Il est temps que ça s'arrête - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 08/04/2012
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Par Descartes, sur son blog

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 love ça suffit!!! - Grand

J'avoue avoir du mal en ce moment à tenir ce blog. Lorsque je l'ai lancé, ma seule ambition était de lancer un débat sur les sujets de l'actualité. Mais l'actualité se dérobe. Elle est de moins en moins actuelle. L'actualité qui devrait nous conduire le plus au débat, parce qu'elle détermine notre avenir - ou du moins notre avenir proche - semble rentrer dans une sorte de boucle, d'où rien de nouveau ne sort. Paraphrasant le personnage de Sacha Guitry, "tout ce que tu peux me dire, je l'ai déjà entendu, tout ce que je peux te dire, je l'ai déjà dit à quelqu'un".

 

La triste vérité est que nous irons aux urnes dans deux semaines sans véritable choix politique. Non pas parce que les politiques proposées ne sont pas différentes entre elles: il y a un gouffre entre le projet proposé par Mélenchon et celui défendu par Hollande, celui proposé par Hollande par rapport à celui de Sarkozy. S'il n'y a pas de véritable choix, c'est parce qu'au delà des promesses et des rodomontades, aucun de ces programmes ne se donne les moyens de faire quelque chose de différent de ce qui se fait aujourd'hui.

 

L'histoire des trente dernières années est l'histoire de la victoire du consommateurs et du rentier sur les producteur. La construction européenne, la privatisation générale de l'économie, le libre-échange généralisé et la financiarisation ne sont que la manifestation de cette victoire. La conséquence a été la paupérisation des producteurs: pression à la baisse des salaires, chômage de masse, délocalisation des productions. Il faut bien comprendre que l'enrichissement des consommateurs et l'appauvrissement des producteurs sont les deux faces de la même médaille: on ne peut pas avoir des chemisettes bon marché "made in China" et une industrie textile française payant de bons salaires, des voitures pas chères "made in Roumanie" et des usines automobiles installées en France.

 

Mais alors, me direz vous, si chacun de nous est en même temps producteur et consommateur, pourquoi avons nous accepté de sacrifier une moitié de nous mêmes en l'honneur de l'autre ? La raison est que ce sacrifice n'a pas été fait d'une manière homogène. Si la "concurrence libre et non faussée" a pu s'imposer dans les années 1980 comme l'idéal économique, c'est parce qu'elle fait l'affaire des hordes de consommateurs mais ne sacrifiait qu'une partie des producteurs: ceux des industries de main d'oeuvre (métallurgie, textile...). Les classes moyennes ont cyniquement sacrifié la classe ouvrière pour maintenir et augmenter leur niveau de vie. Il n'y a qu'à voir la manière dont ces industries ont été restructurées pendant les deux septennats de François Mitterrand, par des gouvernements socialistes qui ont poussé les feux de l'Europe libérale tout en compatissant médiatiquement aux malheurs d'un prolétariat en plein désarroi.

 

Seulement, le mécanisme ne s'est pas arrêté là. Après avoir rasé l'appareil industriel, la "concurrence libre et non faussée" est en train de menacer d'autres couches sociales. Et du coup, les classes moyennes commencent à prendre peur. Ceux-là même qui prêchaient la patience quand les ouvriers perdaient leurs emplois commencent à prêcher la révolte quand ce sont les "bac+4" qui ne trouvent plus du travail (1). Que voulez-vous, pour le professeur le chômage de l'ouvrier lorrain est une question théorique, le chômage du diplômé est celui de ses enfants, et chacun sait très bien pour qui sonne le glas. Les couches moyennes se sont comportées comme l'aventurier qui jette successivement ses amis au crocodile avec l'espoir qu'il sera mangé en dernier. Seulement, on arrive au moment où il n'y a plus rien à jeter au reptile, et celui-ci est toujours affamé. Mais les classes moyennes n'ont toujours pas compris que de continuer dans cette voie elles se feront dévorer comme se sont fait dévorer ceux qui sont passés avant eux. Au contraire, elles cherchent toujours ce qu'on pourrait jeter au crocodile pour retarder le moment fatal: à gauche, certains proposent, après lui avoir jeté en pâture les ouvriers, de lui faire manger "les riches" (c'est assumé chez Mélenchon, plus feutré chez Hollande). A droite, on est moins explicite, mais on multiplie aussi les clins d'oeil et les mesures en faveur des classes moyennes alors que le discours général est celui de la "rigueur". Tout ça contribue à maintenir dans les couches moyennes l'illusion que le "bon vieux temps" des années 1980 peur revenir. Tant qu'elles partagent cette illusion, il n'y a guère d'ouverture pour une "autre politique".

 

Nos politiques ne manquent pas d'imagination. Mais ils se rendent compte que tout changement de voie implique une remise en cause de cet équilibre entre consommateurs et producteurs, et qu'une telle remise en cause serait de nature à leur aliéner les couches moyennes, grandes bénéficiaires de la victoire du consommateur. C'est pourquoi, de l'extrême gauche à la droite libérale, personne n'ose toucher aux vaches sacrées de la construction européenne: le marché unique, la monnaie unique, la libre circulation. Seuls ceux qui ne craignent pas la sanction des couches moyennes peuvent s'y risquer sans être immédiatement marginalisés. Mais tous les autres sont tétanisés par cette question.

 

Le plus paradoxal, c'est que la seule remise en cause sérieuse de l'équilibre entre production et consommation vient... de la droite. Avec le slogan "travailler plus pour gagner plus", le candidat Sarkozy avait réussi à capter une bonne partie de l'électorat populaire. Ce slogan, dénoncé - et ce n'est pas un hasard - par l'ensemble de la gauche, est l'illustration parfaite du conflit entre producteurs et consommateurs. "Travailler plus pour gagner plus" est une formule qui rétablit le lien entre la production de richesse et sa consommation, avec le corollaire évident et souvent ignoré qu'à force de produire moins, on finit forcément à la longue par consommer moins. En face, le discours de la réduction du temps du travail et l'illusion que "les riches peuvent payer" tend au contraire à distendre le rapport entre production et consommation: on peut consommer plus tout en travaillant moins.

 

Au fonds, le discours politique actuel à gauche - et notamment dans la gauche dite "radicale" - repose sur une illusion: celle qui consiste à croire qu'il y a dans la société des vastes réserves de richesse non utilisées, et qu'il suffit d'en déposséder leurs propriétaires et de les répartir justement pour que tout le monde soit heureux. Mais les chiffres et l'expérience historique montrent le contraire, une fois qu'on laisse de côté l'illusion monétaire pour se concentrer sur l'économie réelle. D'abord, on constatera que les révolutions n'ont jamais amélioré le niveau de vie par simple redistribution des biens des "riches" vers les "pauvres". Ni la révolution russe, ni la révolution française n'ont eu cet effet. Si les révolutions ont, dans le long terme, amélioré le niveau de vie c'est en créant les conditions pour une augmentation de la productivité des activités économiques existantes et la création de nouvelles. La raison est que la plus-value globale produite par l'économie est bien moins importante qu'on ne le croit généralement: les revenus "des riches" sont impressionnants individuellement, mais a cause de l'effet pyramide leur redistribution ne suffirait pas pour résoudre tous les problèmes. Prenons les chiffres (tableau complet ici): la moyenne du niveau de vie est en France en 2011 de 22140 € (soit un peu moins de 2000 € par mois). En d'autres termes, si l'on répartissait le revenu uniformément, avec une parfaite égalité, entre tous les français, on aboutirait à ce chiffre exprimé en niveau de vie. Les 10% les plus riches reçoivent en moyenne par tête de pipe 53000 € par an (soit quelque 4400 € par mois) alors que les 10% suivants recoivent eux en moyenne 31000 € par an (soit 2600 € par mois). Maintenant, imaginons qu'on décide de "raboter" le dixième décile pour l'amener au niveau du 9ème. Cela permettrait de remonter le niveau de vie de l'ensemble de chacun de... 180 € par mois. Pas de quoi se rouler par terre.

 

L'erreur historique de la gauche depuis 1945 est d'avoir préféré à la pensée marxienne, centrée sur la question de l'expansion des forces productives, une ligne qui rappelle beaucoup plus la tradition chrétienne avec sa vision malthusienne de la redistribution. Elle ne comprend pas qu'une politique qui ferait gagner un point de croissance par an ferait infiniment plus pour la prospérité des plus pauvres - et des autres - que la pure redistribution des revenus des riches (2). Il est grand temps de sortir de cette erreur, et de se rendre compte que le problème essentiel qu'il faut traiter aujourd'hui est celui de la manière dont les biens sont produits autant que celle dont ils sont distribués. Mais il est peut-être trop tôt pour que les classes moyennes admettent cette réflexion. Aussi longtemps qu'ils penseront pouvoir trouver quelqu'un pour jeter aux crocodiles...

 

Descartes

 

 

(1) On trouve sans difficulté des discours qui révèlent cette distinction sans ambages. Ainsi par exemple, Pierre Laurent peut-il déclarer que "la situation de l'emploi est grave, puisque même les diplômés bac+4 ne trouvent pas de travail"...

 

(2) J'insiste sur la question du revenu, parce que la question du patrimoine est le résultat d'une illusion: l'essentiel du patrimoine des riches est en fait une promesse de revenu, et n'est pas liquide en lui même.

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