Dispute sur le Sel et le Fer (4) - présenté par Raphaël B.

  • Par arsin
  • Le 07/06/2012
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Présenté par Raphaël Berland, sur Black Marianne

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SPLENDEURS ET TÉNÈBRES D'UN LÉGISTE FAMEUX
Une gestion rigoureuse.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Quand le prince de Shang (1) était Premier ministre du roi de Ts'in, il renforça le système pénal par des lois si sévères, il établit sur l'administration et l'éducation un contrôle si rigoureux que désormais les criminels ne pouvaient espérer aucune indulgence. Pour faire face aux dangers extérieurs, il centupla les bénéfices de l'État en percevant des impôts sur les montagnes et les lacs, la nation devint riche et puissante, les armes et les outils perfectionnés, les greniers regorgeaient de grain.
De sorte qu'il put combattre ses ennemis, conquérir des territoires et pourvoir à l'entretien des troupes sans surcharger le peuple d'impôts. L'État vivait sur les ressources du pays, sans l'écraser. Et c'est à peu de frais que fut agrandi le territoire de Ts'in jusqu'à englober tout l'ouest du fleuve Jaune. De même, aujourd'hui, grâce aux profits tirés des monopoles du fer et du sel nous pouvons satisfaire aux besoins de la nation en période de crise et faire face à l'entretien des armées. Les réserves accumulées en prévision des périodes de pénurie ou de disette sont bénéfiques à la nation, sans léser les masses. Où sont donc ces sacrifices consentis par le petit peuple et dont vous dites qu'ils vous alarment tant ?
 
Le sang du peuple.
LES LETTRÉS. - Nous n'avons pas encore constaté les effets mirifiques des avantages dont vous parlez, en revanche, nous voyons clairement les dommages de votre politique. Le « profit » ne tombe pas du ciel, pas plus qu'il ne jaillit spontanément des entrailles de la terre ; il est entièrement tiré de la sueur et du sang du peuple. Si une année les prunes sont abondantes, elles seront rares l'année suivante. Le grain nouveau ne mûrit qu'au détriment de l'ancien. Car le ciel et la terre ne peuvent atteindre leur plénitude en même temps ; il en va de même des activités humaines. Ce qu'on gagne d'un côté on le perd nécessairement de l'autre, ainsi le yin et yang ne peuvent briller simultanément ; et le jour et la nuit alternent.
Lorsque le prince de Shang introduisit ces lois draconiennes et chercha à accroître le profit, la vie devint intolérable pour le peuple et les sujets du royaume de Ts'in se lamentaient, pleurant à la porte du duc Hsiao (2). Où êtes-­vous allés chercher que le prince de Shang a vécu sur les ressources du pays sans que celui-ci l'ait remarqué ? Que c'est à peu de frais qu'il agrandit le territoire de Ts'in jusqu'à englober tout l'ouest du fleuve Jaune ?
Le prince de Shang a assis l'autorité des Ts'in sur des châtiments impitoyables et des lois draconiennes, et la dynastie s'est écroulée dès la seconde génération. Mais, comme si le droit pénal qu'il avait institué lui semblait encore trop doux, il l'assortit d'un système de responsabilité collective, encouragea la délation et l'espionnage et multiplia les châtiments corporels. Le peuple vivait dans la terreur, ne sachant plus où poser les pieds et les mains. Non content de le pressurer par de lourds impôts et des redevances de toute nature, il interdit la libre exploitation des ressources naturelles ; bref, il centupla les recettes de l'État par les taxes les plus diverses sans que le peuple eût son mot à dire.
La célébration du profit au détriment du sens moral, l'exaltation de la force et de l'efficacité pratique ont certes permis au Ts'in d'étendre ses possessions et d'annexer des territoires. Mais c'est comme prétendre guérir un hydropique en lui administrant de l'eau. La manière dont le prince de Shang a posé les fondations de l'empire des Ts'in, vous la connaissez, Monsieur le Grand Secrétaire, mais vous semblez totalement ignorer comment il a par là même causé sa perte. L'œuvre du prince de Shang fut comme la feuille d'automne qui, flétrie par la gelée, est emportée au moindre souffle de vent.
Une réussite éclatante.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Le prince de Shang a poursuivi une politique cohérente, stimulant certaines activités, en restreignant d'autres. Il se servit du pouvoir tel qu'il existait dans le monde où il vivait pour procurer des avantages à la principauté de Ts'in et faire aboutir ses entreprises. Il remporta toutes les batailles qu'il livra, annexant ses adversaires les plus proches et écrasant les plus lointains. Il asservit Yan et Tchao et humilia le Ts'i et le Tch'ou ; on vit tous les princes feudataires retrousser le pan de leur robe en signe d'allégeance. Par la suite, le maréchal Meng Tian attaqua les Huns, leur arracha une portion de territoire de mille lieues de côté, s'étendit jusqu'au Hebei aussi facilement qu'on brise une planche de bois pourri. Des succès si éclatants ne s'expliquent-ils pas parce qu'il ne faisait que marcher dans le sillage du prince de Shang ?
Le triomphe et la ruine.
LES LETTRÉS. - Nous n'avons pas dit que la politique d'incitation et de freins menée par le prince de Shang ne donna pas de résultats, ni que la terreur qu'éprouvait l'Empire n'était pas une marque de la puissance du royaume de Ts'in, ni que les princes feudataires, le visage tourné vers l'ouest, ne firent pas acte de soumission. Ce que nous affirmons, c'est que tous ces succès causèrent la chute du royaume de Ts'in. La dictature imposée par le prince de Shang mit le pays en péril ; les victoires de Meng Tian achevèrent de le ruiner. Si ces deux hommes d'État furent habiles à déceler les avantages d'une politique, ils n'en mesurèrent pas les dangers. S'ils savaient aller de l'avant, ils ne surent pas céder du terrain. Artisans de leur propre mort, ils entraînèrent dans leur chute les États qu'ils prétendaient servir. N'est-ce pas là le fait d'esprits bornés et de tacticiens sans envergure ? Comment osez-vous prétendre que ces hommes furent de grands politiques ? « Le sot gagne des sympathies pour se les aliéner ensuite » ; « Le superbe cavalier finira va-nu-pieds » sont des dictons qui s'appliquent parfaitement à leur cas.
Le talent jalousé.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - La femme belle et vertueuse est jalousée par les perfides, le talent s'attire la haine des médiocres. Le prince de Shang a accompli une œuvre immense ; son nom est passé à la postérité ; mais des contemporains qui ne lui arrivaient pas à la cheville, envieux de ses talents, firent courir des calomnies sur lui, minimisant ses succès.
Terreur et torture.
LES LETTRÉS. - En toutes circonstances, l'homme de bien agit conformément à la morale et à la vertu. Il a des dons mais reste modeste, il a des succès mais ne s'en vante pas ; il occupe une charge élevée mais sait rester révérencieux ; ses hauts faits sont innombrables, mais il demeure raisonnable et mesuré. Le vulgaire ne jalouse pas sa supériorité et le monde n'envie pas ses réussites. Or, le prince de Shang utilisa la force au lieu du droit, la violence au lieu de la vertu ; il renforça la législation pénale ; terreur et torture devinrent pratiques courantes. Il assit ses succès sur la trahison de ses amis et acquit son prestige en soumettant à la question princes et ducs. Dur à l'égard du peuple, il n'inspira pas davantage confiance aux seigneurs. En un mot, il s'attira l'inimitié de tous ; le fief de Shang qu'il reçut en apanage était un cadeau empoisonné dont il eut bien tort de se réjouir. Car les habitants du royaume de Ts'in haïssaient si fort le prince de Shang et ses lois iniques qu'ils le considéraient comme leur ennemi personnel. Le jour où le duc, son protecteur, mourut, le pays entier se souleva pour l'exécuter. Il ne trouva nulle part où se réfugier, et levant les yeux vers le ciel il soupira : « Hélas, qui eût pu penser qu'un homme d'État serait réduit à une telle extrémité ? » Il mourut écartelé, sa famille fut exterminée et le monde entier applaudit. On ne peut même pas dire qu'on l'ait tué : il a forgé tous les instruments de sa mort.
1. Shang Yang, Premier ministre du pays de Ts'in au IVème siècle avant Jésus-Christ, partisan des méthodes légistes et fondateur de la puissance du pays de Ts'in.
2. Il eut pour ministre le fameux prince de Shang, dont il patronna les réformes (361-338 avant Jésus-Christ).
Le torchon brûle entre le Grand Secrétaire du Premier Ministre, et les Lettrés, venus présentés les doléances du peuple il y a plus de 2 000 ans, à la cours de l'Empereur chinois...





L'ÉQUERRE ET LE COMPAS


La plaie confucéenne.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Jadis, on suivait le principe du champ communal, on réglementait les habitations, et les paysans cultivaient leurs lopins tandis que les femmes tissaient ou filaient. Il n'y avait pas de champs en friche, pas de vagabonds. Les marchands et les artisans vivaient d'industrie et de commerce, les paysans, du travail des champs ; seuls les fonctionnaires percevaient un traitement. De nos jours, nous voyons des confucéens abandonner la charrue pour s'adonner à l'étude de l'inutile et perdre leur temps sans aucun profit pour personne. Ils vont et viennent, traînant leur existence oisive, vrais parasites nourris et vêtus du travail d'autrui, trompant le peuple, nuisibles aux travaux des champs, obstacles à la bonne marche des affaires. Voilà la plaie dont souffre notre pays.

Le sage et le vulgaire.
LES LETTRÉS. - « L'auteur du Livre des odes déplore de ne pouvoir se taire, moi je déplore de ne pouvoir me cacher », a dit Confucius. Voyant que ses conseils restaient lettre morte, il se retira pour cultiver les vertus propres au souverain. Il rédigea les Annales des printemps et des automnes, qui sont restées pour la postérité l'aune à laquelle on mesure le bien et le juste. Au nom de quels principes aurait-il dû cultiver la terre ou tisser la soie comme un vilain ou une paysanne ? Les livres anciens disent : « Si les sages n'agissent pas comme il convient, le peuple n'aura pas de modèle sur lequel se régler ». C'est pourquoi seul le sage est habilité à régner sur le vulgaire, mais seul le vulgaire peut nourrir le sage. Si les intellectuels labouraient la terre et négligeaient l'étude, cela conduirait aux pires excès.

Un âne livresque.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Les disciples de Confucius étaient plus de soixante-dix ; ils avaient quitté parents, femmes et enfants pour suivre le maître, leur baluchon sur le dos ; ils avaient délaissé l'agriculture pour s'adonner à l'étude. Jamais le désordre ne fut plus grand que durant cette période. Des débris de jade dans un sac ne sont pas une pierre précieuse, et un âne qui rabâche ses classiques en traînant ses livres sur son dos ne fait pas un sage. Car il ne s'agit pas de proférer de grandes phrases ronflantes, mais de pacifier le pays et de procurer au peuple des avantages concrets.

Prêcheurs dans le désert.
LES LETTRÉS. - Ceux qui refusent de s'assurer les services des sages sont voués à la destruction ; aussi nous ne voyons rien de surprenant à ce qu'ils perdent une bonne partie de leurs territoires ! Quand Mencius se rendit à Liang, le roi Hui l'interrogea sur le profit : Mencius répondit en parlant humanité et équité. Ils ne parlaient pas le même langage ; le roi n'employa pas ses talents ; Mencius se retira et ne put déployer les trésors d'intelligence et de vertu qu'il recelait. La vue d'un sac de grains ne calme pas la faim, et la venue d'un homme sage ne vous met pas à l'abri des coups de vos adversaires si vous n'utilisez pas ses compétences. À l'époque du tyran Tcheou, il y avait dans la famille royale des hommes de talent comme Wei Zi, Ji Zi, et, à la Cour, des ministres éclairés tels Jia Ge et Tseu. Pourquoi donc n'ont-ils pas pu empêcher la chute de leur monarque ? Parce qu'ils prêchaient dans le désert.

Le son de la musique.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Bien qu'elles ne poussent que dans le Jiangnan, les mandarines sont appréciées dans tout l'Empire ; c'est que tous les hommes ont le même palais. Il n'est bonne musique que de Zheng et de Wei, mais elle est goûtée dans toutes les principautés : c'est que tout le monde a la même ouïe. Yiwu, un barbare de Yue, et Youyu, un sauvage de la tribu des Rong, ne pouvaient communiquer avec nous que par le truchement d'un interprète ; pourtant ils acquirent de la gloire, l'un à Ts'i, l'autre à Ts'in : les critères du bien et du mal sont partout les mêmes. Quand Zeng Zi (1) chantait au pied des montagnes, les oiseaux se posaient près de lui en tournoyant. Les cent animaux menaient la danse quand Shi Guang (2) jouait du luth. Il est impossible de ne pas emporter l'adhésion de ses contemporains pour peu qu'on soit honnête et sincère. N'étaient-ils pas des fourbes, ces hommes dont on n'écouta pas les conseils ? Pourquoi leur conduite n'a-t-elle pas emporté l'adhésion ?

Solitude de Confucius.
LES LETTRÉS. - Même Pian Ts'ie, le célèbre médecin, n'aurait pu guérir une maladie qui ne supportait pas un traitement par l'acupuncture ou les drogues ; un sage ne peut corriger un monarque qui ne tolère pas les remontrances. C'est pourquoi Confucius erra à droite et à gauche sans jamais rencontrer la confiance d'un prince.

Vous êtes des fossiles.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Vous, les lettrés, vous refusez l'équerre au nom du compas ; vous stigmatisez le cordeau et prônez le niveau à eau. Vous ne voulez connaître qu'une seule voie ; vous ne reconnaissez qu'un seul principe, sans voir toutes les données d'une situation. Vous mettez en doute ce que vous ne comprenez pas, telle la cigale qui n'a jamais vu la neige. Vous cherchez à faire coller de vieux principes avec des temps nouveaux. Cela fait songer aux étoiles Zhen et Sen, qui ne montent jamais ensemble au firmament. Vous êtes comme des musiciens qui essaieraient de jouer de la cithare avec des chevalets fixes. Vous êtes des fossiles qui ne pouvez vous adapter à la réalité. Voilà pourquoi votre Confucius n'a pas trouvé d'emploi et pourquoi Mencius a subi le mépris des princes de son temps !

On trompe le souverain.
LES LETTRÉS. - Les aveugles ne peuvent voir la lumière du soleil. Un sourd n'entend pas le grondement du tonnerre. Parler à quelqu'un qui ne vous comprend pas, c'est comme essayer de se faire entendre d'un sourd­-muet. N'est-il pas plus ridicule que la cigale qui n'a jamais vu la neige ? Certes, tout souverain voudrait s'entourer de sages conseillers et donner des charges à des hommes de talent. Mais il est paralysé par des ragots, trompé par des flatteries. Ainsi, les hommes de bien sont écartés et les flagorneurs et les traîtres reçoivent des charges. Le pays est ruiné et les sages meurent de faim dans des grottes. Jadis, Zhao Gao, parce qu'il occupait une position qui ne correspondait pas à son talent, somme toute très ordinaire, entraîna la chute de la dynastie Ts'in et causa la perte de sa propre famille. Casser sa cithare, vous avouerez que c'est plus grave que de jouer avec des chevalets fixes !

Des lettrés sans talent.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Ceux qu'on appelait les lettrés de grande classe étaient assez intelligents pour comprendre les principes des anciens rois et assez talentueux pour les mettre en application. C'est pourquoi, inemployés, ils pouvaient servir de maîtres à quelques disciples et quand ils avaient une charge ils pouvaient selvir de modèles à toute une génération, mais les lettrés que j'ai devant moi ne font que citer Yao et Chouen quand il s'agit de gouvernement ; ils n'ont que Confucius ou Mozi à la bouche quand il est question de règle de conduite. Si on leur donnait les rênes de l'État, ils ne sauraient que faire. Attachés à de vieux principes qu'ils seraient fort en peine d'appliquer, la parole solennelle mais la conduite tortueuse, ils pensent le contraire de ce qu'ils disent. Cherchant à tout prix à se distinguer du bas peuple par leur accoutrement, ils en diffèrent en réalité fort peu. Au reste, le mérite n'a rien à voir dans la présence de ces messieurs à la Cour. Ils n'ont eu que la chance de compléter la liste des soixante noms. Donc, on ne saurait les qualifier d'hommes de talent choisis par l'empereur et il ne peut être question de discuter avec ces gens-là des affaires du pays !

Des ministres peu brillants.
LES LETTRÉS. - Le Ciel a établi le Soleil, la Lune et les étoiles pour éclairer le cours du temps, et le Fils du Ciel nomme des ministres pour éclairer le gouvernement. Ils font régner l'harmonie entre le yin et le yang et l'équilibre entre les quatre saisons, ils répandent la paix sur la multitude des êtres. Alors le peuple ne donne aucun signe de ressentiment et les barbares, prenant le chemin de la vertu, ne troublent pas nos pensées par leurs rébellions. Tels sont les devoirs d'un ministre et les vertus qu'ont su mettre en pratique des sages tels que Yi Yin, le duc de Tcheou et le duc Tchao, dignes de leur charge de grand-duc. Si nous, les lettrés, n'avons pas su atteindre le degré de vertu nécessaire pour être choisis par notre éclairé souverain, on ne peut pas dire que ceux qui tiennent actuellement les rênes du pouvoir fassent preuve d'une surabondance de sagesse.

Le Grand Secrétaire, muet, devient rouge de confusion, mais ne réplique pas.

Dénoncer les erreurs.
LES LETTRÉS. - Sans ministres loyaux à la Cour, le gouvernement sombre dans les ténèbres, sans fonctionnaires intègres à son service, un Premier ministre n'a qu'une position chancelante. Un ministre loyal brave la mort pour combattre les défauts de son prince et un fonctionnaire intègre ne craint pas la colère de son supérieur quand il s'agit de lui montrer ses erreurs. Nous, pauvres provinciaux, n'avons pas l'habitude de dire du mal des gens derrière leur dos. Or, maintenant que notre souverain a répandu ses instructions et ses décrets, comme on bande son arc sans faiblir, nous estimons que les gens en place n'en sont pas toujours dignes, que le peuple ne profite pas comme il le devrait des résultats du commerce et de l'industrie et que ses aspirations ne sont pas comblées. Notre but n'est pas d'étaler nos connaissances dans de creux discours, mais de voir nos propositions acceptées et mises en pratique.


1. Disciple de Confucius.

2. Musicien aveugle qui charmait les animaux.
 
« Lorsqu'un homme sans envergure occupe une place importante dans l'État, plus élevée sera sa fonction, plus dure sera sa chute. Aucun dirigeant, s'il n'a pas lutté pour la vérité et la vertu, n'est mort de mort naturelle. Il ne montera jusqu'au ciel que pour s'écraser sur le sol. »




LE CHANGEMENT ET L'IMMUABLE

Les trois réponses de Confucius.
LE SECRÉTAIRE DU PREMIER MINISTRE (s'avançant). - S'il fallait suivre aveuglément l'Antiquité sans rien changer et perpétuer toutes les institutions de nos pères sans y apporter aucune modification, la culture n'aurait jamais pu polir l'antique rusticité et l'on en serait toujours aux chars à bancs. Les uns ont innové tandis que les autres ont transmis leur héritage. Les lois et les règlements ont pu répondre aux exigences de la société et les machines satisfaire ses besoins. Confucius fit des réponses différentes à trois seigneurs qui le questionnaient sur l'art de gouverner et Yanzi servit sous trois monarques en appliquant des programmes différents. Non qu'ils aient agi en opportunistes, mais parce qu'il leur fallait tenir compte des nécessités du moment. Nos ministres ont déjà défini les grandes lignes de notre action et fixé les bases de la prospérité. Aussi serait-il souhaitable que vous ne vous embarrassiez plus d'arguments futiles et ne nous rebattiez plus les oreilles de thèses confucéennes ou moïstes.

L'ancienne harmonie.
LES LETTRÉS. - Lorsque Shi Guang, le maître de musique, tirait des harmonies de ses instruments, il ne faisait jamais de fausse note. Les saints monarques ne se sont jamais départis de la charité et de la justice dans leur gouvernement. S'ils changèrent le nom des institutions, ils n'en modifièrent jamais l'esprit. Depuis l'Empereur Jaune (1) jusqu'aux Trois Souverains, il n'en est pas un qui ne rayonnât par de sages enseignements, qui ne prît soin des écoles et des académies, qui ne prônât la charité et le sens du devoir et n'établît sur des bases solides les lumières de la civilisation. Tels sont les principes immuables jusqu'à la fin des siècles. Les Yin et les Tcheou s'y étaient conformés et ils furent florissants ; le roi de Ts'in périt d'avoir voulu les bouleverser. Le Livre des odes, lorsqu'il dit dans l'un de ses hymnes : « Bien que les hommes d'âge et d'expérience ne soient plus, il nous reste encore leurs lois », ne fait qu'exprimer l'idée que si les lois et les coutumes tombent en désuétude, il faut les restaurer ; une fois restaurées sur des bases plus fermes, il faut les mettre en pratique. À quoi bon les changer encore ?

La charrette et le bateau.
LE SECRÉTAIRE DU PREMIER MINISTRE. - Qui veut récolter du riz doit se conformer aux saisons, qui souhaite un État efficace se plie aux circonstances. Le prince de Shang avait vu, avec son regard d'aigle, que pour réussir il ne fallait pas employer les recettes du vulgaire, toujours grossières et de courte vue. Le médiocre se satisfait des anciens usages et le sot se fie à des on-dit. Il a fallu trois ans pour que les hommes s'habituent aux bateaux et aux charrettes après leur invention. Ce n'est qu'une fois les lois solidement établies que les sujets de Ts'in firent confiance au prince de Shang. Confucius n'a-t-il pas dit : « On peut étudier la sagesse à plusieurs, mais on ne peut pas partager le pouvoir » ? Vous pouvez nous aider à bâtir dans les cadres déjà tracés, mais nous ne vous permettrons pas de sortir de notre système politique et de notre cadre théorique.

Dure sera la chute.
LES LETTRÉS. - Le sage écoute beaucoup et s'en tient aux choses certaines. Il transmet et n'innove pas. Il est perspicace et n'agit qu'à bon escient ; son intelligence est pénétrante, mais il entreprend peu de choses. C'est ainsi qu'il réussit dans toutes ses entreprises et connaît une gloire inaltérable. L'homme de peu est superficiel mais toujours plein de grands projets ; il porte des fardeaux trop lourds pour sa faible constitution. Alors il s'arrête à mi-parcours : tels furent Su Ts'in (2) et le prince de Shang. Jetant aux orties les principes politiques des premiers monarques et niant la validité de leurs systèmes, ils ne voulurent compter que sur leur propre intelligence, leur vanité les perdit. Le Livre des mutations affirme : « Lorsqu'un homme sans envergure occupe une place importante dans l'État, plus élevée sera sa fonction, plus dure sera sa chute. Aucun dirigeant, s'il n'a pas lutté pour la vérité et la vertu, n'est mort de mort naturelle. Il ne montera jusqu'au ciel que pour s'écraser sur le sol. » Quand Yu le Grand procéda aux grands travaux hydrauliques, tout son peuple en comprenant l'intérêt, en souhaitait la prompte réalisation. Mais lorsque le prince de Shang établit ses lois, tous comprirent les désagréments qui allaient en résulter et craignaient d'être les victimes des châtiments qu'il avait institués. C'est pourquoi Yu le Grand, prince de Xia, régna sur la Chine après avoir mené à bien sa tâche. Tandis que le prince de Shang périt sitôt après avoir promulgué sa nouvelle législation. Certes, on peut, comme le prince de Shang, rester dans un splendide isolement, assuré de la justesse de ses vues, en dépit du démenti apporté par son siècle. Quant à nous, il est possible que nos faibles capacités ne nous permettent pas de partager avec vous la direction des affaires, mais au moins avons-nous la compensation de ne pas prendre des responsabilités qui nous dépassent.


1. Souverain mythique de la haute antiquité.

2. Politicien du IVème siècle avant Jésus-Christ ; il mourut assassiné.

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