Front de Gauche : repenser les alliances - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 23/06/2012
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Par Descartes, sur son blog

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On pourrait se dire "encore un article de Descartes sur le Front de Gauche"...Et nous aurions pu en publier d'autres. Mais celui-là est particulièrement intéressant car Descartes, à rebours de nombreux auteurs du Web, défend certaines institutions électorales de la Vème République, dont le refus de la proportionnelle. Son article semble se conclure par un avis de décès de la gauche radicale...ou plutôt sa "trotskysation", à savoir la réduction des partis du Front de Gauche à un rôle marginal, comme LO-NPA. Mais la conclusion que j'en tirerai sera différente : il faut agir autrement que par les partis politiques, et plutôt miner ceux-ci...

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Hier, la décision est finalement tombée: le PCF ne participera pas au gouvernement de Jean-Marc Ayrault. La décision ne surprendra personne. Elle ne fait que traduire les résultats des élections législatives. La faiblesse du Front de Gauche et les excellents résultats du PS ont réduit la marge de négociation des communistes à néant. Dans ces conditions, une participation ne peut se faire qu'aux conditions du PS, c'est à dire, le ralliement pur et simple. D'autre part, comme les socialistes ont bien marqué qu'ils n'étaient pas prêts à faire la moindre concession au PG, participer au gouvernement impliquait tourner le dos définitivement à la stratégie de Front de Gauche, et donc pour les dirigeants du PCF à manger leur chapeaux.

Jusqu'à la dernière minute, pourtant, le PCF a voulu maintenir les options ouvertes. Comment sinon interpréter le fait que cette décision, dont le principe aurait pu être discuté depuis des semaines, ait été pris aussi tard et dans une telle précipitation ? Imaginez-vous: un Conseil National du PCF examine le 18 juin le document qui sera soumis au vote des militants le 19 pour être finalement voté par une Conférence Nationale le 20. On savait les militants du PCF réactifs, mais tout de même... 24 heures pour examiner un texte, le discuter et le voter, est-ce des conditions qui permettent un débat serein ? Bien sur que non. Alors, pourquoi une telle précipitation ? Pourquoi ne pas avoir lancé cette discussion dès l'élection de François Hollande ? Que craignait la direction du PCF, puisque de toute manière le résultat du vote était par avance acquis ?

 

Et bien, l'explication éclaire d'un jour intéressant la situation du PCF. Jusqu'à la dernière minute, la direction du PCF a espéré un miracle: que le PS n'ait pas la majorité absolue tout seul, et que le résultat du PCF fut suffisant pour lui donner un rôle "charnière" dans la nouvelle majorité. Ou bien que les socialistes, en souvenir de leurs vieilles amours, seraient prêts à faire un geste, une concession programmatique qui permette au PCF d'y aller sans perdre la face. Peine perdue. Comme l'avait dit Claude Bartolone après les dernières cantonales, le PCF est mort et à rien ne sert d'essayer de le préserver, même comme force d'appoint. Jospin voyait un certain intérêt à ménager le partenaire communiste, qui à défaut de pouvoir lui disputer la primauté conservait encore un pouvoir de nuisance certain. François Hollande peut se permettre de le tenir pour quantité négligeable.

 

Il y a quelque chose de pathétique dans le texte voté par les communistes trois fois à trois jours d'intervalle. On y peut lire que "Pour l’heure, nous ne nous reconnaissons pas dans une conception présidentialiste du gouvernement
qui réduirait sa feuille de route au programme de premier tour du Président, un programme qui ne se donne pas, selon nous, les moyens du changement. Une conception qui nous paraît d’autant plus réductrice que le Président actuel a été élu grâce à une majorité beaucoup plus diverse, et notamment les 4 millions de voix du Front de gauche". Il y a là une profonde incompréhension de la dynamique de l'élection présidentielle. 

 

Les rédacteurs de ce texte continuent à raisonner comme si le PCF avait encore derrière lui un électorat discipliné, qui suit ses consignes. Si tel était le cas, alors oui, Hollande devrait son élection à ceux qui auraient donné l'ordre de voter pour lui, et il serait juste de demander des contreparties - à condition de les demander avant l'élection. Mais l'époque ou le PCF avait ce pouvoir est depuis longtemps révolue. Aujourd'hui, les gens votent ce qu'ils ont envie de voter, et ce sont les partis qui courent derrière. Et ceux qui croient que si la direction du PCF avait appelé ses électeurs à voter contre Hollande ce dernier aurait été battu se bercent de douces illusions. François Hollande a été élu avec dix-huit millions de voix. Parmi ces voix, il y a peut-être celles des quatre millions qui ont voté Mélenchon au premier tour. Mais ces quatre millions de voix ne sont pas des "voix du front de Gauche". Elles ne lui appartiennent pas. Ce ne sont pas des voix que le Front de Gauche aurait pu donner ou refuser au candidat socialiste. Avant le deuxième tour, François Hollande a explicité son programme. Et dix-huit millions d'électeurs ont voté pour lui. Au nom de quoi pourrait-on lui demander de revenir sur ses engagements sous prétexte que certains de ses électeurs auraient voté tel ou tel autre candidat au premier tour ? Ceux qui au premier tour auront voté Bayrou ou Le Pen et qui ont voté pour Hollande au deuxième tour auraient-ils droit, eux aussi, à ce que le président change la "feuille de route" du gouvernement pour tenir compte de leur vote ?

 

Au fond, le PCF est toujours dans la logique de la IVème République: les gens votent pour des partis, et ceux-ci négocient ensuite le programme du gouvernement, au risque d'aboutir à des compromis boiteux, à des mesures incohérentes ou contradictoires, quand ce n'est pas au "saupoudrage" clientéliste pour donner un bout de fromage à chacun (1). Mais la logique de la Vème est toute autre: les candidats présentent des projets qui sont soumis au pays. Et c'est le projet qui déplaît au moindre nombre qui est mis en oeuvre (par le mécanisme "au premier tour on choisit, au second on élimine"), en principe dans son intégralité aux aléas des contre-poids démocratiques près. Dans cet esprit, demander à Hollande de modifier son programme pour "tenir compte des 4 millions de voix du Front de Gauche" n'a pas de sens. Ce serait trahir les quatorze autres millions, qui ont eux voté pour que le programme Hollande soit appliqué tel quel... (2)

 

Le raisonnement du PCF - c'est encore pire au Front de Gauche - est un raisonnement de "parti charnière" qui illustre jusqu'à la caricature pourquoi il ne faut pas aller vers la proportionnelle. Si François Hollande a été élu par quatorze millions de voix "sociales-libérales" et par quatre millions de voix "front de gauche", la logique voudrait qu'il fasse une politique "sociale-libérale". Le Front de Gauche semble appeler de ses voeux un système à l'israélienne ou les voix qui se portent sur les partis extrémistes minoritaires pèsent finalement plus lourd à l'heure des choix que les voix qui se portent sur les partis majoritaires. Ce n'est pas ce que les français veulent, et ils ont raison. Certains m'objecteront que le taux d'abstention aux législatives est la preuve que le système n'a pas de légitimité. C'est à mon avis un mauvais raisonnement: la légitimité du parlement ne se mesure pas au nombre de gens qui vont voter, mais au statut que les gens donnent aux lois. D'innombrables exemples - pour n'en donner que deux, la loi sur la reforme des retraites et les deux lois sur le port du voile - montrent au contraire que le vote parlementaire conserve toute sa légitimité, puisqu'il met fin aux débats sans qu'il y a pour autant une résistance des citoyens à leur mise en oeuvre. Il y eut des grandes manifestations contre la réforme des retraites avant le vote de la loi, aucune après. Tout simplement parce que les organisations syndicales sont conscientes que les français ne toléreraient pas qu'on proteste contre une loi votée par le Parlement. Difficile de trouver une meilleure preuve de légitimité.

 

La conclusion de ce raisonnement est évidente: dans la logique actuelle - et elle n'est pas prête de changer - le programme de gouvernement s'écrit avant l'élection présidentielle, et non après. Si l'on veut peser sur celui-ci, il faut arriver à un compromis préalable au vote. Après, c'est trop tard. Une fois que le peuple s'est exprimé en élisant le porteur d'un programme, celui-ci ne peut le modifier sous peine de trahir ce vote. Cette simple constatation oblige le Front de Gauche à repenser ses rapports avec le PS sous peine de se marginaliser définitivement. Et là, il a un choix à faire: soit négocier avant, avec des chances de peser sur un projet qui sera commun, soit aller à l'élection avec son propre projet et demander aux citoyens d'arbitrer. Mais si l'on choisit la deuxième option, on ne peut pas ensuite se plaindre que le gagnant n'accepte pas de modifier son programme - au mépris de l'arbitrage - pour accommoder le perdant. C'est un peu comme dans un procès civil: on peut toujours négocier avant le jugement, mais une fois que le juge s'est prononcé, il n'y a plus à discuter et le perdant paye le gagnant. Le jeu électoral - quelque soit le système retenu, d'ailleurs - a sa règle du jeu. Le scrutin majoritaire privilégie ceux qui arrivent à passer des accords avant le premier tour. Bien sur, un parti est libre de jouer ou non le jeu, mais s'il refuse de le jouer, il ne peut pas ensuite pleurnicher que ses résultats sont mauvais parce que le système serait "injuste".

 

Chacun peut avoir son opinion sur le Parti Socialiste, et on ne peut pas me suspecter d'avoir une quelconque tendresse envers lui. Mais il faut admettre la réalité: le PS occupe une place dominante dans la gauche, qui ne fait que traduire la place dominante des couches bénéficiaires des politiques "sociales-libérales" à la gauche de l'échiquier politique. Sauf à ramener les couches populaires vers la gauche - comme le fit le PCF pendant trente ans - aucune  organisation de la "gauche radicale" n'est donc en mesure aujourd'hui de lui disputer cette place. Le jeu électoral à gauche s'organise donc autour de lui. A partir de là, il faut faire le choix: ou bien arriver à des accords avant l'élection - qui peuvent être stratégiques ou plus logiquement tactiques - pour accéder à une parcelle de pouvoir, parcelle forcément limitée par l'état du rapport de forces; ou bien se mettre en marge du système en claironnant une "autonomie" absolue. A droite, le Front National a fait ce deuxième choix et pratique avec succès une politique d'influence qui ne s'appuie pas sur les élus. A gauche, le Front de Gauche n'arrive pas à se décider, notamment parce que le PCF est déchiré entre les tendances "isolationnistes" d'une partie de sa base qui voudrait revenir à une pureté originelle - et largement imaginaire - en coupant les ponts avec le PS, et la "realpolitik" de l'appareil dont l'objectif est de sauver le capital d'élus.

 

Pour les raisons que j'ai expliqué, le système électoral majoritaire ne permet pas d'être en même temps "pur" et avoir des élus. Le FN l'a compris et s'est résigné à une représentation sans aucun rapport avec son poids électoral, sans pleurnicher à chaque fois sur l'injustice du monde. Le PCF, comme l'âne de Buridan, n'arrive pas à choisir entre ses élus et sa pureté. Voulant avoir les deux, il fait par défaut le choix de n'avoir aucun.

 

Je pense, personnellement, que le choix des "purs" - quelque soit la sympathie personnelle que j'éprouve pour eux - est désastreux. Il réduirait le PCF à devenir un NPA ou LO bis, isolé dans sa tour d'ivoire en attendant le jour de l'apocalypse.  Mais la "realpolitik" telle qu'elle a été pratiquée par la direction du PCF - c'est à dire, en prétendant qu'il existe des accords ou des coïncidences programmatiques là où il n'y en a pas - l'est aussi. Elle a conduit le PCF à vendre plusieurs fois son âme pour un plat de lentilles. Alors, des accords avec le PS, oui, mais des accords pesés, réfléchis, et surtout, dont les motivations doivent être transparentes pour les électeurs. Essayer de faire croire aux citoyens que tout à coup on est d'accord sur un projet - comme ce fut le cas avec la "gauche plurielle" - est idiot, et tout aussi idiots sont les accords fondés sur la désignation d'un ennemi commun, genre "battre la droite" ou "barrer la route au FN". Les électeurs sont intelligents, et ils savent eux aussi que la politique est faite de rapports de force, et non d'embrassades entre bisounours. C'est pourquoi d'ailleurs pleurnicher sur la volonté du PS d'avoir le pouvoir tout seul est ridicule. Après tout, imaginons la situation inverse: si Mélenchon avait été élu à l'Elysée, n'aurait-il pas essayé d'avoir une majorité à lui pour lui permettre d'appliquer son programme ? Et s'il l'avait obtenue, aurait-il modifié ce programme pour tenir compte des "quatre millions d'électeurs "sociaux-libéraux" de François Hollande qui ont voté pour lui au deuxième tour" ? Bien sur que non. Et les électeurs le comprennent parfaitement.

 

Non, les accords ne sont jamais fondés sur l'amour entre les parties. Ils sont fondés sur une convergence d'intérêts, c'est à dire, sur l'avantage que chaque partie peut en tirer, et sur l'analyse coût/avantages. Il n'y a rien de honteux à faire un accord de désistement réciproque avec des gens avec qui on n'est d'accord sur rien si l'on conclut que l'avantage tiré de l'accord en vaut la peine. Et l'électorat peut parfaitement le comprendre si on lui explique les faits sans fard et sans vouloir déguiser les réalités sous les grands principes.

 

Mais pour négocier un tel accord, encore faut-il savoir ce qu'on veut. En d'autres termes, il faut savoir hiérarchiser les mesures de son programme et avoir une idée de quel serait le périmètre des mesures qui, si elles étaient reprises par le parti dominant, justifieraient un accord de désistement au premier tour. Les écologistes ont su le faire: en 1997, ils ont eu la peau de Superphénix, un objectif qu'ils poursuivaient depuis des lustres, en échange de leur soutien. Qu'est ce que le PCF a obtenu comme mesure en 1997 pour prix de sa participation au gouvernement ? Rien. Absolument rien. Et c'est normal, puisque le PCF ne savait pas quoi demander et s'est contenté lors de la négociation d'un vague accord "pour une politique de gauche". Essayez de faire l'exercice: en lisant "l'humain d'abord", sauriez-vous me dire quelles seraient les mesures qui, si elles avaient été reprises par François Hollande, auraient rendu possible la participation du Front de Gauche au gouvernement ? Lorsque le Comité National du PCF déclare que "les conditions de notre participation au gouvernement Ayrault ne sont pas réunies. Ce qui ne préjuge pas de l’avenir, nous restons disponibles au cas où elles se créeraient", de quelles conditions parle-t-on ? Quelle serait l'offre considérée comme suffisante pour "créér les conditions" qui ne sont pas réunies aujourd'hui ? Ces questions soulignent combien le travail sur la question du programme, et notamment une hiérarchisation des propositions qui permettrait de sortir d'un "tout ou rien" gauchiste, est essentielle si l'on veut éviter la marginalisation complète.

 

Je crains que "l'autonomie conquérante" - le nouvel slogan du Front de Gauche - ne conduise finalement à une marginalisation définitive de la "gauche radicale". Cette marginalisation serait-elle une tragédie ? Je commence à me le demander... quand on voit les dégâts que cette "gauche" a fait..

 

Descartes

 

 

 

(1) Exemple: la politique énergétique du gouvernement Jospin, qui a maintenu le choix du nucléaire tout en jetant aux lions Superphénix puisque c'était le prix des Verts pour participer à la majorité.

 

(2) En fait, c'est plus compliqué que ça: Hollande a été élu par les voix socialistes et Front de Gauche, certes, mais cela n'aurait pas suffi: il a fallu aussi l'appoint d'électeurs du FN, du Modem... faudrait-il demander à Hollande de modifier son programme pour accommoder les préoccupations de ces électeurs aussi ? On voit bien qu'on arrive rapidement à des contradictions insurmontables...

Hollande gauche législatives gouvernement Front PCF proportionnelle projet communistes radicale

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