Front de Gauche: La défaite a dépassé toutes les espérances - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 16/06/2012
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Par Descartes, sur son blog

http://descartes.over-blog.fr

Addendum au 18/06/2012, par Pablito Waal : le second tour des législatives a confirmé cette débâcle, le Front de Gauche ne totalisant plus que 10 députés alors que le PCF seul en avait 15 en 2007, auxquels on pouvait ajouter 1 apparenté (J-P. Brard) et 3 députés du Parti de Gauche. On passe ainsi de 19 députés dans le périmètre du Front de Gauche de 2011 à moitié moins. Ainsi s'achève le bilan électoral de l'équipée mélenchonienne pour 2012 : une présidentielle où le tribun en chef n'a fait que réunir les voix de la gauche radicale, écrasant LO et le NPA, mais rien de plus, et un premier tour des législatives où le résultat est ... le même (le PCF totalisait 4.3% des suffrages exprimés en 2007, et 3.41% pour LO-NPA; en 2012, avec une participation plus basse, l'ensemble FDG+LO+NPA fait 7.9%...). En bref, en 2012, la gauche radicale n'a pas perdu ses voix, mais elle n'en a pas gagné, et a vu sa représentation politique laminée. Les grands meetings de la Bastille ou du Prado le valaient-ils?

Je l'avoue, je ne suis pas par nature un optimiste. Peut-être parce que comme disait mon grand père "l'optimiste et le pessimiste arrivent au même endroit, mais le pessimiste arrive content". Mais après les résultats du premier tour des élections législatives, je vois un petit rayon de soleil pointer dans le ciel obscur.

Bien entendu, il faut attendre les résultats du deuxième tour pour faire un bilan complet. Mais d'ores et dejà on peut, à partir des résultats du premier tout tirer un bilan de la stratégie du Front de Gauche. Je dirais même qu'il le faut, ne serait-ce que pour ne pas laisser le terrain libre aux habituels sycophantes qui ne manqueront pas d'attribuer le désastre - car il s'agit bien d'un désastre - à la presse, au méchant PS, à la météo, à la stupidité des français, bref, à n'importe quelle cause à l'exception bien entendu celles sur lesquelles on a un quelconque contrôle, à savoir, sa propre tactique et stratégie. C'est pour les dirigeants une question de survie: si la défaite du Front de Gauche est due à la conjonction des planètes, alors personne n'est responsable. Par contre, si elle est la conséquence de mauvais choix tactiques et stratégique, alors on a le droit de se demander pourquoi - et par qui - ces choix ont été faits.


Et des erreurs, il y en a eu. La principale étant une absence totale de réflexion électorale - ce qui n'est pas la même chose qu'une réflexion électoraliste. Le Front de Gauche a construit un discours qui cherchait à faire plaisir à ses militants d'abord, à un électorat  "gauchiste" ensuite, sans se demander comment ce discours pouvait être reçu par les différents électorats. Cela est net lorsqu'on examine les travaux de préparation du "programme populaire partagé" devenu "l'humain d'abord" (1). C'est encore plus net lorsqu'on examine la campagne présidentielle du candidat Mélenchon. J'avais commenté dans ces colonnes combien le "débat" entre Mélenchon et Marine Le Pen à l'émission "des paroles et des actes" avait été mal abordé par le candidat du Front de Gauche: ayant une opportunité de s'adresser à l'électorat de Le Pen, Mélenchon a pris un ton que cet électorat ne pouvait accepter. Du coup, son intervention était inutile - voir contreproductive - puisqu'elle n'était audible que pour ses propres militants, c'est à dire précisément par ceux qui n'ont pas besoin d'être convaincus.

 

La première question qu'une organisation politique de masse doit se poser est celle de savoir où elle ira chercher ses "masses". La campagne du Front de Gauche visait dans les faits l'électorat traditionnel de l'extrême gauche, le seul pour qui le discours mélenchonien était audible. Et si la mesure du succès est la conquête de cet électorat, alors on peut dire que Mélenchon a reussi à 99%. Seulement voilà, cet électorat est très étroit. Il ne pouvait pas amener Mélenchon à la présidentielle au dessus de 10-13% et 7-9% aux législatives (2). Pour aller au delà, il aurait fallu viser un autre électorat, répondre à ses interrogations et parler son langage. Et cela, les dirigeants du Front de Gauche ne l'ont même pas débattu. Avec l'arrogance intellectuelle qui caractérise l'extrême gauche, on a excommunié par avance tous ceux qui ont voulu sortir du langage bobo-femino-libertaire-europhile (comme André Gérin, pour ne donner qu'un exemple). Ceux qui voulaient sortir de l'Euro sont des "maréchalistes", ceux qui admettent que l'immigration pose des problèmes sont des vendus au FN. Avec un tel positionnement, difficile d'élargir son électorat.

 

Plus fondamentalement, les candidats  du Front de Gauche se présentent devant les électeurs sans véritable projet. Et "l'humain d'abord", me direz vous ? Et bien, qui peut croire qu'avec une dizaine de députés il y a une chance, aussi minime soit-elle, d'appliquer ce programme ? Lorsqu'on va à une élection législative, il faut porter devant les électeurs une posture qui soit moyennement réaliste. Répéter comme un disque rayé qu'il faut "de nombreux députés Front de Gauche" ne fait saliver personne. Que feront-ils ces députés une fois élus ? A quoi ils servent ? Voilà ce qu'il faut expliquer aux électeurs.

 

Mais l'erreur la plus grave, c'est certainement l'incapacité à se positionner rationnellement par rapport au PS. On arrive aujourd'hui à la situation ridicule dans laquelle les électeurs qui voteront pour un député Front de Gauche ne savent pas si celui-ci soutiendra le gouvernement - et éventuellement y participera - ou pas, puisque la principale organisation du Front de Gauche ne prendra cette décision qu'après le deuxième tour de l'élection législative.

 

Comme disait le Général, on ne fait de la politique qu'avec les réalités. Et la réalité, c'est que le PS est aujourd'hui devenu hégémonique à gauche. De son côté, le PCF n'a plus ce qui faisait sa force, un électorat discipliné, fortement marqué sociologiquement qui lui permettait, alors même qu'il était affaibli en moyenne, de conserver des "bastions" où il pouvait passer devant le parti socialiste au premier tour. Aujourd'hui, la logique du scrutin majoritaire fait que les autres partis de gauche ne peuvent avoir des élus qu'en s'entendant avec le PS, la seule exception étant constitué par les "notables" qui se font élire "intuito personae" et qui ne doivent rien ou si peu à leur parti. Depuis qu'il s'est engagé dans le Front de Gauche, le PCF perd à chaque élection entre le tiers et la moitié de ses élus, et au fur et à mesure que ses "notables" partent à la retraite il risque de devenir totalement marginal. De ce point de vue, la stratégie du Front de Gauche est un véritable échec: si elle a permis globalement de gagner des voix, la distribution géographique de ces voix, qui suit celle de l'électorat socialiste, fait qu'elle n'enraye pas - au contraire - la perte de sièges.

 

Ces erreurs de programme et de positionnement ont été encore accentués par la logique de médiatisation à outrance choisie par Mélenchon et son entourage. L'aventure de Hénin-Beaumont était à mon avis - je n'y reviens pas sur les raisons que j'avais abondamment abordé ici - une grave erreur au niveau local. Mais en plus, en polarisant la campagne du Front de Gauche sur cette circonscription et sur la seule problématique du Front National, ce parachutage a rendu inaudible la campagne locale des autres candidats du Front de Gauche, particulièrement en région parisienne.

 

Et c'est là qu'apparaît le petit rayon de soleil dont je parlais en introduction. Si Mélenchon avait fait un excellent résultat à la présidentielle, s'il avait réussi à se faire élire à Hénin-Beaumont, la stratégie "gauchiste" du Front de Gauche aurait été validée. Personne n'aurait osé la contester, tant il est vrai que la victoire justifie tout. La médiocre performance du Petit Timonier ouvre la porte à une remise en cause profonde de la stratégie suivie. Il n'est pas évident que l'opportunité soit saisie, parce que les "forces vives" du PCF capables de s'embarquer dans une véritable élaboration politique sont maintenant quasi-inexistantes. Mais qui sait...

 

Descartes

 

 

(1) Le changement de nom est terriblement significatif. Un "programme populaire partagé" est un objet déterminé: c'est d'abord un objet précis, un programme. Il s'adresse ensuite à un public précis, puisqu'il est populaire. Et enfin, il représente un accord entre plusieurs organisations, puisqu'il est partagé. Mais que veut dire exactement le titre "l'humain d'abord" ?

 

(2) D'ailleurs, la déception des militants qui ont fait la campagne est un effet de l'auto-intoxication habituelle de l'extrême gauche: parce qu'on a réussi un meeting, on s'imagine qu'on a "amorcé une dynamique". Mais aux meetings on voit d'autres militants, des gens déjà mobilisés. Ce ne sont pas eux qui font l'élection. Ce sont les électeurs, dont les militants ne représentent qu'une infime proportion.

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