Et le Gagnant ce soir est... - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 24/04/2012
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Par Descartes, sur son blog

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Pas si mal, Nicolas...

Comme pourrait avoir dit Churchill, "Ecrire un blog est toute une aventure. D'abord, c'est un jouet, un amusement. Puis, cela devient une maîtresse, puis un maître et, enfin, un tyran". J'aurais aimé avoir un peu plus de temps pour analyser les résultats, mais si je prends ce temps l'affaire n'intéressera plus personne... et puis je m'en voudrais de ne pas donner à mes fidèles lecteurs l'accroche pour pouvoir faire leurs commentaires. Je m'attèle donc, à partir des chiffres publiés aujourd'hui, à essayer de sortir quelques conclusions.

 

D'abord, la "surprise" du scrutin fut le vote pour Marine Le Pen. Et si je mets le mot "surprise" entre guillemets, c'est parce que ce n'est une surprise que pour ceux qui n'ont pas voulu la voir. Ou pour ceux qui ont clamé victoire et vendu la peau de l'ours - ou plutôt de l'ourse - avant de s'assurer qu'elle avait bien rendu l'âme. Pour ceux qui se sont essayés à l'exercice oh! combien ringard du "porte à porte" (1) la montée de Marine Le Pen était visible comme le nez au milieu de la figure. Je dois dire que je suis toujours étonné par la capacité de la gauche de se raconter des histoires au point de finir par les croire. Après s'être raconté que Marine Le Pen était nulle, que son programme était nul, que ses conseillers étaient nuls et que sa coiffure était nulle, on arrive logiquement à accepter comme une évidence qu'elle ne peut faire qu'un score nul. Il eut mieux valu s'infliger - ce que moi personnellement j'ai fait, aussi pénible que cela m'ait été - la lecture de ses textes et l'écoute de ses prestations. On aurait alors réalisé que, même si elle n'est pas la bête de scène que pouvait être son père, la candidate du FN n'était en rien "nulle". Mais elle est parfaitement consciente de ses limitations, et a su jouer intelligemment sur ses points forts - son humour, sa joie de vivre, sa gouaille, sa courtoisie et sa culture aussi - et occulter ses points faibles. N'ayant pas de véritable culture technique, elle a su faire confiance à  une équipe de conseillers qui, eux non plus, n'ont rien de "nuls". Son équipe a élaboré un programme bien construit et surtout très cohérent, en reprenant - sauf sur certaines questions "historiques" du FN, comme les rapatriés - des messages qui étaient ceux du PCF dans les années 1970 et qui ont une profonde résonance dans l'électorat populaire: protection de l'industrie française, souveraineté nationale, sortie de l'Euro et réforme profonde de nos rapports avec l'UE.

 

Certains vont nous expliquer maintenant que le score de Marine Le Pen signifie que 18% des votants sont tentés par une politique de haine. Rien n'est plus faux. Dans les quartiers populaires, et notamment dans les villes moyennes touchées par les fermetures d'usine à répétition, le vote Le Pen répond surtout à un sentiment d'inquiétude et d'abandon, la conviction qu'aucun parti politique ne vous représente. Que leurs problèmes ne sont pas pris en compte  et que les beaux discours s'évaporent après les élections (2). Mais ce n'est pas un simple vote protestataire. Si l'on prend la peine d'écouter les électeurs du FN, on s'aperçoit qu'il y a pour la première fois peut-être dans l'électorat populaire une véritable adhésion sur des questions comme la souveraineté (l'Euro, l'Europe), la libre concurrence qui amène la désindustrialisation et le chômage, l'immigration qui fait baisser les salaires et menace le "vivre ensemble" (3). Le FN répond en même temps aux revendications économiques et sociales et aux problématiques identitaires. C'est sa force. Comment la gauche pourrait lui disputer ces électeurs, alors qu'elle n'admet même pas que ces sujets posent un problème (4)?

 

J'avoue que devant le score de Marine Le Pen je suis pris de sentiments ambigus. D'un côté, je ne peux qu'être inquiet de voir qu'un sur cinq de mes compatriotes ont voté pour un parti qui traditionnellement défend un discours de haine. D'un autre côté, je suis tenté de me réjouir de voir qu'un citoyen sur cinq, et parmi eux une bonne partie de l'électorat populaire, est prêt à rejeter sans ambiguïté l'Euro et l'Europe de Maastricht. Peut être ce qui m'attriste le plus est de voir que personne à gauche n'est capable de capitaliser ce rejet et de le canaliser vers un programme progressiste.

 

La deuxième surprise, fort agréable celle-là, est l'excellent score de Nicolas Dupont-Aignan. 1,8 % ce n'est pas grande chose, me direz vous. C'est vrai. Mais pour un homme seul, sans argent, sans machine de propagande, sans parti politique, sans une cohorte d'élus pour défendre son nom sur le terrain, c'est un score excellent. Espérons que cela l'encouragera à poursuivre son travail. Il me semble d'ailleurs qu'il y dans ce vote une particularité intéressante que je n'ai pas eu l'opportunité de vérifier partout, mais qui se vérifie sur un certain nombre de résultats disponibles: il y a une forte corrélation géographique entre le vote pour Dupont-Aignan et le vote Le Pen. J'en tire la conclusion que la variable "anti-UE" qui est le marqueur du vote Dupont-Aignan est donc un paramètre déterminant dans le vote Le Pen. En tout cas, à l'issue d'une campagne ou personne ne s'est véritablement présenté comme pro-UE, les candidats qui se sont nettement positionné contre l'euro et contre l'UE dépassent les 20%.  J'aurais préféré que ce fut Dupont-Aignan à 18% et le FN à 1,8%, mais on ne peut pas tout avoir. En tout cas, on peut penser que ce message sera entendu par les candidats "éligibles"... on peut rêver, non ?

 

Enfin, la troisième "surprise" - là encore avec des guillemets, est le résultat de Jean-Luc Mélenchon. Là encore, ce n'est guère une surprise, du moins pour les lecteurs assidus de ce blog. Mélenchon est un gros crocodile, mais il chasse dans un tout petit marigot, qui est celui de la "gauche radicale". On sait que ce réservoir de voix varie, en fonction de la participation, entre 9 et 14% (5). Le programme et les thèmes de campagne choisis par le candidat excluaient à mon sens dès le départ que cette candidature puisse conquérir des électeurs dans les couches ouvrières ou populaires, exception faite des territoires ou le PCF garde encore un certain ancrage dans cet électorat. Ce qui laissait espérer, une fois déduit le score de Poutou et celui d'Arthaud, un score autour de 12%. Ce calcul s'est finalement révélé exact.

 

Que les troupes mélenchoniennes et le candidat lui même aient perçu ce résultat, fort honorable si l'on tient compte d'où l'on partait, comme un échec est très révélateur, et cela à plus d'un titre. Maurice Ulrich, dans un éditorial de l'Humanité particulièrement délirant, avait appelé le Front de Gauche à oublier le "principe de réalité". Et il a été suivi au delà de l'imaginable. Il faut aller relire sur le blog de Mélenchon les commentaires des derniers jours, chacun allant de sa prédiction, de son "rêve", l'un plaçant le Front de Gauche à 19% quand l'autre donnait "25% minimum" et une présence au deuxième tour. Ce délire, cette croyance qu'on peut faire la révolution, fut elle citoyenne, en un jour est assez caractéristique de l'immaturité politique de l'extrême gauche. Comme les enfants, ils ne supportent pas de devoir différer leurs envie. Leur slogan est toujours "tout, tout de suite", et si cela n'arrive pas vite, ils se découragent.

 

Mais plus sérieusement, ce score est un échec non pas parce qu'il est faible, mais parce qu'il témoigne que la percée vers l'électorat populaire n'a pas eu lieu. Mélenchon a raison de dire que le combat contre le FN est fondamental. Mais ses raisons ne sont pas les bonnes: ce n'est pas parce que Marine Le Pen soit "semi-démente", ou parce que le FN soit le parti de la haine, mais parce que la seule manière de faire triompher une alternative progressiste est de récupérer la confiance des couches populaires, actuellement captées par le Front National.

 

Le Front de Gauche a un besoin urgent d'analyse sérieuse sur le vote des couches populaires. Il faut comprendre pourquoi des gens qui socialement et économiquement ont tout intérêt à une politique progressiste ne trouvent pas l'offre de la gauche attractive. Cela implique un retour critique sur son propre discours, sur son propre programme. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ça commence mal: lorsqu'il s'agit d'expliquer le score, on trouve des coupables partout... sauf chez soi. C'est la faute aux sondages, qui ont démobilisé les gens. C'est la faute à Hollande, et à son vote utile. C'est la faute à la presse, qui nous a tiré dans le dos. En d'autres termes, pas besoin de la moindre révision, du moindre retour critique, du moindre examen de conscience. C'est un peu court.

 

 

Descartes

 

 

(1) je parle du véritable porte-à-porte, celui que certains militants font régulièrement, élections ou pas, et qui sert à écouter les gens et non pas à vendre un candidat comme on vend une encyclopédie. Eh oui, il y a encore dans certains quartiers des militants qui s'adonnent à ce sport de masochistes. Et ce qu'ils apprennent vaut bien tous les sondages du monde.

 

(2) Le fait est que les partis politiques n'ont plus en général une présence permanente: si l'on excepte quelques quartiers où il reste une cellule du PCF ou une section du PS vivante, on ne voit les politiques - en dehors des élus locaux - sur le terrain que lors des élections. Les partis ne prennent même pas la peine d'élaborer un projet ou un programme et le défendre en dehors des périodes électorales.

 

(3) Pas l'immigré concret, avec qui on discute au café et on mange un bon couscous avec une bouteille de Bordeaux, mais celui - abstrait - qui fait pression à la baisse sur les salaires, peuple les rues de femmes voilées et prie dans la rue. Les français ne sont pas, contrairement à une formule qu'on répète jusqu'à la nausée, racistes. Ils font une différence très nette entre l'immigré - personne concrète - et l'immigration - mécanisme abstrait. Si le PCF des années 1970 a pu encadrer l'électorat populaire, c'est parce qu'il comprennait cette différence, et proposait en même temps l'assimilation de l'immigré et l'arrêt de l'immigration. Ce qui lui vallut bien entendu des accusations de "racisme" à tort et à travers. Depuis que le "politiquement correct" s'est installé, cette différence n'est plus perçue.

 

(4) Ainsi, Mélenchon peut - écoutez le discours de la Porte de Versailles - déduire du fait que "en France tout le monde mange du couscous" la conclusion que "l'intégration marche". La question, bien évidement, est plutôt l'inverse: est-ce qu'en France "tout le monde boit du Bordeaux" ? Non ? Alors, nous avons un problème...

 

(5) 11,3% en 1988,13,9 en 2002,  8,9 en 2007

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