Pavé de campagne

Evolution des intentions de vote a l election presidentielle 2017

 

Dans ce texte bien trop long pour être lu, je vais essayer de faire un tour de vue du spectacle offert par les Présidentielles à quelques jours du scrutin.

Sommaire (comme mes propos) :

Contexte international

Contexte économique européen et français

Contexte social français

Contexte politique

Contexte identitaire

Présentation des différentes candidatures

Les trotskystes : Arthaud et Poutou

Les « dissidents » inclassables : Asselineau et Cheminade

Les dissidents de droite : Dupont-Aignan et Lassalle

Le syndicat de faillite du PS : Hamon

Les candidats « de gouvernement » : Macron et Fillon

Les postures de défense : Mélenchon et Le Pen

Conclusion

D’abord, posons brièvement un contexte international, puis un contexte général français, sur l’état économique du pays, puis politique et identitaire.

Contexte international

Généralement, deux mots résument l’état momentané de la planète : ralentissement et crispation. Le ralentissement est économique, constaté dans la quasi-totalité des pays développés (Amérique du Nord, Europe, Asie orientale, Océanie), où le taux de croissance du revenu par habitant continue sa pente baissière entamée depuis les années 1960. Le taux de croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) par tête, à prix constants (hors effets de l’inflation) et en parité de pouvoir d’achat était, sur la décennie 2005-2015, de 0.5% en Amérique du Nord, au Royaume-Uni, au Japon ou aux Pays-Bas. Certains pays font moins bien comme ceux d’Europe du Sud, d’autres mieux comme l’Allemagne ou l’Australie. Nous verrons pourquoi plus loin.

Il faut bien avoir conscience qu’il ne s’agit pas d’un accident, que ce n’est pas un phénomène transitoire dû à la crise de 2007-2008 (qui n’a fait qu’accentuer la chose). La croissance se réduit de décennie en décennie, et tous les pays développés vont vers une croissance quasi-nulle. Ce n’est pas explicable par le fait que certains gouvernements auraient trop monté le niveau des impôts ou des réglementations, même si le degré de flexibilité sur le marché du travail, le niveau de pression fiscale ou d’intervention de l’Etat peuvent sans doute expliquer quelques différences de performances entre pays – mais cela ne change rien à la tendance d’ensemble.

Cette réduction de la croissance se conjugue aussi avec la réduction de la fécondité observée depuis les années 1960, aggravée dans les pays d’Europe orientale dans les années 1990. On constate une légère remontée des taux de fécondité en Europe dans les années 2000, mais ceux-ci restent inférieurs aux taux de renouvellement des générations (2.1 enfants par femme en âge fertile), avec des exceptions relatives comme la France ou l’Irlande – mais les USA se sont eux aussi alignés, à la baisse, sur les autres pays développés.

Il est aussi important de remarquer que la Chine a aussi rejoint le camp des pays qui avaient, probablement, passé leur pic de croissance, déclinant de taux à 10% annuels avant 2010 à 7% aujourd’hui, pour autant que l’on puisse croire ses statistiques (qui sont sans doute truquées à la hausse). La Chine est également sous la barre des deux enfants par femme, et la suppression de la politique de l’enfant unique, valant surtout dans les zones urbaines, et souvent fraudée, n’a été qu’un constat de l’obsolescence d’une politique élaborée alors que la population était toujours en explosion (la population chinoise est passée de 600 millions de personnes en 1960 au milliard vers 1985). L’Empire du Milieu vieillit aujourd’hui à grande vitesse.

D’autres pays sont aujourd’hui en croissance élevée, comme l’Inde depuis le début des années 1980 et plus encore 1990. L’Inde étant un pays démocratique, ses statistiques sont sans doute plus crédibles, et affichent des taux de progression du revenu national situés vers 6% annuels. Mais sa population continue de croître à un rythme relativement élevé par rapport aux pays précités, l’Inde se préparant à devenir le pays le plus peuplé au monde vers le milieu de ce siècle, voire avant, approchant sans doute les 1.8 milliards de citoyens en 2050. L’Inde est cependant, au niveau économique, en plein processus de rattrapage, et connaîtra sans doute son climax avant de ralentir. En termes de fécondité, l’Union Indienne se dirige aussi sûrement vers les 2 enfants par femme, comme le Bangladesh, alors que le Pakistan est toujours proche des trois.

Abordons un point qui donne un éclairage nécessaire à ce qui précède : la limitation de plus en plus claire des ressources énergétiques accessibles avec les technologies actuelles. Nous sommes probablement en train de passer les pics pétroliers dans la plupart des pays producteurs, les réserves découvertes sont rares ou d’une extraction difficile (comme les pétroles de l’Orénoque que le Venezuela est bien en mal d’exploiter pour des raisons internes, ou les pétroles bitumeux qui ont eu une gloire sans doute temporaire en Amérique du Nord). La tendance du prix du baril fut largement haussière des années 2000 jusque vers 2013, grimpant vers les 100 dollars, avant que des manipulations de prix imputables à l’Arabie Saoudite ne divisent ce prix par deux, à la défaveur des USA, plus encore de la Russie, et bien plus encore du Venezuela.

Derrière le roi pétrole, trônent encore et toujours le charbon et le gaz naturel, alors que l’hydroélectricité a déjà occupé une grande partie de ses potentialités, que les énergies éoliennes/solaires en ont peu, et que le nucléaire a largement pâti de l’effet médiatique de Fukushima, et que les recherches sur les surgénérateurs, la filière du thorium ou la fusion nucléaire sont lentes.

Autrement dit, les ressources énergétiques disponibles à court ou moyen terme dans le monde ont peu d’espérances d’expansion, alors que la croissance productive toujours en cours en Asie, faiblement en Amérique latine et peut-être demain plus massivement en Afrique exercent une demande plus forte.

Les pays d’Europe, d’Amérique du Nord ou d’Extrême-Orient (Japon, Corée du Sud) ont sans doute atteint les limites de ce que les technologies actuelles rendent possible en termes de conversion de l’énergie disponible vers la production de biens et de services.

Et c’est le principal point à retenir avant de passer aux développements suivants sur la France : l’élément déclencheur de la croissance sur le long terme, c’est la maîtrise de nouvelles capacités énergétiques, et/ou le développement de nouvelles techniques permettant de produire plus (et si possible de meilleure qualité) avec la même quantité d’énergie utilisée.

Depuis le 19ème siècle (globalement au milieu du siècle pour la plupart des pays d’Europe et l’Amérique du Nord, plus tôt pour la Grande-Bretagne puis la France) jusqu’aux années 1950, les pays que l’on a appelés « développés » ont connu une accélération de leur croissance justement en rapport avec la maîtrise du charbon, du pétrole, marginalement de l’uranium, et de la conversion de ces énergies avec la transmission électrique. Puis, après les années 1950-1960, le rythme décélère comme on l’a vu. On glose beaucoup sur les révolutions technologiques induites par l’informatique, Internet, ou aujourd’hui l’analyse massive de données, voire la cybernétique ; mais aucune de ces révolutions technologiques ne se compare avec celles du charbon ou du pétrole, car elles ne donnent pas de nouvelles réserves d’énergie à l’économie, seulement des moyens de rendre plus efficaces, via un traitement plus intelligent et rapide de l’information, les ressources (en énergie, en matériaux et en personnes) actuellement présentes. Le revenu par tête ne peut plus progresser que faiblement, du moins jusqu’à la prochaine révolution énergétique (qu’apportera peut-être la fusion nucléaire).

Tout le laïus qui précède est donc important, car il donne un premier aperçu de ce qu’il faut penser des programmes des candidats qui affirment que l’on peut relancer l’économie par des baisses d’impôts, par la flexibilisation, ou à l’inverse par la relance budgétaire ou encore le protectionnisme : tout cela ne peut être que marginalement efficace, car ne touche pas la dynamique de long terme.

L’autre terme qui décrivait la situation mondiale, donné en introduction, est la crispation. Celle-ci est la conséquence prévisible du ralentissement de la croissance, dans des sociétés industrialisées ou en cours d’industrialisation où les populations et les entreprises ont été habituées à penser leurs actions dans un contexte d’enrichissement général. La tension peut être politique à l’intérieur des pays, les citoyens pensant que l’absence de croissance est imputable à une mauvaise politique en cours (ce qui est souvent partiellement vrai, mais partiellement seulement, le reste étant dû aux effets de tendance que l’on a décrits plus haut en lien avec l’énergie). La rareté des ressources par rapport aux besoins des pays qui sont encore en croissance – ou qui entendent sécuriser leurs approvisionnements – peut mener à des opérations d’expansion (achats de terres rares en Afrique par la Chine ou des pays gaziers/pétroliers comme le Qatar) ou des alliances renforcées entre des pays comme la Chine et l’Iran (ou encore la Russie).

Pour ma part, j’ai cependant une réticence à expliquer certains conflits (comme l’Irak en 2003 ou la Libye en 2011) par l’enjeu du pétrole : les USA auraient certainement voulu quitter l’Irak plus tôt, si ce n’était l’état de guerre civile du pays, et la France ou le Royaume-Uni n’ont certainement pas pu profiter du pétrole libyen, pour la même raison, pétrole dont ces deux puissances européennes n’ont pas cherché à sécuriser la production ni le transport. Mais il n’est pas improbable que dans l’actuelle crise syrienne, mettant en confrontation une alliance syro-russo-iranienne voire chinoise face à une alliance américano-turco-saoudo-qatarie (et faiblement européenne), il y ait un enjeu de contrôle de l’acheminement des hydrocarbures vers l’Europe. Il n’y a cependant pas que cela, cette guerre étant aussi un affrontement chiite/sunnite opposant Téhéran et Riyad, une question de défense d’un allié de longue date pour la Russie, ou de retour au statut de puissance régionale et de lutte contre le séparatisme kurde pour la Turquie.

C’est davantagesur le volet des politiques internes que la fin de la croissance économique crée de la tension : il est beaucoup plus facile de faire de la redistribution et de promettre des hausses de salaires quand on a 5% de croissance par tête que 0.5%. Lorsque le chômage est élevé, la pression sur les salaires est encore plus forte. Et toute politique de redistribution rencontrera la méfiance d’une partie de la population, bien au-delà des plus riches : en effet, on est souvent le riche de quelqu’un d’autre, et dans une société au niveau de vie de plus en plus figé, si l’on perd son rang social, il sera plus difficile de le rattraper… Une société de chômage élevé et de croissance faible est aussi une société à mobilité sociale limitée : on a moins de chance de trouver un travail nettement meilleur que l’actuel, de passer à une catégorie sociale supérieure, et on hésite davantage à quitter son poste. Dans une société figée, soit on ne parle plus sérieusement de rebattre les cartes, soit on le fait dans la douleur.

Contexte économique européen et français

Le tableau qui vient d’être fait s’applique particulièrement à la France, en raison de son chômage fort et d’une croissance plus faible que chez la plupart de ses voisins européens depuis les années 1980 environ, à quelques exceptions comme les années 1986-1989 et 1997-2000. Rappelons que la baisse de la croissance n’est nullement une spécificité française, et j’ai expliqué pourquoi ; mais le phénomène est plus fort qu’ailleurs. En 2005-2015, la croissance par tête en France fut de 0.25% en moyenne annuelle, contre 0.5% dans les pays anglo-saxons ou au Japon.

Mais il y a pire : depuis dix ans, l’Italie est en récession, d’un point de PIB par habitant par an ; l’Espagne d’environ un quart de point, malgré une reprise depuis 2013 ; ne parlons pas de la Grèce, qui a perdu un quart de son revenu de 2008 à 2014.

A l’inverse, il existe en Europe de l’Ouest un pays qui a des performances rares dans le monde occidental : l’Allemagne a affiché une croissance individuelle de 1.5% en moyenne sur la même décennie. Ce ne sont pas seulement les prouesses qualitatives de l’industrie allemande, de loin la plus exportatrice d’Europe, qui sont seules ni même principalement à l’origine de ce succès. L’industrie allemande a ces qualités depuis des décennies. La République fédérale bénéficie d’une situation non transposable à ses « partenaires » européens depuis le début des années 2000 voire la fin des années 1990. D’abord, l’euro empêche les excédents commerciaux que l’Allemagne fait avec les autres pays d’Europe (dont la France, l’Espagne ou l’Italie) de se muer en hausse du mark par rapport au franc, à la peseta ou à la lire, ce qui rendrait du coup les produits allemands plus chers. Ensuite, l’Allemagne bénéficie du voisinage des pays d’Europe centrale. La Pologne, les Pays Baltes, la Slovaquie et dans une moindre mesure la République Tchèque ou la Hongrie ont connu de fortes croissances depuis 1992-1993 environ, générant une demande forte pour les importations allemandes, et plus marginalement des autres pays d’Europe de l’Ouest. Mais aussi, ces pays, pourtant en crise sévère de leur fécondité (une reprise relative s’observant en Russie ou en Pologne depuis 5 à 10 ans), envoient en Allemagne des centaines de milliers de travailleurs plutôt jeunes, aux prétentions salariales modestes, alors même que l’Allemagne durcissait ses conditions d’indemnisation du chômage dans les années 2000. Notons que l’immigration est-européenne fut aussi forte vers le Royaume-Uni (cas des Polonais), ou vers l’Italie ou l’Espagne (cas des Roumains en particulier). La France, connue pour son chômage fort (alors que l’Espagne voyait son chômage massif fondre dans les années 1990-2000, et que l’Italie cultive l’économie parallèle), en a reçu une part assez faible.

Mais, au final, la grande gagnante est l’Allemagne, si l’on met de côté le cas de la Pologne, qui aligna une croissance de près de 3% par tête annuellement sur les vingt dernières années, mais dans une situation de rattrapage incomparable à celle de la France, de l’Italie…ou de l’Allemagne, dont la performance apparaît du coup exceptionnelle. Ou, plutôt, due à un rapport de force procuré en partie par l’euro comme nous venons de le voir.

Les pays latins, dont la France, apparaissent comme les perdants de l’Eurozone. Non seulement ils sont livrés sans défense à la puissance exportatrice allemande, mais ils ont été perdants sur le plan de leurs budgets. L’Espagne est longtemps passée comme une grande bénéficiaire de « l’intégration européenne », recevant toujours plusieurs milliards d’euros en solde net de sa participation au budget de l’Union Européenne, comme le Portugal. Mais l’Eurozone, favorisant l’Allemagne comme champion industriel et orientant l’Espagne vers le tourisme et la construction, a créé dans ce pays une croissance impressionnante dans les années 1995-2005 mais déséquilibrée…Et les premières difficultés des années 2000 ont été comblées à base de dettes, dont le taux était diminué par l’appartenance à la zone euro. La crise des dettes des pays méditerranéens dans les années 2009-2010 ne survint donc pas en dépit de l’euro, mais en partie grâce à lui. L’Italie, contributrice nette au budget européen, ne peut plus utiliser la dévaluation pour contourner son endettement massif – une solution certes imparfaite, mais qui n’a pas empêché le « miracle italien » de l’après-guerre. Ne pouvant plus dévaluer, l’Italie, comme la France, a vu son industrie souffrir – à cela près que l’industrie italienne est plus importante, en part du PIB, que son homologue française. Ce qui explique sans doute des résultats économiques plus désastreux à l’Est des Alpes.

La France est donc, comme les autres pays industrialisés, en route vers la croissance zéro. Mais elle est sans doute prématurément arrivée quasiment à terme, parce qu’elle se situe du mauvais côté de la barrière dans la zone euro. Zone euro dont la performance globale n’est absolument pas supérieure à celle du Royaume-Uni, du Japon, de la Suède ou de l’Amérique du Nord. Il n’y a donc pas lieu de penser qu’il y aurait malgré tout un quelconque avantage à rester dans l’euro.

Il ne s’agit pas de dire que toutes les contre-performances relatives de la France (par rapport aux autres pays développés) s’expliqueraient par l’euro. Les libéraux ont sans doute raison de pointer l’inefficience du marché du travail, de la formation professionnelle, l’existence de gaspillages publics chiffrables, selon la Cour des Comptes, en dizaines de milliards d’euros annuels (de l’ordre de 2 à 4% du revenu national ou PIB) ou plus encore d’une fiscalité inutilement complexe et frappant des entreprises en situation de faiblesse. Un système également dispersé de subventions aux entreprises côtoie l’absence de grands projets industriels de pointe – en même temps peu encouragés par l’appartenance à la zone euro, et la discipline budgétaire qui s’ensuit pour garantir la stabilité de ladite monnaie. Mais quand bien même tout cela serait corrigé par un gouvernement réformateur et ambitieux, cela ne ferait que décrasser le moteur, ferait gagner quelques points de croissance sur quelques années, et ne contrarierait pas la tendance générale au ralentissement économique. D’ailleurs, la sortie de l’euro, même si elle aboutissait à redistribuer ce qui reste de croissance au niveau européen au profit des pays du Sud – France incluse – et au détriment de l’Allemagne – car, vu la faible croissance au niveau du continent, on en est arrivé quasiment à un jeu à somme nulle -, ne changerait pas non plus radicalement cette évolution.

Contexte social français

On a dit plus haut qu’il est plus difficile de faire de la redistribution et d’augmenter les salaires en l’absence de croissance, et que les différentes couches de la société, à l’exception de ceux qui n’ont rien à perdre – soit une minorité de gens, heureusement -, deviennent plus rétives au rebattage des cartes dans un tel contexte (rappel : on est souvent « le riche de quelqu’un d’autre »).

La France a justement, en plus de ses millions de chômeurs (4 à 6 selon les catégories de demandeurs d’emploi prises en compte), une progression salariale assez faible depuis quinze ans. A cela s’ajoute la diminution des exigences sociales concrètes, visible par la baisse de la syndicalisation, et la réduction sur le long terme du nombre de jour de grève. Par contre, les conflits sociaux peuvent devenir plus violents, comme l’ont montré les cas Continental ou Air France, parce que plus désespérés. Les contrats à durée déterminée sont devenus majoritaires dans les créations d’emplois – ce qui ne signifie pas, contrairement à ce que croient certains, que le CDI soit voué à disparaître, mais qu’une partie de la population en est durablement écartée. La déconcentration des établissements – soit la diminution de la taille moyenne des effectifs dans les usines, l’augmentation du nombre de petites structures dans les entreprises de services comme la restauration – rend l’organisation syndicale plus difficile. Les licenciements pour motifs personnels – qui peuvent, pour les entreprises, être un moyen de contourner une règlementation effectivement pesante sur les licenciements économiques – sont nombreux et difficiles à contrer.

Le salariat du secteur marchand concurrentiel, hors des très grandes entreprises où le niveau de protection de fait de l’emploi n’a pas grand-chose à envier à celui des fonctionnaires, est donc dans une situation plus tendue que celle qu’a connue la génération de ses parents. Et la croyance en une capacité réelle de l’Etat à améliorer les choses a fondu comme neige au soleil.

Cependant, il ne faut pas oublier que la France se caractérise aussi par l’existence d’une large partie de la société qui, elle, est déconnectée des fluctuations de l’économie. Par exemple, les retraités, les fonctionnaires qui sont la majorité des salariés du secteur public (20 à 25% de la population active, soit 5 millions de personnes), mais aussi les professions libérales – qui vivent dans des secteurs réglementés, ne manquent pas de clientèle et ne connaissent pas véritablement la concurrence, comme les autres entrepreneurs - , les salariés des grandes entreprises, ou des entreprises qui vivent directement de la dépense publique (d’Etat ou de collectivités territoriales).

Ceci peut expliquer pourquoi un nombre important de Français ne s’intéressent que peu à la question de la croissance du PIB et des réformes – libérales ou interventionnistes – qui pourraient la rehausser – sans changer sa diminution tendancielle, répétons-le. Ou alors, quand ils s’intéressent aux sujets économiques, c’est par crainte de perdre ce qu’ils ont (des postes dans la fonction publique, ou la valeur de leur patrimoine en cas de sortie de l’euro, le coût de leurs achats importés en cas de politique protectionniste, la montée des impôts en cas de politique plus redistributive…). En clair, à côté d’une partie du salariat en précarisation accrue qui désespère de voir la politique changer sa situtation, une part considérable des Français – et la majorité de ceux qui ne s’abstiennent pas aux élections – s’accordent sur le consensus français actuel : libre-échangisme, maintien dans l’euro, Etat fortement dépensier (57% du PIB) mais conscient de la nécessité (d’essayer) de respecter l’objectif des 3% du PIB en déficit public, conservation d’une fonction publique importante, mais absence de grande politique industrielle – d’autant que le secteur productif public a largement été privatisé depuis 1986.

Contexte politique

Le Parti Socialiste

Le Parti Socialiste est emblématique de cette dualité entre un salariat du secteur marchand précarisé et une population à l’abri des aléas de la croissance et de l’emploi, comme le sont une part importante de son électorat (secteur public, salariés de grandes entreprises, cadres à faible risque de chômage, etc…). La question n’est pas de savoir ici si le PS est « vraiment de gauche ». S’il est parvenu quatre fois au pouvoir depuis 1981 (1981, 1988, 1997, 2012), il l’a été avec le soutien d’une partie du salariat marchand et des protégés, voire des « gagnants de la mondialisation » (habitants des grandes villes, CSP+, peu concernés par le chômage, à patrimoine croissant…). Le problème pour lui, comme l’a révélé le quinquennat Hollande, mais aussi l’échec de Jospin en 2002, est qu’il ne lui restera bientôt que la seconde catégorie. Voire même plus tout à fait, car les « gagnants de la mondialisation » peuvent penser que leur situation serait encore meilleure si l’Etat leur apportait quelques-unes des promesses du libéralisme économique : une fiscalité plus simple voire moins lourde, la facilité de création d’entreprise…tout en ayant les avantages de l’euro pour leur patrimoine.

Le programme de François Hollande en 2012 était en effet assez clair : l’objectif majeur serait la contention puis réduction du déficit public. Ce qui ne fut que partiellement atteint. La reconstitution des marges des entreprises avec la diminution des cotisations sociales devait relancer l’emploi et inverser la courbe du chômage. Ce qui fut totalement manqué. L’électorat du salariat précaire en attente d’emplois a donc toute les chances d’être perdu, mais l’électorat CSP+ aurait voulu aller plus loin dans la « bonne gestion selon les critères bruxellois ». L’éclatement entre la gauche du PS qui tente de sauver les apparences auprès de l’électorat salarié et la ligne Macron (pour le second électorat) était donc plus que jamais probable – même si l’évolution du PS vers une ligne centriste, libérale et pro-européenne a eu plusieurs avatars par le passé, dont Rocard et Strauss-Kahn.

La gauche radicale

Pour peu qu’il réussisse à réunir son camp, le principal bénéficiaire de l’effondrement de la posture « de gauche » du PS ne pouvait être que Jean-Luc Mélenchon. Restait, avant la campagne, à savoir s’il se mettrait dans une posture purement contestataire ou dans une ligne programmatique ambitieuse et conquérante, prônant un accroissement de l’intervention étatique dans l’économie. On verra plus loin en quoi il a choisi la seconde voie, mais on peut voir tout de suite en quoi il a eu politiquement raison. Une posture protestataire et défensive, se bornant à larmoyer que le PS n’a pas tenu ses promesses, reviendrait à refaire la campagne de Robert Hue en 2002. «Que fait la gauche ? » « Où est la gauche ? » : vous souvenez-vous de ces slogans ? C’étaient pourtant ceux du candidat du PCF cette année-là. La réponse suggérée était que la gauche était absente, et il en fut de même pour les électeurs communistes, Hue finissant à 3%. Dans un style plus « djeun’s » et branchouille, une campagne protestataire peut aussi ressembler à celles de Besancenot en 2002 et 2007 ; mais malgré un talent médiatique du postier de la LCR, on ne va pas au-delà de 5% ainsi. Jean-Luc Mélenchon, en 2012 et plus encore en 2017, a pris le parti de prendre au sérieux l’espérance d’une fraction de l’électorat, composé de diplômés déclassés et de salariés inquiets, parfois même de travailleurs indépendants exténués de la rudesse du marché concurrentiel, et de proposer un programme détaillé censé démontrer qu’une action de grande envergure de l’Etat pourrait corriger les injustices perçues et garantir la sécurité matérielle à un grand nombre de gens. Que l’on croie ou non dans ce programme, on voit que Mélenchon a bien perçu que son électorat potentiel était constitué de gens qui pensent avoir à faire à des problèmes les concernant eux-mêmes, et qui sont en attente de solutions détaillées, comme on attend d’un ingénieur qu’il débloque un problème technique. En cela, comme on le verra dans la partie sur le contexte identitaire, l’électorat mélenchonien est très différent de l’électorat FN, qui a des préoccupations plus métaphysiques (l’identité), et qui concernent plus les générations à venir que les problèmes matériels immédiats de ces électeurs (les électeurs lepénistes n’attendent pas que leur candidate règle leurs problèmes personnels, ni même qu’elle en ait les compétences).

La droite

La droite (des « Républicains »), quant à elle, partait sur une élection « imperdable ». Et il y avait de quoi : comme le PS, elle a au moins deux électorats majeurs. Sauf qu’il s’agit là de l’électorat retraité (donc peu sensible pour lui-même à la croissance et à l’emploi) et de l’électorat aisé. Deux segments qui ont toutes les raisons, pour eux-mêmes, de se rejoindre sur la défense d’une monnaie stable (l’Euro est fait pour ça), d’une fiscalité réduite et d’un Etat simplifié. La ligne austéritaire choisie par François Fillon était donc excellente pour gagner la primaire de la droite et du centre. A cela s’ajoutaient les lendemains de la Manif pour Tous, que je serais bien en mal d’analyser, car les raisons de se mobiliser par centaines de milliers plusieurs fois contre le mariage homosexuel m’échappent – je vois en revanche les raisons de le faire contre la GPA, mais ce combat n’est pas propre à la droite.

Le problème est que cet électorat « vieux + riche » n’est pas suffisant pour assurer la victoire. Et, si j’ai moi-même dénoncé l’invraisemblance avec laquelle des « révélations » ont été sorties sur François Fillon depuis janvier 2017, il n’en reste qu’un « écornement » de l’image du candidat de droite pour de telles affaires n’était pas impossible. L’UMP-« Républicains » a en effet montré depuis des années, par exemple avec les affaires Bygmalion ou celles concernant Patrick Balkany, un rapport très particulier à l’argent. Que la politique ne doive pas être confondue avec la morale est une chose à rappeler ; un homme au casier judiciaire défloré peut être un excellent élu et gouvernant. Mais l’effet symbolique négatif était inévitable. Et la tension sociale croissante entre le précariat, les couches populaires n’ayant plus vu leur niveau de vie augmenter depuis longtemps et l’électorat aisé de la droite, sans doute plus prompt à absoudre son candidat, allait rendre ce problème d’image beaucoup plus aigu.

Je mets un bémol à ce que j’ai écrit sur la clémence de l’électorat CSP+ pour François Fillon : ce n’est pas tant l’électorat riche qui l’a sauvé en mars, électorat qui aurait pu préférer le retour de Juppé ou filer vers Macron, que l’électorat « réac » de La Manif Pour Tous. Et les motivations de ces citoyens sont moins économiques que culturelles.

Car les questions matérielles n’expliquent pas tout. Passons donc aux questions identitaires.

Contexte identitaire

Un spectre hante l’Europe : celui du Grand Remplacement. Ou plutôt : de la thèse du Grand Remplacement. Car il ne s’agira pas ici de valider ou d’infirmer la réalité de cette thèse. Ni même de la définir précisément, ce que son auteur, l’écrivain Renaud Camus, s’est lui-même refusé à faire. Disons, pour faire simple, qu’il y a dans un pays un groupe de population culturellement (ou biologiquement, pour les tenants d’une interprétation racialiste) autochtone, ayant une relative homogénéité. Et que ce groupe subirait la concurrence démographique de populations allogènes (venues d’une immigration récente) qui progresseraient en nombre plus vite, par les migrations et la natalité, que les autochtones. Ce qui aboutirait à une mise en minorité de ces derniers sur leurs terres ancestrales, ou du moins à la destruction du travail d’unification culturelle qui s’est fait sur plusieurs siècles dans chaque nation d’Europe (rappelons qu’il a fallu des siècles pour que la France soit entièrement convertie à la francophonie, et plus tôt encore pour que le catholicisme soit le culte majoritaire). La menace ultime perçue dans cette évolution étant la guerre civile, la balkanisation du pays, la politique étant réduite à un jeu de communauté, voire la disparition de la culture autochtone.

Que la thèse du Remplacement soit vraie ou pas, une partie des observateurs, surtout ceux qui se situent à gauche ou dans le libéralisme s’en moqueront, et resteront incompréhensifs face aux interrogations de ceux qui craignent ladite substitution. Qu’avons-nous à faire, pourrait-on dire, que la France soit ethniquement et culturellement différente, voire très différente, dans un siècle par rapport à ce qu’elle est aujourd’hui ? Est-ce que tout n’évolue pas et n’est pas censé évoluer ? Est-ce que les seules choses qui comptent ne sont pas la conservation des droits individuels, du cadre républicain, de la justice sociale, peu importe la composition ethnique de la population ?

Ces observateurs interloqués ne réalisent pas que, pour beaucoup de gens, la transmission de la culture, des noms, des rites – peu importe que l’on ne croie plus réellement dans la religion que pratiquaient les ancêtres, pratique que l’on a d’ailleurs abandonnée pour ce qui concerne les cérémonies religieuses -, et plus encore le sentiment de faire partie d’une lignée directe avec ces ascendants fondateurs, fut-elle mythique – le fameux « nos ancêtres les Gaulois », dont la portée psychologique dépasse ce que peuvent avoir à en dire les historiens – est une question cruciale. La transmission a une portée métaphysique : elle est la confirmation que nous ne vivons pas que pour nous-mêmes, pour notre petite existence personnelle forcément limitée, imparfaite et souvent décevante, et que nous nous inscrivons dans une histoire multi-séculaire. Le libéral et le gauchiste qui pensent que tous les vrais problèmes sont matériels, et que, dès lors que l’on a fourni à tous un emploi, un logement, une assurance sociale, des soins et un environnement à peu près sain, alors tous les problèmes politiques sont réglés, ne peuvent comprendre la question de ce que Laurent Bouvet a, à juste titre, nommé « l’insécurité culturelle ».

(Je précise que la thèse de l’existence d’une « insécurité culturelle » et de son impact sur la politique ne se confond pas avec la thèse du Grand Remplacement. L’insécurité culturelle, selon Bouvet, peut concerner des populations qui craignent de ne pas transmettre leurs valeurs aux générations suivantes, même s’ils ne sont pas menacés démographiquement. Par exemple, il peut s’agir des immigrés musulmans qui sont par ailleurs vus par les identitaires européens comme les « remplaçants », mais qui eux-mêmes redoutent l’apostasie et la laïcisation dans leurs rangs. A l’inverse, il y a, dans la droite radicale, une version racialiste de la thèse du Grand Remplacement qui se soucie de gènes et d’ADN, mais pas tellement de culture.)

Mais, comme dit plus haut, dans la crainte du Remplacement, il n’y a pas que le désir d’assurer la transmission, et de savoir que le peuple de la France de 2050 ou 2100 sera bien globalement descendant de celui de 2017 ; il y a aussi une crainte sur la sécurité, la stabilité et l’unité du pays qui serait mis en cause par le multi-ethnisme. Et le spectacle donné par le Moyen-Orient, ou, il y a 15 à 20 ans, les Balkans ou dans une moindre mesure les USA, n’est pas fait pour rassurer.

Allons donc tout de suite à l’essentiel sur ce qu’est l’électorat Front National, puisque, en creux, c’est bien de lui que je parle depuis plusieurs paragraphes. Une analyse vulgo-marxiste fort répandue dans la presse veut que l’électeur FN « se trompe de colère ». En clair, c’est un imbécile qui, au lieu de s’en prendre aux riches et au patronat, imputerait la responsabilité de son chômage ou de sa précarité sur l’immigré, particulièrement musulman. Cette thèse est stupide.

Si l’électeur FN était réellement préoccupé d’économie et d’emploi, il se positionnerait, malgré ses autres soucis sur l’immigration, la sécurité et l’identité, vers le candidat ou parti qui lui semblerait le plus crédible. Ce qui n’est pas le cas du parti de Marine Le Pen. La fille du Menhir est en effet la « grande » candidate que ses électeurs jugent la moins crédible en économie – par rapport aux électeurs de Fillon, Macron ou même Mélenchon. Mais ils veulent quand même voter pour elle.

L’explication est simple : comme à peu près tous les Français – sauf ceux qui n’ont aucun souci économique pour eux-mêmes et leurs proches -, les électeurs FN aimeraient qu’un président puisse relancer radicalement la croissance et l’emploi, qui sont certainement leurs premières préoccupations dans l’absolu. Seulement voilà : ils se doutent qu’aucun candidat ni parti n’est en mesure de réaliser un tel miracle. Et vu ce que l’on a dit en introduction sur la baisse tendancielle de la croissance, ils ont sans doute raison. Donc, ces électeurs se reportent sur leur préoccupation n°2 : le trio immigration/sécurité/identité. Et, de ce point de vue, leur choix du FN est totalement logique ; ils ne se « trompent pas de colère », étant donnés leurs objectifs. Objectifs qui sont : non pas d’assurer l’emploi et la hausse des salaires, puisque la politique n’en est pas capable selon eux ; mais au moins d’assurer à leurs enfants – puisque les électeurs FN sont souvent d’âge médian, donc souvent des parents – de vivre encore, d’ici une ou deux générations, dans une France qui ressemble à celle qu’ils ont connue, avec la sécurité dans les rues, l’unité du pays, la permanence d’une certaine culture (la culture évoluant toujours d’une génération à une autre, mais un remplacement par un autre peuple est une chose tout à fait différente), et un Etat fort pour faire respecter tout cela.

Le vote FN est le vote de gens qui ne croient plus en la possibilité d’une progression de leur situation sociale personnelle, et qui se projettent dans un combat transgénérationnel (on vote pour les générations futures). Le propre d’un tel vote est qu’il est irréductible, indébattable : une fois que vous avez l’impression que ce que vous avez de plus précieux (votre pays, la transmission de l’héritage culturel de vos ancêtres, la sécurité de vos enfants) est en danger, et qu’il ne semble y avoir qu’une seule bouée de sauvetage, qu’une seule arme pour se défendre (en l’occurrence : le vote FN), alors il n’est plus possible de vous faire changer d’avis. C’est pour cela que les électeurs FN sont très tolérants avec toutes les frasques qui peuvent être révélées sur leur candidate et le parti. Les affaires judiciaires n’ont quasiment aucun impact sur eux. Les tentatives de réfutation de son programme économique sont totalement vaines, car de toute façon, ces propositions ne sont pas, et de loin, les arguments majeurs du vote FN. Les accusations de racisme, de peur, de haine, de nazisme ou j’en passe sont totalement inutiles, sinon contre-productives. Les réfutations journalistiques sur les inexactitudes dans les discours de la candidate ou d’autres porte-paroles du FN sont également sans grand effet.

Les seules choses qui pourraient faire s’effondrer le FN seraient : 1) que les électeurs cessent de croire en l’existence du Remplacement de population, en l’existence d’une identité française à base ethnique, etc…Hypothèse qui, étant donné la part élevée de psychologie dans ces questions, est plus que spéculative…ou 2) que le FN et sa présidente n’apparaissent plus comme capables de prendre le pouvoir et de réaliser le programme anti-immigrationniste et sécuritaire voulu par ses électeurs. Et, sur ce point, malgré des lacunes encore évidentes dans le professionnalisme des cadres et élus FN, il semble que l’équipe Marine Le Pen-Florian Philippot ait bien entrepris le chantier qui les mènera à relever ce défi. Mais peut-être un scandale d’ampleur (au hasard : découvrir un réseau pédophile dans le FN, ou une complicité inattendue avec des islamistes) pourrait aboutir à cet effondrement d’image.

Pour revenir à la situation de la France : la question identitaire est réelle, et des millions d’électeurs en crainte de ne pas transmettre leur héritage (langue, religion, vision du monde, souvenirs historiques…) peuvent être concernés. Je viens de passer un long moment sur le FN, mais on peut aussi revenir sur La Manif Pour Tous devenue Sens Commun au sein des Républicains. Je connais mal cette mouvance, mais de toute évidence, ce ne sont pas les questions économiques et matérielles qui les motivent au premier chef, voire tout court. Peut-être est-ce justement le rejet d’une politique centrée sur les questions matérielles (budget, croissance, emploi…) au détriment de tout le reste qui est leur principal déterminant, et que la référence au catholicisme en est le principal fédérateur faute de mieux. La crainte n’est pas ici (ou pas seulement ?) le remplacement vu dans l’immigration, mais le glissement vers une société où seule l’utilité individuelle compte (j’inclus dans « utilité individuelle » aussi bien la recherche de l’enrichissement que la recherche du plaisir personnel, sans déférence envers des structures sociales comme la famille, vue par Sens Commun comme la première voie de transmission des valeurs, au premier rang desquelles la responsabilité individuelle). Notons aussi que, dans la Manif Pour Tous, on put également voir des musulmans, ce qui montre que la question identitaire a un versant moral qui ne se confond pas avec le versant ethnique.

Après ces (très) longs développements sur le contexte, il va être plus simple de traiter rapidement les différentes candidatures. Je préviens que je n’ai pas lu tous les programmes en détail, et de toute façon, c’est souvent inutile, surtout pour les petits candidats, pour comprendre ce qui compte, à savoir ce que ces candidats représentent pour leurs électeurs, quel message ils comptent faire passer par ce vote. Et surtout, parce qu’aucun programme ne sera appliqué à la lettre, car il faudra toujours des compromis pour gouverner, et qu’il y aura toujours des impondérables, surtout en politique internationale.

Présentation des différentes candidatures

Les trotskystes : Arthaud et Poutou

Commençons par les jumeaux Tristus et Rigolus, alias Arthaud et Poutou. Je vais être direct : contrairement au bobo parisien moyen qui trouve Philippe Poutou « cool » ou « attendrissant » - alors que Tristus, pardon Nathalie Arthaud semble s’être donnée pour mission de paraître plus austère qu’Arlette Laguiller -, je n’ai aucune tendresse pour ces deux candidats.

Le bobo parisien verra dans ces deux candidats, surtout Poutou, des gens qui « sortent des codes » par leurs avenances, disons, atypiques, et qui ont le mérite, « quoi qu’on pense de leur programme » (comme si on pouvait en faire totalement abstraction), de « dénoncer les injustices et les inégalités, la misère, etc… ».

Il faut voir le programme, non pas pour penser qu’il serait appliqué tel quel si ces candidats étaient au pouvoir (j’ai dit plus haut que ce ne serait jamais le cas), mais parce qu’il révèle l’état d’esprit de ces formations. Quand on dit que l’on va interdire les licenciements, même seulement quand une entreprise fait encore du bénéfice, dans le cadre d’une économie de marché, c’est qu’on ne comprend pas le fonctionnement d’une entreprise. Les licenciements sont une opération qu’une entreprise fait parce qu’elle n’a pas réellement besoin d’un salarié pour produire, et parce que le garder diminuerait sa marge, parfois en la rendant négative après impôts (voire avant). Ce n’est pas « bien », ou « mal ». C’est ainsi que (sur)vit d’une entreprise en économie de marché. Annoncer que l’on va augmenter les salaires et les minimas sociaux sans considérations sur l’ampleur réelle des revenus du capital (en fait moins de 8% du PIB), c’est également montrer qu’on ne comprend pas l’économie de marché. Et surtout, ne rien proposer pour relancer la production, développer les filières technologiques de pointe, et rester dans un pur discours de distribution sans limites, cela montre qu’on ne se préoccupe pas de ce que deviendra le revenu national. Le même revenu sur lequel on paie les salaires, la redistribution vers les plus faibles…

Donc, deux possibilités : soit, 1) Poutou et Arthaud croient réellement en leurs programmes, et pensent qu’ils peuvent être mis en oeuvre en restant dans l’économie de marché. Dans ce cas, ils sont idiots ou incultes, et Nathalie Arthaud peut rendre sur le champ son agrégation d’économie.

…soit, 2) il y a une autre intention derrière. N’oublions pas que Philippe Poutou comme Nathalie Arthaud ne dirigent pas leurs partis, et que, derrière eux, il y a des idéologues beaucoup moins médiatiques (comme Alain Krivine à l’ex-LCR / NPA, mais d’autres aussi), mais qui se doutent de ce qui passerait si ce programme était appliqué : l’économie s’effondrerait, par fuite des capitaux, grève des investissements, ou faillite pure et simple de milliers d’entreprises. Et ensuite, dans la catastrophe économique généralisée, le gouvernement révolutionnaire trotskyste prendrait le contrôle des entreprises, et imposerait une nouvelle économie, qui serait l’économie planifiée (ou un mix d’économie planifiée et de la fausse autogestion à la yougoslave).

Prôner l’économie planifiée n’est pas un problème en soi, même s’il faut préciser quels changements on y apporterait par rapport à l’expérience soviétique. Ce qui est beaucoup moins respectable, c’est de proposer un programme idiot pour ensuite faire avancer un projet de société que l’on imposerait sans l’avoir annoncé ni discuté avec le public. Si Poutou et Arthaud décrivaient leur projet de société jusqu’à leur plan d’économie alternative dans leurs programmes et professions de foi, ce serait intéressant.

Là, il s’agit d’abuser des bons sentiments et de la conscience sociale d’une partie du public, surtout des jeunes gens, pour leur faire voter en faveur d’officines politiques qui sont tout sauf transparentes sur leurs intentions.

Les « dissidents » inclassables : Asselineau et Cheminade

Ces deux candidats ne peuvent être inscrits à droite. Leurs programmes sont généralement interventionnistes sur le plan économique (voire très interventionniste pour Cheminade), ou contiennent même des nationalisations en série (Asselineau). Cependant, Asselineau ne se réclame pas de la gauche, et Cheminade s’est parfois dit « gaulliste de gauche » sans ressortir ni d’une famille politique gaulliste ou classée à gauche.

Cheminade, ou le troisième passage d’une terne étoile filante

Passons rapidement sur le cas Cheminade : celui-ci a pour mérite de placer les investissements industriels au cœur de son projet, et la question du financement public en s’affranchissant de la nécessité du recours aux marchés financiers mondialisés. Et il est regrettable que l’on se moque de lui parce qu’il souhaite relancer la conquête spatiale. C’est un même un marqueur de déclin de civilisation que de voir que la conquête de l’espace était un sujet tout ce qu’il y a de plus sérieux dans les années 1960 et 1970, et qu’aujourd’hui, le sujet le plus sérieux est la rigueur budgétaire (qui est effectivement un sujet sérieux, mais loin d’être le seul ni même prioritaire).

Cependant, Cheminade a déjà eu deux fois sa chance (1995 et 2012). Et Mélenchon propose aussi un programme de relance de l’astronautique - qui ne verrait sans doute pas le jour si le candidat de la France Insoumise triomphait, car le reste du programme poserait bien d’autres problèmes. Mais Jacques Cheminade aurait sans doute bien plus contribué au débat public en créant une association pour dénoncer un problème qui lui tient à cœur (la dénonciation de la finance dérégulée par exemple), en devenant conférencier, et même en s’embarquant dans la campagne d’un candidat plus imposant pour porter un message. Là, il ne restera de lui que des plaisanteries sur les voyages martiens et la réputation sectaire de son mouvement. Cela pourrait être insignifiant, si le candidat de Solidarité & Progrès ne risquait de prendre quelques voix à François Asselineau, qui veut lui aussi quitter l’OTAN et l’Union Européenne.

Asselineau, ou quand le premier de la classe apprend la politique

François Asselineau, lui, s’il veut quitter l’UE, ce n’est pas pour « refonder l’Europe » comme le veut Jacques Cheminade. Pour ceux qui ne le connaitraient pas encore, François Asselineau a fondé son parti, l’Union Populaire Républicaine, en mars 2007. Son point fondamental est que la France ne dispose plus de sa souveraineté sur de nombreux domaines, à commencer par l’économie et la politique internationale, du fait de son appartenance à l’Union Européenne et à l’OTAN. Et qu’il est fondamentalement vain de prétendre à un programme politique en sachant que la soumission de la France aux traités européens empêchera l’application de ces programmes. Pour François Asselineau, la priorité est donc de faire sortir la France des traités européens, de rétablir le franc, et de sortir de l’Alliance Atlantique. Et ce sans conditions ni négociations à la Le Pen, ni « plan A ou B » à la Mélenchon.

Asselineau s’est fait longtemps reprocher de n’avoir d’autre programme en dehors de cette triple sortie (UE, Euro, OTAN). Ce qui, intellectuellement, n’était pas très honnête, car, si l’on admet la prémisse du raisonnement d’Asselineau (la France ne peut avoir aucune politique propre tant qu’elle ne fait pas cette triple sortie), poser un programme plus développé n’a pas de sens, et, pour faire ces sorties, il faut réunir le maximum de Français, théoriquement. D’un point de vue purement conceptuel, la construction mentale d’Asselineau dans les premières années de l’UPR avait pour elle la pureté et la cohérence.

Mais Asselineau s’est heurté plusieurs fois à la réalité de la politique. La première fois, c’était avant 2011, quand il a dû se résoudre à créer un programme (dont la déclinaison s’étalait déjà sur 5 heures), où il parcourait des sujets très divers, mais qui dénotaient une volonté de rassembler un public très particulier, celui des mécontents du net. Et parmi eux, les anti-OGM, les partisans des médecines douces, une partie de la gauche voulant revenir au Conseil National de la Résistance. Une opération de marketing électoral tapant sur des niches d’opinions du net, évitant soigneusement les identitaires et racialistes. Bref, un plan qui éloigne de la pureté du raisonnement juridique qui est à la base de l’UPR. Et qui ne fut pas suffisant pour avoir les 500 signatures en 2012.

La deuxième fois, c’est maintenant, en 2017. Après une organisation bien supérieure qui permit de passer le barrage des paraphes, François Asselineau essaie d’étriller ses concurrents souverainistes (Le Pen, Dupont-Aignan, Mélenchon) en se posant comme seul détenteur de la cohérence, montrant que les plans successifs et autres négociations prouvent l’opacité des intentions réelles de ces autres candidats par rapport à l’Euro et l’UE. Et ses partisans de se gausser quand Le Pen se tortille pour expliquer son plan de référendum et de négociations (que veut-elle négocier ? Le principe même de la sortie de l’Euro et de l’UE, ou des modalités ?) et ce qui se passerait en cas d’échec du référendum (ou plutôt de ne pas en parler), ou quand Mélenchon dit que, finalement, son but n’est pas d’arriver à la sortie de l’euro et de l’Union.

En oubliant une chose : Asselineau est à 1%. Ou entre 0.5% et 2% au plus large. Et qu’il ne réalise pas (ou feint de ne pas réaliser) que, pour être capable d’arriver au second tour, il lui faudrait pouvoir rallier des publics différents, et ce sur la base d’exigences concrètes et parlantes pour un très grand nombre de Français. La souveraineté est un principe fondamental, essentiel à la politique, mais qui reste abstrait, et ne fait pas descendre des centaines de milliers de gens dans la rue ni des millions dans les urnes. N’oublions pas que sans une préoccupation très concrète qu’est la réduction de l’immigration, le Brexit auquel Asselineau se réfère souvent ne serait pas passé (cela ne veut cependant pas dire que tous les Brexiters soient anti-immigrationnistes). S’il veut un jour arriver à un score impressionnant (ou que son successeur y parvienne), François Asselineau devrait se rendre compte qu’il faudra composer avec des électorats différents. Dont certains ne seront peut-être pas tous aussi enthousiastes sur le « Frexit » les uns que les autres. Marine Le Pen, elle, sait très bien que si elle annonce une sortie sans conditions ni négociations, elle perd quelques points d’électeurs frontistes pro-euro, des points qui l’élimineraient du second tour. Et Mélenchon est à peu près dans la même situation.

La réalité est que, si un référendum sur la sortie de l’euro avait lieu aujourd’hui, le maintien dans l’Euro triompherait par 70% environ. Et ceci s’explique par un point déjà vu : beaucoup de Français sont déconnectés des fluctuations de l’économie, de la croissance et de l’emploi, et plus encore du commerce extérieur. Avoir une majorité radicalement souverainiste prendra du temps.

Pour l’instant, Asselineau fait de la politique comme un adolescent ou un militant de 20 ans : il pense avoir raison tout seul dans son coin, et ça lui suffit. S’il parvient à 2%, cela sera un beau résultat vu d’où il part, un peu comme pour Nicolas Dupont-Aignan en 2012. Mais pour aller au-delà, il faudra diversifier sa ligne de ralliement des électeurs.

Les dissidents de droite : Dupont-Aignan et Lassalle

Nicolas Dupont-Aignan, justement, qui est-il, et quelle est sa fonction politique ? Par fonction politique, je n’entends pas dire que Debout la France serait un sous-marin téléguidé par d’autres têtes que celle du maire de Yerres pour poursuivre des bus inavouables. Je me demande pourquoi ce parti existe alors qu’il a peu d’espace politique entre la droite UMP-« Républicains » et le Front National.

La réponse est assez simple : Debout la République puis Debout la France est une réserve politique servant de refuge à des électeurs UMP-Républicains qui se sont aperçus de ce que leur famille politique n’était plus réellement gaulliste, et plus souverainiste…mais qui refusent de voter Front National, pour des raisons variées (historique anti-gaulliste et vichyste du FN, relation ambigüe avec les « principes républicains », racialisme…voire même tout simplement le côté très « plébéien » du FN, auquel une partie des classes moyennes de droite refusent de s’associer).

Bloqué à moins de 2% en 2012, ce qui était déjà une performance vu le néant d’où il partait, Nicolas Dupont-Aignan pourrait doubler son score en 2017, grandement aidé par les « affaires Fillon ». Mais il s’agit là d’une situation assez exceptionnelle, et l’horizon politique de ce mouvement reste très mince.

Je n’aurai donc pas beaucoup de temps à consacrer au programme de Debout la France, tout comme au détail des mesures avancées par un autre « petit candidat », Jean Lassalle.

Ce dernier, issu du MoDem, peut, contrairement à Asselineau et Cheminade, être assimilé à la droite. Son opposition au mariage homosexuel ou son entretien avec le média très à droite « TVLibertés » permettent de le rattacher culturellement à la droite. Et ce bien qu’il penche pour un renforcement des services publics, quitte à accroître les dépenses publiques. Notons aussi que, contrairement à Asselineau et Cheminade encore, il ne veut pas quitter l’Union Européenne, souhaitant au contraire renforcer une « identité européenne ». Il prétend en revanche quitter l’OTAN, du moins son commandement intégré. Et sa visite à Bachar El-Assad, en compagnie d’autres députés de droite, en défi de la position française sur le conflit syrien, atteste d’une position géopolitique plus courante à droite qu’à gauche (la volonté de négocier avec le régime de Damas, voire le soutien clair à ce régime, existe dans une partie de la gauche radicale, mais en minorité, alors qu’elle est dominante au FN).

Lassalle jouera donc peut-être le même rôle que Dupont-Aignan, avec une organisation plus faible et plus récente, et des électeurs potentiels davantage situés au centre-droit que dans la droite conservatrice.

Abordons les « grands » candidats…

Le syndicat de faillite du PS : Hamon

…en commençant par celui qui n’en est quasiment plus un. Benoit Hamon a voulu faire à gauche le coup de Sarkozy en 2007 : être issu du gouvernement sortant, mais prétendre quand même à la « rupture », en s’appuyant sur l’aile radicale de son parti, et son propre positionnement de “frondeur” (rebelle à la ligne Valls-Macron, mais pas au point de quitter le PS ni même de voter la défiance contre le Premier Ministre...).

Hamon a misé sa campagne sur plusieurs axes : le très connu et peu convaincant revenu universel, mais aussi le projet de gouvernement économique européen, et des effets d’annonce sur le féminisme et l’anti-racisme, faisant de Benoît Hamon le candidat « social justice warrior », en concurrence sur ce thème avec Poutou et Mélenchon, le talent en moins pour Hamon.

Je ne m’attarderai pas sur le piège du fédéralisme européen, qui ne tiendra pas ses promesses comme l’Euro, mais qui rendra le retour à la souveraineté nationale toujours plus difficile.

Le « revenu universel » n’est pas en soi une idée stupide. Il est la conséquence de l’interdépendance de plus en plus forte des individus dans une société industrialisée, et demain robotisée, et du fait que ladite robotisation ne va pas forcément créer de nouveaux emplois pour compenser ceux qu’elle va détruire. Mais la proposition a sombré médiatiquement et enfoncé son porteur pour plusieurs raisons :

- Elle apparaît difficile à financer dans un pays déjà très dépensier. Sauf, bien entendu, si c’est la version libérale, celle de Milton Friedman, qui est retenue. Les libéraux voient avant tout dans le revenu universel un moyen d’unifier et de remplacer le plus possible de subventions et prestations publiques, et de créer un revenu social unifié, si possible couplé à un impôt peu ou pas progressif (flat tax). Comme le disait Jacques Attali, le revenu universel existe quasiment déjà, il suffirait d’étendre le RSA aux cas des inactifs qui en sont exclus. Mais admettre cette vision du revenu universel monterait une bonne partie de la gauche contre Hamon ;

- Elle paraît un renoncement au plein-emploi plutôt qu’un véritable progrès social. Bien que Benoît Hamon dise le contraire, le simple bilan de Hollande en la matière rend peu crédible que l’emploi remonte sous un éventuel mandat Hamon, et que le revenu universel ne serve que de « filet pour les moins chanceux »…Dans le contexte actuel de chômage fort, le revenu universel apparaît comme un basculement vers l’assistanat assumé comme projet de société.

Le revenu universel peut cependant bel et bien se réaliser, dans une société qui aurait maintenu voire accru ses capacités productives, justement grâce à la robotisation (et non en luttant contre celle-ci par la taxe comme le proposait Benoît Hamon). Présenté seul, il est repoussant pour les raisons susdites.

Le candidat Hamon paie déjà le fait que le président Hollande, qui reste, malgré son impopularité, le chef de son camp, a choisi pour dauphin Emmanuel Macron, actant l’alignement au centre de la famille politique jadis nommée « socialiste ». Hollande, durant la primaire de la « Belle Alliance Populaire », en janvier, a soutenu son premier ministre Manuel Valls comme la corde soutient le pendu. La victoire de Montebourg ou de Hamon était du coup parfaitement acceptable pour les maîtres de la rue de Solférino, ce vainqueur étant destiné à prendre des points à Jean-Luc Mélenchon pour laisser la place au centre à Emmanuel Macron. En prime, en abandonnant Hamon ou même Montebourg dans un duel contre le tonitruant Mélenchon, Hollande se vengeait des “frondeurs”.

Le candidat du PS résiduel aurait pu, comme les sondages le laissaient penser fin janvier, rester à 15% et contenir le candidat de la France Insoumise. Mais les erreurs programmatiques et l’absence de charisme de Benoît Hamon vont réaliser ce que les enquêtes de 2016 annonçaient : l’effondrement du parti d’Epinay sous la barre des 10%.

La présidentielle 2017 risque donc de réaliser une combinaison de deux phénomènes vus en Europe. Le premier est la Pasokisation : le parti social-démocrate grec, jadis dominant à gauche et capable de gouverner, s’est anéanti dans l’obéissance aux politiques d’austérité demandées par la Troïka après 2010, au point de devenir un petit parti d’opposition, largement distancé par Syriza. La « droitisation » a tué le Pasok. L’autre phénomène est la « Corbynisation », du nom de Jeremy Corbyn, chef du Labour depuis 2015, à la fibre de gauche radicale bien plus ancrée que Ed Miliband, le vaincu des élections générales de cette même année. Les intentions de vote du parti sont depuis particulièrement basses, et les élections exceptionnellement convoquées par Theresa May pour le 8 juin se présentent très mal.

La candidature Hamon présente les deux destins cumulés : la gauchisation, surtout sur les questions sociétales, et la chute du mouvement vers l’insignifiance électorale.

Glissons plutôt vers les candidats qui ont une chance non nulle de finir à l’Elysée.

Les candidats « de gouvernement » : Macron et Fillon

Macron, ou le choix de ne pas choisir

Tout a été dit sur la vacuité programmatique d’Emmanuel Macron, à part…qu’elle est cohérente. Parce que le choix de Macron est le choix de la continuité politique et économique de l’actuel quinquennat : une réduction des dépenses publiques – qui sera commuée, en cas d’arrivée du trentenaire à l’Elysée, en moindre augmentation desdites dépenses – couplée à quelques investissements, dont certains destinés à flatter les écologistes sur les énergies renouvelables. Et sinon, un catalogue de mesures simplifiant la vie des entrepreneurs, le fonctionnement des régimes de retraite – et pourquoi pas leur fusion en un seul -…qui peuvent être intéressantes en elles-mêmes, mais ne feront surtout qu’adapter la France au modèle européen (libre-échangiste, libéral avec redistribution, et surtout visant la stabilité monétaire).

L’ancien ministre de l’économie a donc toutes les raisons de ne pas donner la priorité à un programme détaillé, puisque, in fine, il n’aura qu’à suivre ses mentors, parrains, et en dernier lieu Berlin et Bruxelles.

Fillon, le radicalisé de la Sarthe

François Fillon est, juste après Macron, le moins éloigné de la ligne européenne dominante. Ses principales divergences portent sur la géopolitique (relations avec la Russie, position sur la Syrie), et des déclarations d’intention concernant l’immigration, qui serait contingentée par pays…alors qu’aucune réduction réelle de l’immigration n’eut lieu sous le Président Sarkozy et le Premier ministre Fillon.

Cependant, le député de Paris est sorti de la « normalité », franchement après le déclenchement de ses « affaires » médiatico-judiciaires en janvier-février, mais en réalité, de façon sous-jacente, dès la primaire. Il a en effet renversé le premier candidat de la « normalité », Alain Juppé, dont le successeur au titre de « meilleur candidat selon la Commission Européenne » est passé à Macron. Et ce mouvement était porté par deux réactions : une réaction austéritaire, demandant ce qui ne s’est jamais produit en France depuis des décennies (une diminution absolue de la dépense publique), et une réaction morale incarnée par Sens Commun, et sur laquelle j’ai déjà dit le peu que j’avais à déclarer.

Avant même les affaires, cette double réaction, triomphante dans la primaire, s’était déjà trouvée en difficulté avec la discussion publique du programme de Fillon sur la Sécurité Sociale, et la distinction hasardeuse entre « petits » et « grands risques » sanitaires. L’enchainement à la spontaneité peu crédible des révélations judiciaires a donné crédit, quelqu’en soit la validité réelle, à la thèse du complot élyséen visant à bloquer le débat présidentiel. On a donc vu ce phénomène rare d’un électorat de parti « de gouvernement » (Les Républicains) se « radicaliser », comme le font déjà les électeurs FN sur l’identité et la sécurité.

En fait, le camp Fillon, pourtant donné nettement vainqueur fin novembre, s’est savonné la planche lui-même par une programmatique offensive sur la fonction publique au sens large, y compris la Fonction Publique d’Etat (dont les pouvoirs régaliens, que le candidat de droite veut en parallèle renforcer) qui a déjà connu une réduction de ses effectifs depuis 15 ans, et aussi la Fonction Publique Hospitalière. L’épisode médiatique confrontant François Fillon et des infirmières lui rappelant son impopulaire intention de leur imposer les 39 heures n’était qu’une issue symbolique et difficilement évitable de cette orientation programmatique. On peut même se demander comment la base de l’électorat Républicains a pu être séduite par un programme aussi risqué électoralement. C’est peut-être justement le vieillissement de cet électorat, visible déjà au cours des dernières présidentielles (Ségolène Royal aurait été élue présidente si le droit de vote s’arrêtait à 65 ans…) qui le rend plus déconnecté du travail, et plus prompt à se radicaliser sur les questions morales…

Les postures de défense : Mélenchon et Le Pen

La « radicalisation » (que je peux définir, enfin, par la certitude du vote et son inaltérabilité malgré les attaques et les mises en doutes récurrentes contre le candidat) des électorats de Mélenchon et surtout de Le Pen est moins surprenante. J’ai expliqué plus haut pourquoi elles relevaient cependant de logiques fort différentes entre la France Insoumise (dont les électeurs attendent un progrès social à court ou moyen terme, via des propositions détaillées) et le Front National (dont les électeurs veulent défendre une identité et la sécurité de la nation, et ce sur le long terme, sur plusieurs générations). Mais, s’il y a un point commun entre les deux, c’est aussi parce que leurs candidats respectifs sont animés par un certain esprit de revanche.

Les candidats

Marine Le Pen a pour but fondamental de venger tous les affronts qu’elle a pu subir, dans sa jeunesse, du simple fait de s’appeler Le Pen. Hésitant un moment à renoncer à la politique, elle a finalement assumé son nom et s’est fixé pour but de porter le parti de son père à l’Elysée. Mais sans s’encombrer des idées précises de son géniteur, et en s’en débarrassant volontiers si elles handicapent les chances de succès politiques. Si elle a un attachement réel à la France en tant que nation indépendante et conservant une trame identitaire fondamentale (peuple européen, chrétien et francophone), mais pas une identité « figée » pour autant, Marine Le Pen n’est certainement pas une idéologue ayant un cadre de concepts précis sur lesquels elle se montrerait inflexible. Ce n’est pas non plus, de toute évidence, une intellectuelle de haut niveau. Ce qui ne veut nullement dire qu’elle ne soit pas intelligente, et ses dons pour maintenir l’unité et le dynamisme d’un parti qui menacerait sinon d’éclater en chapelles toutes en quête de pureté (raciale, religieuse, identitaire…) atteste de talents certains. Mais si, pour avantager la France, elle devait appliquer une politique plutôt classée à droite ou à gauche dans l’imaginaire collectif, elle le fera, sans réticence absolue.

Jean-Luc Mélenchon n’a pas de revanche familiale à prendre, mais veut venger « la gauche ». Il semble réellement vouloir s’identifier à toute la tradition jacobine puis socialiste française oeuvrant depuis plus de deux siècles. Les échecs de celle-ci l’insupportent, et la disparition du bloc soviétique ne doit pas être un souvenir positif également, lui qui dénonce fort peu l’ancien Bloc de l’Est (allant parfois jusqu’à parler de l’URSS au présent…). Le 21 avril 2002 l’a plongé en dépression. Du coup, s’il a pu avoir des changements d’opinions sur le nucléaire, le cannabis, l’Union Européenne, l’euro, sans que l’on sache bien où il s’est fixé, il sera toujours indéfectiblement fidèle à la gauche. Mais il a globalement, contrairement aux trotskystes, l’intelligence de ne pas opposer la gauche et la France. Quitte à rêver la France dont il parle, en en faisant un pays « purement politique » identifié aux progrès de la République et de la gauche depuis 1792.

Les programmes

Les programmes des deux candidats sont fort différents : si celui de « l’Avenir en Commun » est fort détaillé, celui Bleu Marine est léger. Les économies annoncées sur l’immigration y sont très spéculatives, et des mesures comme le retour de l’âge du départ en retraite à 60 ans décrédibilisent le programme aux yeux des nationalistes droitiers ou même centristes. Le plan de sortie de l’Euro est incertain, tout comme les contours du « protectionnisme intelligent ». Mais il est vain de s’attaquer au programme frontiste, alors que, comme on l’a vu, les électeurs lepénistes ne font pas ce choix de vote en fonction des questions économiques et sociales, et alors que ledit programme, même en cas d’élection de Marine Le Pen, ne sera pas appliqué tel quel comme on le verra en conclusion.

Le programme mélenchonien peut être exécuté en quelques points : d’abord, il ignore toute notion d’amélioration de l’efficacité du secteur public, seule l’augmentation de ses moyens compte.

Ensuite, et c’est le point majeur selon moi, le montant énorme des dépenses régulières que l’Avenir En Commun entend ajouter aux dépenses actuelles (173 milliards d’euros, 8% du PIB) porterait notre dépense publique, déjà record en Europe, de 57% à 65% du PIB. Seule la Suède des années 70-80 avait essayé avant nous de monter aussi haut, et en est revenue dans les années 1990 suite à une flambée de sa dette et de son chômage. Surtout, un haut niveau de dépenses publiques rend l’Etat très vulnérable en cas de chute soudaine des recettes fiscales (par une récession forte, probablement), faisant vite déraper l’endettement, et plaçant le pays dans la position de la Grèce. Ou même du Venezuela si les trous budgétaires sont comblés par la création monétaire (ce qui impliquerait que le «Plan A » de Mélenchon pour « changer l’Europe » aurait échoué, et que le « Plan B » se serait terminé par un retour au franc).

Plus généralement, Jean-Luc Mélenchon et ses conseillers semblent avoir une vision toute mécaniste de l’économie : changer l’économie, c’est prendre de la richesse ici pour la mettre là, comme on déplace des cubes. Or, l’économie est avant tout une affaire d’envie(s), de volonté de créer, de produire, de vendre ou d’acheter. Même dans une économie mixte et/ou autogestionnaire, l’incitation à l’initiative doit toujours être vue comme précieuse, et cela suppose, pour les producteurs, la possibilité de disposer de ses revenus. Les prélèvements obligatoires et les dépenses publiques doivent donc trouver des limites, ce que Mélenchon semble ignorer ou mépriser.

Enfin, en s’apprêtant à détruire des filières où la France a des compétences rares, comme le nucléaire, Mélenchon signale que l’augmentation de la production n’est pas primordiale pour lui qui rêve de « planification écologique »…La production est pourtant le préalable à toute redistribution.

Plus généralement, on peut adresser le même reproche aux visions économiques de Mélenchon, Macron et Fillon. Les trois pensent que l’on peut relancer l’économie par des politiques réglementaires et budgétaires : par la relance pour Mélenchon, la flexibilisation pour Macron, l’allègement de l’Etat pour Fillon. J’ai expliqué en début de ce long texte que le fond de la croissance venait de la maîtrise de l’énergie, puis de l’information. Le fait d’avoir une économie de marché souple ou des relances sur la consommation sont des épiphénomènes, qui peuvent amplifier la croissance (ou la réduire si échec), mais ne créent pas sa dynamique. A titre personnel, c’est donc vers l’investissement dans la recherche énergétique et cybernétique que j’aurais préféré que l’on s’oriente, quitte à financer le coût de cet investissement par des coupes dans les dépenses de fonctionnement (sur les subventions publiques aux entreprises ou la Fonction Publique Territoriale notamment). Autrement dit, aucun des programmes des « grands » candidats ne me semble réellement pertinent, même si celui de Mélenchon me paraît le moins réaliste - quand à celui de Le Pen, il est bien moins un programme économique qu’une série d’appels, parfois mal avisés, du pied à des électeurs pour élargir la base historique du FN.

Conclusion

Le Pen et Mélenchon, malgré leurs différences, ont encore un point commun : quoiqu’il arrive, leurs programmes ne seront pas appliqués en 2017-2022. S’ils sont élus, ils ne pourront avoir de majorité sur leurs seuls camps. Jean-Luc Mélenchon devrait faire une alliance avec ce qui resterait de la gauche PS, et devrait pour cela renoncer tant à sa réforme de l’UE qu’à une bonne partie de son programme de dépenses. Marine Le Pen ne pourrait gouverner que dans une alliance avec les Républicains, du moins une fraction d’entre eux, et pour cela devrait annuler la sortie de l’euro, la retraite à soixante ans, et plus généralement adopter la ligne économique et sociale de François Fillon, pour espérer mettre en actes sa politique de l’immigration et de sécurité.

Macron comme Fillon, contrairement aux deux candidats précédents, ont l’avantage de pouvoir gouverner, en apparence du moins. Car Emmanuel Macron sera en permanence dans la posture de Manuel Valls lors de la discussion de la Loi Travail : méprisé par la droite représentant (Républicains + FN) près de 45% des électeurs, il sera haï par une gauche radicale à plus de 20 %. Macron comme Fillon, s’ils président, se baseront sur un quart d’électeur, cernés des deux côtés. Mais il va sans dire que la France de Fillon, devant appliquer une politique d’austérité alors que l’image du président se sera effondrée moralement pendant la campagne, serait sans doute plus ingouvernable encore que celle de Macron.

Nous sommes dans une élection exceptionnelle non seulement par le nombre (quatre) élevé de « grands candidats », mais aussi par le fait que, les programmes politiques doivent tous être pris avec une certaine distance. En 2007 ou 2012, Royal, Sarkozy ou Hollande pouvaient, s’ils gagnaient, avoir des majorités parlementaires pour transformer leurs programmes en actes. Quelque soit l’issue de l’élection présidentielle de 2017, tout sera plus incertain. Emmanuel Macron n’a pas vraiment besoin de programme, celui de Fillon sera très conflictuel à mettre en œuvre, Le Pen et Mélenchon ne pourront politiquement appliquer le leur dans l’ensemble.

Autrement dit, s’il devait réellement arriver, dans les prochaines années, que la France quitte l’Union Européenne, l’Euro ou l’OTAN, cela sera sans doute dû à l’implosion éventuelle de ces structures, plus qu’à la décision du gouvernement français. Le retour à la souveraineté nationale, que ce soit sur une ligne « de gauche » ou « de droite », n’est donc pas l’issue la plus probable dans les temps qui viennent, ou alors ce sera dans l’improvisation la plus totale, et avec des tensions internes fortes.

En bref : ce sera sportif.

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