit pour une sorte de combat final, ou quelque chose de tendu en tout cas. Sauf que…non. Et chez Houellebecq, ça ne se termine jamais comme cela. Les fins de récit font plus penser à un pourrissement de l’histoire développée qu’à un véritable évènement conclusif.

2.      Encore le même héros-type d’homme en décrépitude. Les deux autres livres (EDDDLL et LPDUI) mettaient en scène un personnage narrateur qui est un homme ayant passé le sommet de sa vie, ou tout juste en train de le faire. Dans EDDDLL, c’est un jeune trentenaire informaticien qui s’apprête à détruire sa carrière ; dans LPDUI, c’est un humoriste sur le déclin (et l’un des défauts de ce roman est que, justement, on ne voit pas en quoi c’est un humoriste ; le héros aurait pu être un ancien entrepreneur du BTP que cela n’aurait pas changé son discours, ni sa narration). Dans « Soumission », on a un universitaire littéraire de 45 ans, ayant soutenu, à 30 ans, une thèse sur l’écrivain Joris-Karl Huysmans (1848-1907). Après avoir publié quelques articles dans une revue littéraire dix-neuvièmiste, notre (anti-)héros sent bien que sa gloire intellectuelle est derrière lui. Je ne vais pas reprocher à un auteur ses choix de fiction. Ni de ne pas avoir décidé de mettre une héroïne plutôt qu’un héros. Après tout, même le meilleur écrivain du monde peut, à juste titre, se sentir incapable d’écrire du point de vue d’une personne qu’il n’a jamais été. Mais pourquoi pas un héros de 20 ans, pour une fois ? Pourquoi les héros de Houellebecq démarrent-ils souvent en situation de déclin plutôt qu’avec un espoir d’ascension ?

3.      Ce n’est pas formidablement écrit. Je ne pourrais pas vraiment développer, n’ayant pas moi-même un grand style littéraire ni de science profonde sur ce sujet. Mais la langue de Houellebecq ne m’impressionne pas. Et l’imitation de langage parlé avec le massacre de la ponctuation et les raccordements sans fin de propositions m’irritent plus qu’ils ne me donnent l’impression d’un style particulier. Personnellement, je m’attends plus à en recevoir « plein la vue » de la part d’un auteur, d’apprendre des mots, d’avoir des rythmes caractéristiques, soit drôlatiques, soit solennels, ou autres surprises qui m’éloigneraient de ce que je pourrais écrire moi-même. Il y a de nombreux blogueurs qui savent faire cela, et qui n’auront jamais le Goncourt. Mais bon, au moins l’écriture de Houellebecq se lit-elle rapidement (trop rapidement dans mon cas, m’objecterez-vous ?) et sans problème.

4.      Passons au contenu de l’histoire : Houellebecq reprend-t-il l’hypothèse du « Grand remplacement » démographique? On pourrait penser qu’une histoire figurant qu’un candidat musulman gagnerait la présidentielle française ne serait possible que si l’immigration et la haute fécondité des musulmans venus d’Afrique leur avait permis de constituer la moitié au moins de la population de la France, ou au minimum un bon tiers. Ainsi, abstention aidant, le candidat musulman pourrait gagner en se basant sur les voix de sa propre communauté avant tout. Ce n’est pas ce que raconte l’auteur. Dans son histoire, en 2022, le parti « Fraternité Musulmane » ne réunit que 23% des voix au premier tour, et Houellebecq précise bien que son périmètre électoral dépasse la communauté musulmane. Donc, 15 ou 20% de musulmans en France suffiraient à réaliser ce scénario (en supposant cependant qu’ils voteraient massivement pour ce parti, ce qui est une hypothèse discutable, parmi d’autres dans ce livre). Si vous vouliez peindre Houellebecq comme une émule de Renaud Camus et des identitaires, c’est raté. Cependant, les identitaires sont présents dans le récit, et ne sont pas portraiturés comme les abrutis incultes que certains se plaisent à imaginer.

5.      Ce récit est-il islamophobe ? Pas vraiment. Et ce autant si l’on entend par « islamophobie » le rejet de l’Islam en tant qu’idéologie religieuse et politique ou en tant que rejet des personnes musulmanes. D’abord, le candidat musulman, Ben Abbes, est représenté comme un homme apparemment très intelligent, polytechnicien, comprenant finement que, pour les français, musulmans ou non, les performances économiques ne sont pas l’alpha et l’oméga des choix politiques. C’est un stratège doué, sur le plan intérieur comme international. Son parti a réussi à éviter les écueils de l’extrémisme islamiste (violence, antisémitisme rabique…) et s’est gagné la confiance de non-musulmans par son travail social. L’Islam est présenté comme une religion complexe (on est effectivement loin de « la religion la plus con », selon le Houellebecq d’il y a quelques années), dont le principal ennemi serait, non le christianisme, mais l’athéisme, et l’auteur donne l’avantage à l’Islam avec des arguments eux aussi discutables (cf. point sur l’athéisme).

6.      Une vision de l’Islam centrée sur son côté réactionnaire. Remarquez que j’ai écrit « Pas vraiment » au lieu de « Non » au début du point précédent. Car l’Islam tel qu’il s’impose en France dans le roman est centré sur son aspect conservateur et patriarcal. C’est un Islam très « droitier » qui prend le pouvoir, avec l’aide de la gauche politique (ce qui n’est pas totalement farfelu ceci dit, cf. point ultérieur). Ce pouvoir musulman ne compte ni plus ni moins que renvoyer les femmes hors du monde du travail et des études supérieures, supprimer quasiment l’enseignement public pour le remplacer par des établissements privés confessionnels, donc largement islamiques puisque soutenus par l’argent du Golfe Persique. Et au final, les dépenses sociales sont largement diminuées, la solidarité familiale remplaçant la Sécurité Sociale. Ces positions pourraient sembler totalement caricaturales par rapport à la réalité des pays musulmans (on peut penser à la Turquie actuelle, où la position des femmes est très différente de ce projet – pour l’instant). On pourrait parfois même dire que Houellebecq décrit l’Islam politique comme Hergé croquait les Congolais. L’intérêt du récit est cependant de rappeler que l’Islam n’est pas, pas plus que la critique de l’Union Européenne (transmis à F.Asselineau), capable de s’exonérer de tout positionnement sur l’axe gauche-droite, sur la question du rôle de l’État, de la socialisation des richesses, etc… Il y a (eu ?) des musulmans très à gauche, marxistes, socialistes, etc… Selon Houellebecq, si l’Islam devenait une force politique majeure en France, ce ne serait pas cette tendance qui triompherait, mais plutôt l’Islam de droite, économiquement ouvert au libéralisme, tout en s’en défendant rhétoriquement. Ce n’est pas une idée absurde.

7.       Houellebecq pompe-t-il Soral ? Alain Soral, vous vous souvenez ? L’homme au canapé rouge pour qui les femmes noires sont des péripatéticiennes ? Si j’étais une groupie du boxeur, le genre de gars à poster des photos de soi-même le zob à l’air pour faire comme le gourou dans sa salle de bains, je crierais sans doute au plagiat. Car l’idée que l’Occident puisse se régénérer grâce à un Islam très patriarcal, par l’alliance des musulmans et des chrétiens, pour renvoyer la situation des femmes un siècle en arrière (droit de vote excepté ?), et avec une méfiance (pour le moins) envers les Juifs…et bien c’est le discours de Soral depuis des années. Sauf que dans la variante de Houellebecq, les chrétiens se convertissent à l’Islam, et on parle assez peu des relations entre le nouveau pouvoir musulman et les Juifs, ou même avec Israël. Et surtout, on pourrait, si l’on penche pour l’hypothèse d’un roman écrit sous un angle ironique, remarquer que Houellebecq met en scène des personnages (dont son héros) qui se convertissent à l’Islam pour des raisons qui n’ont que peu à voir avec une réflexion philosophique. Pour bien spoiler, le narrateur se convertit pour retrouver un poste universitaire grassement payé et, surtout, vu l’importance du sexe dans cette histoire, pour avoir plusieurs épouses recrutées parmi ses étudiantes (si vous trouvez que ce sont des clichés sur l’Islam qui ne font vraiment pas dans la dentelle, cf. point précédent). Il n’est pas déplacé d’y voir une parodie des soraliens qui adoptent les positions qu’ils ont sur l’Islam ou d’autres sujets moins par recherche du Juste et du Vrai que par besoin d’une virilité simple et rassurante.

8.       Des raisonnements plausibles en politique. Comme dit plus haut, certaines hypothèses politiques sont discutables (les musulmans qui voteraient tous pour le même parti), mais d’autres sont plus crédibles. Dans le roman, Ben Abbes gagne la présidentielle avec l’alliance du PS (François Hollande ayant été réélu en 2017, ce qui n’est pas totalement impossible en effet), du centre, et de l’UMP. Et il applique son programme, dont on a vu plus haut qu’il n’est pas très proche de celui de Jean-Luc Mélenchon ni même d’Arnaud Montebourg, en conservant ces soutiens. La gauche sociale-démocrate, dont l’école publique a longtemps été le bastion, pourrait accepter de la laisser s’écrouler pour conserver des postes ministériels (et c’est un ex-enseignant, François Bayrou, qui devient premier ministre). Personnellement, ça ne m’étonnerait pas. La conservation d’un « modèle social français », quoi que l’on pense d’icelui, me paraît avoir nettement moins d’importance aux yeux du PS actuel que les deux épouvantails que sont : 1) le nationalisme ; 2) le souverainisme (les deux ne se confondant pas : je définis le nationalisme comme la défense d’une nation française avec une identité ethnique particulière, et le souverainisme comme l’indépendance de l’état français par rapport à des pouvoirs extérieurs). Or, dans ce roman, le FN de Marine Le Pen est clairement anti-européen (caractère discutable en réalité). Donc le PS, comme l’UMP, seraient prêts à tout pour empêcher le FN de l’emporter. Et la peur de paraître raciste en préférant le FN à un musulman forcerait certainement le vote de nombre de « gens de gôche » (mais pas tous, et on a vu dans la réalité, lors de la législative partielle de Villeneuve-sur-Lot en juin 2014, des électeurs PS passer directement au FN). D’autres évènements du récit me semblent fort probables, comme l’acceptation sans problème du nouveau pouvoir islamique français par les institutions de l’Union Européenne.

9.       Houellebecq devrait re-bosser son athéisme. Notre auteur prétend être athée. Ou l’avoir été. En écrivant ce roman, il aurait lu (ou relu ?) le Coran, et, paraît-il, «doute ». A la fin du roman, un converti fait une apologie de l’Islam au héros. Je ne vais pas lancer de débat sur l’existence de Dieu sur cette page, mais le fait est que les arguments de cette apologie sont tous de vieux arguments de nombreuses fois réfutés (du style : les athées croient que le monde a été « créé par hasard », le monde est trop complexe pour ne pas avoir de Créateur…). Au moins échappe-t-on (ou ai-je lu trop vite ?) à « l’athéisme mène à l’immoralité ». J’invite chacun, et Michel Houellebecq en premier lieu, à s’informer sur les arguments athées qui ont réduit en charpies ces arguties, notamment dans le débat anglo-saxon (puisqu’en France, la question de la légitimité intellectuelle de l’option athée ne se pose globalement plus). Pour ma part, je note que Houellebecq fait l’hypothèse d’une alliance globale des croyants contre l’esprit laïc et l’athéisme. Il a raison sur le fait que cela représenterait une rupture majeure avec la situation actuelle, au niveau des idées, et que ce qui est le plus important dans une société, c’est ce dont on ne discute plus (comme la laïcité en France, qui ne fait plus débat sur son existence, mais beaucoup sur ses modalités d’application). Par contre les arguments ne sont pas très nouveaux : l’athéisme amalgamé avec le « matérialisme froid », c’est une tarte à la crème. Le matérialisme a plusieurs définitions, dont une indispensable (la science est matérialiste parce que seule la matière se prête à l’expérience), l’autre plus discutable (dire que nous sommes « matérialistes » au sens où nous serions plus intéressés par les biens matériels que nos ancêtres, c’est sans doute oublier que nos ancêtres ne vivaient pas dans le même niveau d’abondance, auquel cas leurs comportements auraient peut être été les mêmes que les nôtres, et l’athéisme ou la laïcité n’ont que peu à voir là-dedans). Mais, après coup, le fait qu’un écrivain dit athée puisse donner une présentation aussi faible de l’athéisme montre que cette position, loin d’être prégnante en France comme ses détracteurs le pensent, ne réunit que peu de gens autour d’une véritable conviction et réflexion philosophique. La France est peuplée en majorité de gens qui se diront vaguement catholiques, ou agnostiques, sans mettre ni pratiques ni arguments derrière. Et comme Houellebecq le pressent, un raz-de-marée religieux n’est pas impossible. Mais cette vague ne procèderait pas tellement, comme on l’a vu au point précédent, par une conversion philosophique, mais par des intérêts matériels ou sociaux (de nombreux témoignages sur les européens convertis à l’Islam montrent que la recherche d’une communauté et d’une autre sociabilité joue un grand rôle dans ces choix). Après tout, historiquement, c’est presque toujours ainsi que l’Islam s’est répandu. 

10.   Quel est le but de Houellebecq ? Susciter la réaction identitaire ?…Ou faire, au premier degré, l’apologie de la soumission ? En finissant le livre, le lecteur nationaliste-identitaire à cran pourrait se précipiter sur le premier FAMAS présenté sur Ebay et stocker des munitions pour se préparer à la nouvelle bataille de Poitiers (ou de Tours, selon les historiens). Mais ce public est trop restreint pour qu’un vendeur de papier comme Houellebecq n’ait visé que ces réactions. Vu la publicité négative dont il a fait l’objet, il est probable que, par les propositions radicales qu’il prête au candidat musulman de son livre, l’auteur ait voulu aussi provoquer les gens de gauche islamophiles. Mais là encore, ce n’est pas un très grand public, et ils ont justement peu de chances d’acheter l’ouvrage, sauf pour le critiquer. Il me semble plutôt que la cible principale, c’est la masse de gens qui pourraient se dire… « Et pourquoi pas ? » Et s’il y avait quelque chose de positif à prendre dans une éventuelle conversion de la France à l’Islam ? Ou même, sans donner de jugement de valeur : est-ce que la France s’opposerait vraiment à sa subversion par une culture d’origine étrangère, souvent présentée jadis comme adverse, et qui serait soudainement devenue dominante ? La France « progressiste » (1) s’indignerait-elle vraiment de l’application d’un programme « réactionnaire » (1), suite à un retournement que nul n’aurait prévu ? Pour ma part, j’ai une idée de réponse à ces questions : sans vouloir nullement comparer les musulmans avec les nazis ou les pétainistes, mais en faisant une analogie sur les situations historiques, on pourrait se rappeler qu’après la défaite, au printemps 1940, de l’armée française censée être « la première du monde », face à un ennemi historique, une partie de la population a pensé que le pays allait peut-être renaître, le cataclysme étant comme une « sanction rédemptrice », et un certain nombre de gens de gauche ont rejoint le nouvel État Français. D’autres périodes de l’Histoire (la Guerre de Cent Ans, les Guerres de Religion, la Révolution) montrent que les Français sont très portés sur la guerre civile, parfois au point de préférer une domination étrangère au fait de laisser la victoire à la faction française adverse – ou même simplement de négocier avec elle.

En bref, Houellebecq fait quelques hypothèses critiquables dans son histoire. En revanche, il illustre de façon assez correcte (mais pas plus) l’idée que notre pays ait probablement une certaine appétence à la soumission.

(1)    Je mets ces deux grands mots entre guillemets, car leurs sens sont très aléatoires, sauf pour ceux qui prétendent détenir la vraie définition du « Progrès ».

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