Bilan politique de 2017 : la non-révolution Macron

2017 a moins été l’année d’une « révolution » que d’un pourrissement. Cet article a pour but, non de vous révélez des analyses très originales, mais de synthétiser ce que nous a appris cette année pas si incroyable, mais « globalement négative » pour la France.

 

La victoire de Macron envisageable dès 2016

« Nouveau monde », « big bang », « révolution »…les figures stylistiques ne manquent pas pour les manieurs de brosse à reluire qui candidatent auprès de la Macronie. Ses propagandistes aux petits pieds décrivent un candidat devenu président « en dépit de tous les pronostics », « alors qu’on le disait n’être qu’une bulle médiatique »…

Le problème : Macron n’a pas, de loin, été un vainqueur imprévisible (il était même le vainqueur assuré de la présidentielle dès la fin du mois de février). Dès les mois de septembre 2016, les sondages lui annoncent des scores de 14 à 16%, ce qui était tout sauf négligeable pour un candidat qui montait son parti et sans mandats précédents. Rappelons qu’à l’automne 2016, l’hypothèse générale était que François Hollande allait se représenter, et que le candidat probable des Républicains serait Alain Juppé (et sinon, en cas de victoire de Nicolas Sarkozy à la primaire républicaine, François Bayrou aurait pu se présenter). Les scores de Macron étaient encore comprimés par la concurrence du Président sortant et du Maire de Bordeaux, qui partageaient globalement son champ idéologique. Fin novembre, la surprise (véritable, celle-là) de la victoire de François Fillon à la primaire de la droite et du centre, puis le renoncement à un deuxième mandat par François Hollande dégagent largement l’espace de l’ex-ministre de l’économie.

Fin novembre et début décembre, le sarthois Fillon dépasse les 30% dans les sondages pour le premier tour, et sa présidence semble être assurée. Du côté du PS, les pronostics sont catastrophiques, le moins mauvais candidat selon les sondeurs étant Manuel Valls, qui mordrait un peu sur l’électorat de Macron, à qui Bayrou « prendrait » également 5 à 6 points.

Fillon puis le PS s’effondreront, et Bayrou se ralliera, comme nous le verrons plus loin. Mais il est totalement faux de voir en Macron une candidature « partie de rien », et qui serait allé « chercher la victoire avec les dents ». Dès septembre 2016, l’ancien associé de Rothschild a toujours bénéficié d’un socle de 12 à 18% des intentions de vote, pas assez pour atteindre le second tour. Mais dès la victoire de Fillon dans LR, il apparaît qu’une alliance Macron-Bayrou permettrait d’atteindre ou dépasser les 20%, et ce au moment où Fillon prend des points à Le Pen. Un duel au mois de mai 2017 opposant Emmanuel Macron à François Fillon ou Marine Le Pen était tout sauf inenvisageable, cinq mois avant le dénouement final.

Pour ce qui est d’expliquer comment un « quasi-inconnu » (en fait, pas tant que ça, selon les milieux) peut bénéficier immédiatement d’un socle moyen de 15% d’intentions de vote, l’hypothèse de la « bulle médiatique » ne peut pas être rejetée. Emmanuel Macron a fait l’objet d’un très fort soutien de la presse papier, télévisuelle et radiophonique, avant même d’avoir un programme (jusque fin janvier). Et ce alors que ses militants « marcheurs » étaient invisibles dans la réalité vécue, au point que l’on puisse les confondre en nombre avec des clics sur le site du mouvement pédestre.

Mais, dira-t-on, s’il avait été une « bulle médiatique », il aurait éclaté en vol, non ? Pas forcément. Une bulle peut évoluer longtemps, tant qu’aucun obstacle ne vient la percer.

 

Une victoire par effondrement spontané des adversaires

Et c’est justement ce qui (n’) arriva (pas) à la sphère macronienne.

Fillon s’effondra en deux temps : en décembre, du fait de son propre programme. S’étant centré sur un électorat agé, aisé et conservateur, le député sarthois de Paris n’avait pas décelé le risque d’un programme restrictif sur le remboursement des soins courants, ni même d’une réduction d’effectifs généralisée sur les trois fonctions publiques. Et ce alors qu’attaquer la fonction publique d’Etat est dangereux pour un candidat qui prétend renforcer l’état régalien, et ajouter aux cibles la fonction publique hospitalière risque d’inquiéter l’électorat retraité qui est pourtant la branche principale sur laquelle la droite RPR-UMP-LR a toujours vécu.

Mais jusqu’à la quatrième semaine de janvier 2017, François Fillon est encore le favori de la présidentielle. Surviendra alors l’un des enchaînements de révélations judiciaires les plus fournis, au point d’en toucher au ridicule, les derniers jours de février et les premiers de mars laissant prévoir, à chaque réveil, qu’une nouvelle affaire Fillon aura éclaté à midi, et trois au moins d’ici le dîner.

Nul ne se prononcera ici sur l’existence du « cabinet noir » élyséen. Cette hypothèse n’est pas nécessaire. D’où que soit venue cette chaîne de révélations, il est probable, avec une telle synchronisation, qu’il y eut une volonté organisée derrière. Mais l’existence des affaires, ou de leurs objets, n’est pas en elle-même surprenante et n’a pas besoin d’avoir été conspirée. L’UMP devenue Les Républicains nous avait depuis longtemps – et pas moins au cours du dernier quinquennat – habituée à un rapport particulier de ses notables avec l’argent, comme la saga Bygmalion l’avait illustrée.

La primaire du Parti Socialiste sacra le candidat qui  n’était certes pas le plus impopulaire (Manuel Valls étant difficilement dépassable en la matière), mais le moins crédible.

La gauche PS avait au moins trois tendances : celle jacobin et socialiste, au sens historique du terme, défenderesse d’un secteur publique puissant, d’une fiscalité rigoureuse et d’un Code du Travail tout aussi musclé. Cette tendance avait commencé à fuir dès 2008 à la suite de Jean-Luc Mélenchon et Marc Dolez.

La tendance sociale-libérale devait triompher avec la candidature et victoire annoncées du président du FMI en 2012, si un accident de Sofitel n’avait barré le passage au profit de « l’ennemi de la Finance », par la suite « normalisé ». Le quinquennat du président corrézien convainquit cette tendance, arrivée au pouvoir, que le PS était devenu, non plus une coquille pour se faire élire avec les voix de gauche et l’argument du « nous ou la droite », mais bel et bien un boulet. Il ne s’agit pas de voir dans l’émergence d’Emmanuel Macron et de « En Marche ! » un complot hollandien : la réalité est plus probablement que le président sortant s’est fait à cette hypothèse, et a soutenu la candidature de son ancien premier ministre à la primaire de la gauche comme la corde soutenait le pendu.

La troisième tendance du PS, celle sociétaliste, préoccupée d’antiracisme, de féminisme, de cause LGBT et d’ « économie du soin » (le « care » de Martine Aubry en 2008), n’eut plus qu’à récupérer les restes de Solférino. Et vint Hamon et son revenu universel. Projet qui, en soi, ne peut être éjecté d’un revers de main : un revenu de base universel reste une option à prendre en compte dans une économie d’automatisation. Mais ça ne peut en aucun cas être une colonne vertébrale d’un projet politique. Or, c’est bien tout ce qui fut retenu dans le projet du PS dans cette présidentielle. Ça, et l’argument du « vote utile pour sauver la gauche » infligé une fois de plus aux électeurs de la gauche radicale…jusqu’à ce que, fin mars, les courbes d’intentions de vote de Mélenchon et d’Hamon ne se croisent (ou plutôt recroisent, Mélenchon étant déjà dominant avant fin janvier et l’issue de la primaire du PS).  Privé de cet argument « tactique », Hamon dévala. Et ne se releva plus.

Le dernier acteur de la victoire de Macron, au-delà de Mélenchon et Le Pen dont nous parlerons plus loin, fut François Bayrou. Après quelques semaines d’affrontements verbaux (pas de souci si vous ne vous en souvenez pas, la simple idée d’un duel rhétorique Macron-Bayrou étant soporifique pour la plupart des humains), le président du Modem réalisa l’évidence : qu’une campagne de sa part ne servirait qu’à se faire humilier, après avoir divisé son score par deux entre 2007 et 2012, voire même à passer sous les 5% et donc manquer le remboursement public. Et qu’il avait bien plus de chances d’avoir un poste ministériel ou un groupe de député dans les fourgons d’Emmanuel Macron, qui avait désormais, avec les cinq points du Modem, de sérieuses chances de dépasser un Fillon dont l’actualité, fin février, tournait autour de savoir combien d’heures restaient avant l’annonce de son retrait. Jusqu’au rassemblement du Trocadéro, l’hypothèse dominante, rappelons-le, était que le battu du second tour de la primaire de droite, Alain Juppé, allait prendre le relais, et les sondages annonçaient que le second tour opposerait Macron et Juppé. Soit une très forte incitation à pratiquer la pêche ou le jogging le dimanche du 7 mai.

Fillon ne se retirera pas, mais le tandem Macron-Bayrou garantissait que le trentenaire serait au second tour contre Marine Le Pen. Et gagnerait. La campagne présidentielle, en toute probabilité, était scellée dès la fin de février 2017. La seule surprise aurait pu venir, soit d’un relèvement de François Fillon, improbable tant lui-même et son électorat s’étaient radicalisés, soit d’une arrivée de Mélenchon au second tour. Hypothèse qui ne put être prise au sérieux qu’en avril, mais Mélenchon avait surtout dévoré les voix de Hamon, et sans doute un peu de Le Pen. Parvenu au duel ultime, Mélenchon aurait sans doute éliminé la candidate du Front National, et aurait échoué – moins largement que la précédente – face à Macron.

En bref, Emmanuel Macron n’est pas passé de 15% (ou plus) d’intentions de vote fin 2016 à 24% le 23 avril 2017 en abattant rhétoriquement ses adversaires les uns après les autres. Du PS aux Républicains, les concurrents s’effondrèrent d’eux-mêmes, et Bayrou, vieilli, à la tête d’un MoDem qui tenta la même aventure que Macron mais dix ans trop tôt, se rallia par raison. C’est donc une incroyable conjonction de circonstances favorables qui créa le plus jeune président de la Cinquième République. La bulle avait évité les piques sur son passage, sans avoir besoin d’en affronter une.

Le gouvernement central, métastase d’une fin de cycle

La France se retrouve donc avec un phénomène comparable à ce qu’on déjà vécu l’Italie sous Mario Monti, l’Allemagne avec la coalition CSU-SPD, l’Autriche ou encore les Pays-Bas : la coalition centrale, de droite et de gauche, pro-européenne, libre-échangiste, et obsédée de gestion des dettes et du déficit public.

Il n’y a aucune révolution, mais une clarification de la scène politique française par effondrement de ses principaux partis, et la fusion des restes dans un parti-marketing qu’est En Marche !.

Depuis la fin du gaullisme, et l’arrivée de Valéry Giscard d’Estaing, soit depuis que la « construction européenne » n’est plus un moyen pour la France d’accroître sa puissance, comme l’avait tenté vainement De Gaulle, mais un objectif en soi, auquel les intérêts de la France doivent être soumis, la scène politique française se divise entre « le camp des raisonnables » et le reste.

Jusqu’aux années 1980, seul le PCF et les trotskystes échappaient à ce camp (avant que le PCF se rallie à « l’Europe » dans les années 1990) ; puis le Front National en deviendra la némésis absolue. Au 21 avril 2002, les « déraisonnables » atteignent 30% des voix (20% pour Le Pen et Mégret, 10% pour les trotskystes ; le tout atteint 33% si on y ajoute quand même le PCF). En 2007, le siphonage des voix lepénistes par l’illusion Sarkozy et la pression du « plus-jamais-le-21-avril » à gauche réduisent les hors-camp du Bien à juste plus de 20% (Le Pen et De Villiers d’un côté, et toutes les candidatures de la gauche de la gauche de la gauche de l’autre). 2012 voit revenir les déraisonnants à un tiers des voix. Le 23 avril 2017, pour la première fois, les « raisonnables » (Macron, Fillon, Hamon) ne rassemblent plus que la moitié des voix.

Le « gouvernement central » apparaît ici comme la position de repli du « système » (abréviation commode du « camp de la Raison »). La débâcle des trois opposants potentiels au gouvernement LREM-MoDem (en laissant de côté les supplétifs de Agir), qu’ils soient dans le « système » (Les Républicains, - nous n’évoquerons pas le PS ou « Génération.s », refuge introuvable car peu cherché de Benoît Hamon), ou hors du système (FN ou France Insoumise) laisse penser que les prochaines élections pourraient voir un recul des « anti-système ». Voire un retour au bipartisme, opposant cette fois-ci LREM et LR.

Mais le retour de balancier, dans un sens centrifuge, pourrait être radical dans les années 2020. Car tous les « gouvernements centraux » ont fini par échouer, en tuant au moins un des membres de leur coalition. Sociaux-démocrates néerlandais, allemands et autrichiens ont perdu beaucoup de plumes, de voix et de sièges parlementaires en 2017. L’Italie, plus tôt, a vu la fin du gouvernement technique et l’émergence d’un mouvement toujours indéfinissable et probablement propre à l’Italie, le Mouvement 5 Etoiles. En général, c’est la composante de gauche qui souffre le plus des gouvernements centraux, et ceux-ci n’empêchent pas la montrée des droites « extrêmes » ou « hors-système », que ce soit de façon assez relative aux Pays-Bas (Geert Wilders échouant à finir en tête des élections de février 2017) ou en Autriche, ou de façon plus surprenante, l’AfD en Allemagne, là où on croyait que l’Histoire rendait cela impossible.

Le pari du gouvernement central est de croire que :

 1) soit les réformes que ladite alliance serait la plus à même de passer règleront les questions d’emploi, de sécurité et de migrations ;

2) soit, pour une raison inconnue, la radicalisation identitaire qui se généralise en Europe depuis les années 2000 et plus encore 2010 va s’arrêter et s’inverser, les populations européennes devenant soudainement amoureuses de l’immigration ;

3) soit il n’y a aucun pari à long terme. Les « centraux » veulent gouverner pendant un ou deux mandats. Après, qui vivra verra.

Dans la mesure où il ne faut pas expliquer par la malice et le calcul ce qui peut l’être par l’incohérence voire la bêtise, ou le calcul personnel à très court terme, il n’est pas impossible que la troisième option soit la plus pertinente.

Bonne année 2018 quand même.

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