Emil Ludwig, Juillet 1914 - par Edgar

  • Par arsin
  • Le 12/07/2012
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Par Edgar, sur son blog

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Excellent petit livre d'histoire. On lit sur la quatrième que Zweig appréciait Ludwig. Ca se comprend : Ludwig a, comme Zweig, une facilité à rendre vivant le récit d'un événement très complexe : le déclenchement de la première guerre mondiale.

Ludwig est assez courageux : allemand écrivant en 1929, il n'hésite pas à faire de l'empire austro-hongrois le principal coupable de la première guerre mondiale. Pour Ludwig, clairement, François-Joseph saisit l'occasion de l'attentat de Sarajevo pour essayer d'insuffler une dernière dynamique à un empire fini.

Une citation de l'Empereur : "Si la monarchie est destinée à périr, il faut au moins qu'elle le fasse convenablement !".

Le talent de Ludwig est de mettre en scène (un peu) ses personnages, mais de tempérer la liberté qu'il peut éventuellement prendre par un recours très fréquent à des extraits de télégrammes diplomatiques, d'articles de presse et de textes historiques qui recadrent le propos et évitent les dérives.

Dans l'ordre des culpabilités viennent ensuite la Russie tsariste, désireuse de s'étendre. La France et l'Allemagne sont ensuite coupables d'arrière-pensées, plus que de volontés expansionnistes. La France souhaitait regagner l'Alsace-Lorraine, surtout sous la présidence du lorrain Poincaré. L'Allemagne n'était pas mécontente de profiter de sa supériorité militaire pour desceller la triple-entente franco-anglo-russe.

C'est donc à un ballet d'arrières-pensées auquel on assiste un peu glacé.

Ludwig souligne, sans donner dans l'explication marxiste, la grande unité des classes dirigeantes européennes, certes soucieuses d'avancer leurs positions respectives, nationales, mais qui se connaissent, se fréquentent et déploient les mêmes politiques. D'un autre côté, les populations européennes, toutes désireuses avant tout de paix, mais qu'un manque de cohésion, de volonté, laisse sans voix. Seul espoir fugace, le rôle passage de Jaurès, tonnant contre la guerre en préparation. On sent qu'avec l'appui éventuel du Vatican, ou d'autres forces politiques, la guerre aurait pu reculer.

C'est d'ailleurs un des autres points essentiels de la lecture de Ludwig : la guerre a parfois tenu à rien. Tout à la fois elle était en gestation depuis des années, et Ludwig rappelle combien les puissances étaient prêtes, pressentaient le conflit. Mais en même temps, il suffit d'un ambassadeur qui tarde à transmettre une opinion avec l'empereur pour que l'engrenage qui mène au conflit tourne d'un cran supplémentaire.

Le lecteur est frappé de voir que les monarques de l'époque, tous cousins et alliés, en Angleterre, Russie, Allemagne, Autriche-Hongrie et dans les balkans, se tutoient par courrier, s'embrassent et sont parfois débordés par leurs fonctionnaires.

Ludwig sait reconnaître les mérites des uns et des autres, dans tous les cas, quel que soit le camp. Le hongrois Tisza est ainsi décrit comme un pacifiste intelligent.

La timidité est également coupable : l'Angleterre aurait pu, en rappelant dès le début son intention de s'engager à soutenir la Russie et la France, inciter l'Allemagne à freiner les ardeurs autrichiennes. Au lieu de cela, les britanniques ne se sont déclarés qu'au dernier moment, trop tard, laissant l'Allemagne penser que face à la France et la Russie seules, une carte pouvait être jouée.

La logique de l'honneur apparaît, en filigrane, comme criminelle, tout comme la bêtise bureaucratique. Les ultimatums, les papiers incendiaires sont plus mortels que bombes et fusils.

Ainsi, de Bethmann, chancelier allemand, qui écrit "il s'agit [...] d'étouffer la propagande panserbe, sans déchaîner en même temps une guerre universelle, et, si pour finir on ne peut éviter celle-ci, d'améliorer en ce qui nous concerne les conditions dans lesquelles nous devrons la faire".

Ludwig fustige le chancelier : "Nulle part la médiocrité d'esprit n'est aussi visible que dans cette phrase de bureaucrate écrite par un chancelier qui ne veut nullement la guerre comme les généraux, mais qui la voit venir et qui cependant, malgré le très net revirement de son emprereur, ne bouge pas le petit doigt pour l'empêcher et ne pense qu'à se montrer assez adroit pour ne pas paraître en être responsable aux yeux du monde..."

On se perd parfois dans la multitude d'ambassadeurs, ministres et députés, mais dans l'ensemble c'est passionnant.

*

On en reste là ? Non.

Evidemment l'histoire ne sert à rien si elle ne peut nous éclairer sur le présent. Et là le livre nous éclaire de deux façons.

Chronologiquement, il décrit parfaitement la première étape du vingtième sièce. celle qui précède la deuxième guerre mondiale puis la "construction européenne".

Sociologiquement, on peut surtout former des parallèles avec la crise actuelle de l'euro.

Toutes les chancelleries, tous les politiciens européens savent que l'euro est une absurdité potentiellement criminelle - qui sait jusqu'à quels extrêmes ira l'austérité et quelles réactions elle provoquera partout ?

Pour autant bien peu sont ceux qui osent affirmer que l'euro doit être abandonné. Des bureaucrates élevés dans le culte de l'euro comme dans celui de l'empire de Sissi sont incapables de voir à quoi peut mener l'attachement romantique à leur projet naufragé.

"Le mensonge et la légèreté, la passion et la crainte, de trente diplomates, princes et généraux, ont transformé pour quatre ans, par raison d'état, des millions d'êtres paisibles en assassins, brigands et incendiaires, pour à la fin ramener sur la terre barbarie, dégénerescence et misère. Aucun peuple n'a réalisé un bénéfice durable. Tous ont perdu plus qu'il n'est possible de rétablir en une dizaine d'années. Un continent étranger est devenu créditeur du nôtre. Haine et exaspération ont saisi les peuples qui auparavant rivalisaient en paix". (Cette expression de rivalité pacifique est tout un monde en soi. J'essaiera d'y revenir, mais pour moi la compétition entre monnaies européennes c'est exactement cela : une rivalité pacifique. Avoir voulu la bloquer ne supprime nullement la rivalité, elle l'exacerbe et l'ivite à trouver d'autres objets, peut-être moins pacifiques...)

Je m'arrête là. Ce petit livre se dévore, en tout cas je vous y invite !

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