Dispute sur le Sel et le Fer (5) - présenté par Raphaël B.

  • Par arsin
  • Le 18/07/2012
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Par Raphaël B., sur Black Marianne

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« Ce que doivent rechercher les interlocuteurs d'un débat, c'est de convaincre par la justesse de leurs arguments et non pas de l'emporter sur leur adversaire. L'homme de bien n'éprouve aucune honte à s'incliner devant la raison. Toute discussion perd son intérêt si l'une des parties cherche à brouiller les cartes ou à dérouter l'autre par des raisonnements spécieux et si chaque camp met son point d'honneur à avoir le dernier mot. »

Tout est dit...

RÉPLIQUES ACERBES SUR LA LOI ET LES RITES



Vos principes tortueux.
LE SECRÉTAIRE DU PREMIER MINISTRE. - Comme l'a dit un jour le sage Yan Zi : « Les confucéens sont des gens qui parlent d'autant plus qu'ils agissent moins ; passionnés par la musique autant qu'ils se désintéressent du peuple ; prolongeant l'ascèse des deuils jusqu'à mettre leur vie en péril et se ruinant en de somptueuses funérailles ; prônant des rites si compliqués qu'on ne peut les mettre en pratique et des principes si tortueux que nul ne peut les suivre ; célébrant un passé à jamais révolu pour mieux cracher sur le présent ; dénigrant tout ce qu'ils ont sous les yeux pour exalter la grandeur de ce qu'ils ne connaissent que par ouï-dire. » Ces hommes tiennent la nature humaine pour profondément corrompue et se posent comme parangons de toutes les vérités.

La musique adoucit les mœurs.
LES LETTRÉS. - Confucius a dit, à propos des rites : « Dans les cérémonies, la simplicité vaut mieux que le faste ; dans le cas précis des rites funéraires, une douleur vraie vaut mieux que leur stricte observance. » Il n'était certes pas dans l'intention de ceux qui ont institué les rites de mettre des vies en danger ni l'économie en péril ! Comment la noblesse du maintien et la dignité des manières pourraient-elles constituer une menace contre la civilité et la morale ? Les rites sont un garde-fou contre le relâchement de la morale ; la musique adoucit les mœurs. Lorsque les rites sont respectés et que la musique est correcte, les châtiments frappent juste. De même que les digues protègent contre les inondations, de même les rites et la morale mettent le peuple à l'abri des révolutions et des soulèvements. Existe-t-il un gouvernement digne de ce nom qui laisserait tomber en désuétude les rites et la morale et n'entretiendrait pas les digues et les barrages ? Un État bien gouverné prend soin des rites ; un État aux abois brandit les foudres de la loi. Rappelez-vous comment la chute de Ts'in, après que son prince eut soumis tout l'Empire par la force des armes, fut précipitée par les agissements monstrueux de ses deux ministres, Li Sseu et Zhao Gao ! N'avaient-ils pas rejeté des principes politiques éprouvés depuis des millénaires, supprimé les coutumes antiques pour ne plus se fier qu'à la rigueur implacable de la loi ? Le moïsme et le confucianisme étaient bannis. On barrait la voie aux sages, on bâillonnait l'opposition. Seuls les flagorneurs pouvaient s'exprimer et le souverain n'entendait pas une voix critique pour l'éclairer sur ses fautes. Telles sont les raisons de l'effondrement de la dynastie des Ts'in. Quant à vous, les hauts dignitaires, songez-vous seulement à corriger votre ligne politique ? Vous n'êtes que des flatteurs et des opportunistes qui sentez le vent. Quelle rage pour nous de voir la bassesse et la servilité des médiocres conforter leurs maîtres dans leurs errements ! Mais nos paroles dussent-elles nous coûter la vie, nous nous refuserons toujours à cautionner de vils flagorneurs de votre espèce ! Allez, mettez-nous les fers !

Dangereuse insinuation.
LE SECRÉTAIRE DU PREMIER MINISTRE. - Les genévriers poussent en bosquet, les joncs forment des buissons, qui se ressemble s'assemble. « La vertu ne reste jamais seule, elle est toujours en compagnie », a dit Confucius. Je n'ai jamais entendu dire qu'il y eût de bons princes entourés de mauvais ministres. Notre feu souverain, lorsqu'il prit en main le sort du pays, voulut s'engager dans la voie de la charité et de la vertu : il fit appel aux lettrés les plus capables et les plus vertueux, ne confiant des postes qu'à des fonctionnaires charitables, châtiant impitoyablement les serviteurs déloyaux, n'épargnant même pas les familiers du trône. Lorsque vous parlez de vils flagorneurs de notre espèce, est-ce que vous insinuez que nous sommes les courtisans d'un monarque égaré ?

La vertu et le conseil.
LES LETTRÉS. - Gao Yao a répondu à Chouen : « La clef de tout réside dans la connaissance des hommes, connaissance difficile, même pour un empereur. » Lorsque l'univers fut durement touché par des inondations, Yao, désolé, ne sut que faire. Dès qu'il se fut assuré les services de Choun et de Yu, tout rentra dans l'ordre. Ce qui montre que la vertu d'un monarque, fût-il aussi éclairé que le grand Yao, ne peut se répandre sans le concours de sages conseillers, tels Choun et Yu. À maintes reprises, les Annales des printemps et des automnes ont déploré qu'il n'y eût pas de ministres pour seconder le souverain. Sous le règne de notre dernier monarque, en raison du manque de bons administrateurs, les mauvais conseillers avaient le champ libre. Sitôt que Choun et Yu entrèrent en fonction, le sinistre Gun fut dépecé et Huandou banni. Le proverbe dit bien : « On ne sait pas reconnaître les ministres félons tant que l'on n'a pas rencontré l'homme de bien », ou encore, en d'autres termes, le Livre des odes : « Loin du juste mon cœur s'afflige, près de lui mon cœur s'apaise. »

Deux expériences funestes.
LE SECRÉTAIRE DU PREMIER MINISTRE. - Vous dites que le souverain doit chercher ses collaborateurs jusque parmi les hommes du commun ? Yan Yi était simple officier de police de Ts'inan. Feu l'empereur, l'ayant remarqué, lui donna un poste important et il gravit tous les échelons jusqu'au rang de ministre. Quant à Ji Shan, qui était d'origine plébéienne, il devint conseiller de l'empereur. Une fois à la tête de l'administration centrale, non seulement ils se montrèrent l'un et l'autre incapables d'assumer leurs fonctions, mais, s'étant rendus coupables du crime de lèse-majesté, ils furent exécutés avec toute la rigueur de la loi. La vertu est récompensée et le vice est puni comme il convient. De quoi vous plaignez-vous, messieurs les lettrés ?

Rage de l'honnête homme.
LES LETTRÉS. - Ce que doivent rechercher les interlocuteurs d'un débat, c'est de convaincre par la justesse de leurs arguments et non pas de l'emporter sur leur adversaire. L'homme de bien n'éprouve aucune honte à s'incliner devant la raison. Toute discussion perd son intérêt si l'une des parties cherche à brouiller les cartes ou à dérouter l'autre par des raisonnements spécieux et si chaque camp met son point d'honneur à avoir le dernier mot. Confucius a exprimé sa rage devant l'impossibilité où se trouve l'honnête homme de servir son prince dans une cour de médiocres. Que l'un d'entre eux trouve l'oreille de son maître et nul ne sait jusqu'où il est capable d'aller. Quant à vous, qui bafouez le droit et la morale pour voler au secours de vos supérieurs, épousant servilement leurs erreurs et sacrifiant l'avenir du pays à votre opportunisme, si vous n'étiez qu'un fonctionnaire subalterne, vous auriez déjà subi les plus lourds châtiments. Vous feriez mieux de vous tenir coi !

Des tares impardonnables.
LE SECRÉTAIRE DU PREMIER MINISTRE. - Les érudits qui n'ont pas de fonction publique ne devraient manquer ni de vêtements pour couvrir leur corps, ni de nourriture pour satisfaire leurs besoins et ceux de leurs proches. Ils devraient procurer l'aisance à leur famille sans rien devoir à une aide extérieure. S'ils savaient se régler eux-mêmes, ils pourraient administrer une maison ; s'ils savaient administrer une maison, ils pourraient assumer des responsabilités dans l'État. Le misérable qui ne se nourrit que de gruau n'est pas qualifié pour parler de piété filiale. Celui dont les enfants et la femme meurent de faim et tremblent de froid n'a pas le droit de parler de charité, et qui n'a pas de situation stable est prié de s'abstenir de discourir sur les questions importantes. Quant à vous qui cumulez ces trois tares et osez vous occuper des affaires politiques, vous feriez bien aussi de vous taire !


DE LA PIÉTÉ FILIALE



Les trois piétés filiales.
LES LETTRÉS. - Il n'est nul besoin de nourrir ses parents de viandes tendres et exquises ou de les vêtir de brocart ou de fine batiste. Nous ne savons meilleure façon de montrer sa piété à leur égard que de partager avec eux son maigre ordinaire. Les rites ne demandent à l'homme de condition modeste que de travailler avec ardeur ; quelques légumes et de l'eau lui suffisent à manifester le respect dû à ses parents. Confucius a dit : « De nos jours, on confond la piété filiale avec le gavage des oies. Lorsqu'on ne marque aucun respect, où est la différence ? » La piété la plus haute est celle qui nourrit l'âme de ses parents, puis vient celle qui nourrit leurs sentiments, enfin la plus basse, celle qui nourrit leurs corps. Pourvu que l'on respecte l'essence des rites, que l'on se conforme aux règles de la bienséance et que l'on fasse preuve de sentiments filiaux, même si l'on ne parvient pas à leur procurer tout en suffisance, on ne peut encourir aucun blâme. Le Livre des mutations dit : « Le bœuf immolé par mon voisin de l'Est ne vaut pas les maigres offrandes de mon voisin de l'ouest. » La piété des riches et des nobles qui ne s'accompagne pas de tout le respect exigé par la bienséance ne vaut pas la piété filiale des gens modestes. La piété envers ses parents, l'affection envers ses frères, la sincérité envers ses amis, voilà ce qui constitue la piété la plus achevée. Savoir gérer sa maison ne veut pas dire s'enrichir. Servir les siens avec dévotion ne signifie pas les gaver de nourriture, mais tout simplement leur apporter la joie et devancer leurs désirs en se conformant aux rites et à la morale.

La manière et le contenu.
LE SECRÉTAIRE DU PREMIER MINISTRE. - À quatre-vingts ans on est un vieillard, et à quatre-vingt-dix un grand vieillard. Les vieillards doivent être exclusivement nourris de viandes tendres et habillés de vêtements de soie. C'est ainsi que le fils pieux s'exclame : « Je le nourris de viandes grasses, je le couvre de soies chaudes et légères. » Ne vaut-il pas mieux offrir sans façon mais en abondance des choses exquises plutôt que de donner des cadeaux grossiers et insuffisants avec force manières ? Laver soigneusement les coupes pour ne les remplir que d'eau claire, lever et abaisser les plats qui ne contiennent qu'un infâme gruau même si les rites sont intégralement respectés, n'est-ce pas bien ridicule ?

Une offrande rituelle.
LES LETTRÉS. - L'homme de bien attache du prix à la délicatesse des manières tandis que le rustre ne regarde que la quantité. Souvenez-vous du mendiant qui refusa la nourriture qu'on lui jetait après l'avoir grossièrement interpellé. L'honnête homme dédaigne les mets les plus succulents s'ils ne lui sont pas offerts selon les règles de la courtoisie. C'est en vertu d'une prescription rituelle que les hôtes doivent refuser d'accomplir le sacrifice si le maître de céans ne s'occupe pas personnellement des offrandes. Car la nourriture en elle-même compte pour peu et seuls importent les rites.

La piété des princes.
LE SECRÉTAIRE DU PREMIER MINISTRE. - Je ne sais pas de plus haute marque de piété filiale que de mettre un empire ou un royaume aux pieds de ses parents. Puis vient celle qui met à leur disposition les émoluments de sa charge. La plus basse est de les nourrir à la sueur de son front. C'est parmi les rois, les ducs et les princes que se rencontrent les plus nobles exemples de fils pieux, puis viennent les ministres et grands officiers. Mais voyons comment cela se traduit pour les parents : ceux dont les enfants bien doués occupent des postes importants dans la société, vivent dans des palais aux grandes salles et aux appartements retirés. Ils circulent dans des carrosses tirés par des chevaux vigoureux ; leurs vêtements sont légers et moelleux, ils se nourrissent de mets savoureux. Mais ceux qui n'ont pas cette fortune portent des robes de bure et des chapeaux de cuir, ils habitent des bouges dans d'infâmes ruelles. Ils ne sont jamais sûrs du lendemain. Ils ne mangent que le riz le plus grossier et des légumes ; tout au plus voient-ils de la viande lors de la fête des moissons et au jour de l'an. Ces pauvres vieillards n'ont que les produits du potager pour remplir leurs estomacs. Un mendiant ne voudrait pas de leur nourriture ! Et c'est cela que vous offrez à vos parents ? Quelles que soient les formes que vous y mettiez, cela n'est pas à votre gloire !

Un ventre n'est pas une besace.
LES LETTRÉS. - Être entretenu par un fils puissant et riche mais qui occupe un poste sans avoir les capacités requises et qui touche des appointements que ne justifie pas son travail, c'est accepter les cadeaux d'un brigand. On ne peut considérer comme des fils pieux tous ceux qui se font construire des tours, et dont les tables croulent sous la nourriture. Le ventre des parents n'est pas la besace du voleur ; comment pourrait-on le remplir de biens mal acquis ? Quelles que soient votre position morale et votre fortune, si elles ont été obtenues par des procédés déloyaux, elles se retourneront contre vous et causeront votre perte. Bien heureux si vos parents peuvent encore manger de la viande le jour de l'an ! Tseng Shen (1) et Min Sun (2) ne servaient pas à la table de leurs parents une nourriture digne d'un ministre, ils se sont pourtant acquis la réputation de fils pieux. Le roi Siang des Tcheou bénéficiait des richesses d'un empire et pourtant on le stigmatise comme un fils indigne, incapable de pourvoir à l'entretien de ses parents. Car il n'y a pas de dévotion filiale sans respect des parents, leur offrît-on la chère la plus exquise, tout comme la possession d'immenses greniers ne fait pas un fils pieux. La plus grande des impiétés n'est-elle pas celle qui consiste à parler sans sincérité, à promettre sans tenir, à se montrer lâche devant le danger et déloyal vis-à-vis de son prince ? Or vous êtes déloyaux et infidèles, vous usez de sophismes pour semer le trouble dans le gouvernement. Vous ne cherchez qu'à vous concilier les bonnes grâces de vos supérieurs par des flatteries. Vous ne méritez pas de servir dans l'administration ! Les Annales des printemps et des automnes disent : « Le lettré garde son opinion et n'en démord pas. Il agit selon ce qu'il pense être le bien et ne cherche pas des appuis extérieurs. Sa seule ambition est de faire son devoir. » Ceux qui, n'ayant qu'une position modeste dans la société, parlent haut et fort commettent une faute ; mais les fonctionnaires qui pérorent à tort et à travers sont des présomptueux. Nous voulions attirer l'attention du ministre sur un point précis et il n'en est résulté que cette discussion stérile.

1. Disciple de Confucius à qui l'on attribue le Classique de la piété filiale.

2. Disciple de Confucius qui, pour avoir supporté avec patience les mauvais traitements de sa marâtre, est évoqué dans le Classique de la piété filiale.

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