Inflation et déflation - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 21/05/2012
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Par Descartes, sur son blog

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Inflation et déflation ne sont pas symétriques...et faire marche arrière n'est pas facile.

Les économistes sont des drôles de bêtes. Lorsque la crise a commencé en 2008, le croquemitaine qui faisait peur à tout le monde était la déflation. Les chroniqueurs veillaient sur l'indicateur des prix, et nous décrivaient les multiples malheurs qui nous menaçaient si par malchance celui-ci venait à tomber sur la pente savonneuse. Les hommes politiques, des deux côtés de l'Atlantique, défendaient à qui mieux mieux des politiques de relance, massives aux Etats-Unis, plus faibles ailleurs, pour nous empêcher de tomber dans le trou. Quatre ans plus tard, les mêmes politiques appliquent en Grèce et ailleurs des politiques qui recherchent explicitement la déflation. C'est à plus rien comprendre.

 

C'est pourquoi il me semble intéressant de revenir sur la question de l'inflation et la déflation. Deux phénomènes qui déroute les économistes néo-libéraux, précisément parce qu'ils échappent à l'idée d'un agent économique pleinement rationnel. Commençons par poser un problème: nous savons que, dans une économie de marché, les prix sont déterminés par les lois de l'offre et la demande. Si la demande s'accroît ou l'offre diminue, alors les prix augmenteront, et diminueront dans le cas contraire. Et pourtant, cela semble contredire notre expérience quotidienne. Alors que nous sommes depuis quatre ans en crise, que les gens n'ont pas de sous, que notre appareil productif travaille en sous capacité, que nous importons de plus en plus de pays à faibles coûts... et pourtant les prix - et les salaires - continuent à augmenter. Comment expliquer cette contradiction ?

 

La réponse est que, contrairement à ce que croient les libéraux pur jus, les prix ne sont pas déterminés uniquement par les marchés. Ils sont aussi déterminés par des comportements des agents économiques qui tiennent à l'histoire, à l'expérience, à la psychologie, aux décisions politiques. Et qui sont totalement indépendants de l'équilibre du marché. Prenons un exemple si vous le voulez bien. Imaginons un pays ou un dictateur bienveillant a décrété que les travailleurs auraient chaque premier du mois une augmentation de 10%. Bien entendu, les entreprises répercutent le coût de ces augmentations dans les prix, qui augmentent eux aussi tous les premiers du mois de 10%. Dans ce pays merveilleux, le pouvoir d'achat reste stable (puisque salaires et prix augmentent à la même vitesse), mais le niveau des prix, comptabilisé par l'organisme statistique, montrera une augmentation de l'indice de prix - "inflation"(1) - supérieure à 120% par mois. Pourtant, l'offre et la demande continuent à être la même. L'équilibre du marché n'est pas modifié, et pourtant les prix augmentent...

 

Un autre exemple d'inflation sont les "bulles" immobilières. Là, la cause de l'inflation est une mauvaise anticipation: les acteurs économiques, en se fondant sur une expérience passée, constatent que le prix de l'immobilier monte. Ils sont tentés d'acheter le plus vite possible - pour devancer l'augmentation - et cet excès de demande fait encore monter les prix, ce qui confirme et renforce l'anticipation à la hausse des prix de l'immobilier. Cette demande supplémentaire provoque aussi un "boom" de la construction, et aussi une augmentation de la dépense des ménages persuadés de posséder un bien qui vaut beaucoup d'argent et donc dispensés d'épargner - c'est ce qu'on appelle "l'effet de richesse" - donc une augmentation générale de la demande, des salaires et des prix. C'est ce qui s'est passé en Espagne. Dans cet exemple, l'équilibre du marché se trouve bien déplacé, mais non par des circonstances "objectives". C'est la "croyance", l'anticipation d'une hausse de prix qui in fine provoque la hausse en question. C'est ce qu'on appelle une anticipation auto-réalisatrice.

 

La déflation, c'est le phénomène inverse. Pour reprendre l'exemple précédent, imaginons que dans un pays les acteurs économiques prévoient une baisse des prix de l'immobilier. Ils auront alors tendance à vendre le plus vite possible pour dévancer la baisse. A l'opposé, les éventuels acheteurs seront tentés de différer leur achat pour profiter de la baisse. Cela se traduit par une augmentation de l'offre et une réduction de la demande... donc par la baisse des prix, ce qui justifie les uns et les autres dans leurs prévisions et tend à pousser la baisse encore plus.

 

Inflation et déflation semblent symétriques. Pourtant, elles ne le sont pas. Il existe beaucoup d'instruments qui permettent de contrôler une spirale inflationniste, il est beaucoup plus difficile de sortir d'une spirale déflationniste. La raison est que l'inflation est une expansion des prix et des salaires: il suffit donc de bloquer l'un et l'autre à la hausse pour arrêter la spirale. L'Etat a toujours par exemple la possibilité d'augmenter les taux d'intérêt et donc de "refroidir" l'économie. Par contre, l'Etat ne peut pas toujours réduire les taux d'intérêt, tout simplement parce que les taux d'intérêt ne peuvent être négatifs: une fois qu'on arrive au plancher, c'est fini. C'est ce qui est arrivé au Japon après l'implosion de la bulle immobilière. La Banque du Japon a essayé de relancer l'économie en réduisant les taux d'intérêt à zéro, sans effet. Il s'est suivi une stagnation qui dure depuis.

 

Pourquoi je vous parle de tout cela ? Parce que cela vous permet de comprendre que même dans une union monétaire comme l'Union européenne, avec des frontières ouvertes et un "marché unique", il est parfaitement possible d'avoir des taux d'inflation différents selon les pays, en fonction des anticipations, des politiques sociales et  des mécanismes qui répercutent les prix sur les salaires et vice-versa. L'idée que le marché unique et la libre circulation allaient "uniformiser" le niveau des prix et des salaires a fait long feu: en pratique, parce que les histoires ne sont pas les mêmes, les niveaux d'inflation peuvent être différentes. Dans les pays "latins", les gens sont plus sensibles au salaire facial qu'au salaire réel. La paix sociale exige donc qu'on augmente chaque année les salaires d'un taux supérieur, quitte à augmenter aussi les prix. Dans les pays "nordiques", les gens sont plus sensibles au salaire réel, et on peut alors se permettre des augmentations de salaire qui correspondent aux augmentations du pouvoir d'achat. Du point de vue économique local, ces comportements sont neutres (2). Mais que se passe-t-il lorsque ces pays sont placés au sein d'une union économique ? Les pays qui ont les plus fortes inflations verront les prix et les salaires augmenter: leurs produits seront donc de moins en moins compétitifs et leurs déficits commerciaux se creuser. Ceux qui auront les plus faibles inflations verront au contraire leurs produits devenir plus compétitifs et feront des excédents. Avant l'union monétaire, on compensait cet effet en dévaluant la monnaie. Cela revient à baisser simultanément les prix et les salaires exprimés dans la monnaie des autres pays. Mais avec l'union monétaire, c'est aujourd'hui impossible. La seule manière de récupérer la compétitivité perdue... c'est de baisser effectivement les prix et les salaires par rapport aux autres. Et étant donné le faible taux d'inflation des "meilleurs élèves" de l'Union, cela implique de rentrer dans une spirale déflationniste. A moins de réussir à convaincre l'Allemagne, la Finlande et les Pays-Bas de faire un coup d'inflation.

 

Dans une union monétaire sans transferts permanents, tout écart sur les taux d'inflation se traduit immédiatement par un écart de compétitivité et donc par un creusement des déficits. N'ayant plus le "stabilisateur automatique" qu'est la valeur de la monnaie, l'équilibre du système repose sur une procédure disciplinaire permanente pour s'assurer que tout le monde en Europe fait la même politique économique. Si l'on observe la situation grecque, on voit mal comment une telle contrainte pourrait être politiquement acceptable.

 

 

Descartes

 

 

 

 

(1) Si j'ai mis le mot "inflation" entre guillemets, c'est parce qu'il y a une certaine confusion quand à ce qu'on appelle inflation. On a tendance à parler d'inflation dès que les prix augmentent, ce qui tend à faire penser que toute augmentation des prix a les mêmes causes et peut donc être traité avec les mêmes remèdes. Or, ce n'est pas le cas: l'augmentation générale des prix liée aux chocs pétroliers de 1974 et 1977, par exemple, n'appellent certainement pas les mêmes remèdes que la "stagflation" des années 1980. Sans entrer dans la grande querelle des définitions, disons qu'on appelle inflation une augmentation générale, continue et auto-entretenue - c'est à dire, non provoquée par un choc externe - des prix.

 

(2) Enfin, pas tout à fait. Le fait d'augmenter prix et salaires du même taux est neutre pour les travailleurs, mais pas pour les rentiers, puisque la valeur relative de l'épargne tend à diminuer à chaque augmentation. L'inflation, comme disait Keynes, provoque "l'euthanasie des rentiers", et par ce biais provoque une redistribution des générations passées vers les générations futures. C'est pourquoi plus un pays vieillit, plus il a peur de l'inflation.

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