Inflation et échelle mobile des salaires - par Hugo Prod'Homme

  • Par arsin
  • Le 23/10/2012
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Par Hugo Prod'Homme, sur le blog de Yohann Duval

http://duvalyohann.over-blog.fr

Commentaire de Pablito Waal : je publie ce texte avec un certain scepticisme, car il illustre certains problèmes dans l'analyse "keynésienne" (ou sa version courante en France) à gauche : celle qui consiste à ignorer le point de vue de l'épargnant, qui est lui victime de l'inflation, pour ne prendre que le point de vue de l'emprunteur, le point de vue de l'épargnant étant rejeté dans la case honnie du rentier (alors qu'on n'épargne pas forcément pour capitaliser...). Qu'on soit contre les revenus du capital, c'est une chose. Mais quand l'inflation détruit le patrimoine détenu, c'est autre chose. De plus, des affirmations tonitruantes telles que "Depuis [le début des années 80], le pouvoir d’achat des salariés s’est sans cesse dégradé" n'aident pas à crédibiliser le texte.

100Francs

L’inflation, depuis quelques années, est devenue une phobie, une vulgarité, un obstacle au progrès. Les livres d’enseignement de l’économie sont formels : l’objectif doit toujours être la baisse de l’inflation. S’il faut baisser le taux de chômage, il faut aussi baisser l’inflation. Pourquoi ?

 

Depuis l’application du traité de Maastricht, la Banque Centrale Européenne (BCE) ne se doit de remplir qu’une seule mission principale : lutter contre l’inflation, c’est-à-dire contre la hausse moyenne des prix. Cette lutte peut sembler légitime et attirer notre sympathie : il s’agirait d’éviter que notre pouvoir d’achat s’effrite. Il est vrai que si l’inflation est à 10%, cela veut dire que les prix augmentent en moyenne de 10%, donc que les consommateurs ne peuvent pas consommer autant qu’avant (si vous dépensiez 1 000€ par mois en produits de consommation, vous aurez alors besoin de 1 100€ pour les mêmes dépenses). De même, l’inflation touche fortement les grandes fortunes, qui perdent en valeur parfois plus rapidement qu’elles n'en gagnent. Exemple : vous placez 1 000 000 d’euros à 5% d’intérêts. Au bout d’un an, votre fortune est de 1 050 000 euros. Si l’inflation est de 5% également, votre fortune a gardé la même valeur : vous pouvez acheter autant de choses qu’avant le placement. Imaginez alors que l’inflation soit supérieure aux taux d’intérêts : les fortunes (et en général l’épargne) perdent de leur valeur !

 

La lutte contre l’inflation est devenue prépondérante à la fin des "Trente Glorieuses", qui est la période de reconstruction de l’Europe et celle de l’arrivée de la consommation de masse. L’inflation y était "galopante", mais les conditions de vie - ainsi que le pouvoir d’achat - s’amélioraient. En effet, il y avait des bénéficiaires de l’inflation : les ménages et les entreprises. Les emprunts qu’ils contractaient perdaient de leur valeur et devenaient, d’une année sur l’autre, bien plus faciles à rembourser. Pourquoi ? Parce que les salaires étaient indexés sur l’inflation, et donc augmentaient autant que le coût de la vie. Si l’inflation était de 15%, les salaires augmentaient de 15%, supprimant de cette façon toute perte de pouvoir d’achat pour les ménages. La lutte contre l’inflation n’était donc pas une nécessité, les ménages n'étant pas pénalisés par les hausses de prix.

 

Exemple (purement fictif)


Imaginons la famille Martin qui, en 1950, a un revenu de 1 000 F par an. Pour aider à l’achat d’une petite maison, la famille contracte un emprunt de 2 000 F, remboursable sur 10 ans. Comme il y a un taux d’intérêt global de 10%, il faut en tout rembourser 2200 F, soit 220 F par an. Sur le tableau ci-dessous, nous pouvons voir au fur et à mesure du temps l’effet du remboursement sur le revenu des Martin. Il ne faut pas oublier que l’inflation augmentant de 10% par an, les augmentations de revenus doivent être "corrigées" : entre 1951 et 1952, le revenu des Martin après remboursement (ou revenu disponible) augmente de 12,5%, soit plus fortement que l’inflation. Globalement, entre 1951 et 1960, si l’inflation cumulée est de +136%, le revenu disponible des Martin augmente de 170% ; c'est à dire que le pouvoir d’achat des Martin a augmenté pendant la période de remboursement du prêt.

 

 

tableauinflation-copie-1.jpg  


Entre 1951 et 1960, alors que leur revenu ne faisait que suivre l’inflation, le pouvoir d’achat des Martin a augmenté ! Pourquoi ? Parce qu’en empruntant de l’argent en 1950, ils ont reçu de l’argent avec une certaine valeur, et ont remboursé avec de l’argent de valeur moindre. De la même façon, les entreprises ont pu emprunter et investir sans que les remboursements ne soient trop lourds (certains types d’emprunts permettent par exemple de ne rembourser l’emprunt qu’en une fois après 10 ou 20 ans, par exemple).

 

Le tournant de la rigueur

 

Mais en 1979 et 1980, les ultra-libéraux Margareth Thatcher et Ronald Reagan arrivent au pouvoir au Royaume-Uni et aux États-Unis. En 1982-1983, après une faible tentative de relance de l’économie, la gauche arrivée au pouvoir en 1981 prend le pas des anglo-saxons dans ce qu’on appelle le  "tournant libéral" (ou "tournant de la rigueur"). Plusieurs réformes sont adoptées dont la désindexation des salaires sur l’inflation. Qu’est-ce que cela signifie ? Que, dès le début des années 1980, les salaires n’augmenteront plus en même temps que le coût de la vie. Il n’y a plus d’automatismes : les salariés ne sont plus protégés de l’inflation. Pour protester contre ce tournant et en défendant une "autre politique", Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’industrie et de la recherche démissionne du gouvernement.

 

Depuis, le pouvoir d’achat des salariés s’est sans cesse dégradé. Le taux de chômage a explosé, et les dettes aussi bien des ménages, des entreprises que de l’État ont été de plus en plus difficiles à rembourser. Les taux d’intérêts étant désormais plus importants que le taux d’inflation, les détenteurs de capitaux ont été favorisés. Les plus riches ont pu "s’enrichir en dormant", selon la formule que François Mitterrand avait utilisé. Et ce, grâce aux réformes engagées sous son règne, alors qu’il avait promis de mettre fin à cette "activité".


En désindexant les salaires de l’inflation, les ultra-libéraux ont réussi à transformer une préoccupation de rentiers en préoccupation populaire : si les prix venaient à augmenter, les salariés seraient les premiers touchés, ce qui ne peut qu’inciter les différents gouvernements à lutter efficacement contre ce phénomène. En effet, aujourd’hui, une inflation de 20% serait terrible pour le pouvoir d’achat des électeurs : aucun gouvernement ne pourrait se permettre d’avoir de tels taux d’inflation, alors qu’ils étaient presque les bienvenus dans les années 1950.

 

Un choix lourd de conséquences

 

Aujourd’hui, nous pouvons voir les limites de cette politique : l’euro fort (sa valeur ne faiblit pas) empêche les États de se désendetter et les force à purger les dépenses publiques et à augmenter les impôts. Cela provoque une récession à perpétuité, car on enlève de l’argent du système économique : moins de dépenses publiques, plus d’impôts, c’est moins de monnaie qui va être utilisée pour consommer, investir…

 

Le chômage de masse s’est presque institutionnalisé et le système financier, que les États ont récemment sauvé (en s’endettant encore plus), s’acharne sur eux et sur leur dette. Les marchés ont forcé dans un premier temps les États à tout faire pour réduire leurs déficits. Les agences de notation ont ensuite dégradé leurs "notes" (dont celle de la France le 13 janvier) au motif que la récession provoquée par cette "cure d’amaigrissement" n’offrait pas de bonnes perspectives économiques à l’Europe. Pour ces agences, les États doivent se désendetter. Mais quand ils se désendettent, ils sont sanctionnés pour avoir provoqué une récession en se désendettant !

 

Sortir de l'impasse

 

Pour sortir de ce cercle vicieux, il faut se saisir des deux outils que préconisait Keynes : la politique budgétaire et la politique monétaire. La première afin de stimuler la consommation et faire "redémarrer la machine" ; la seconde pour permettre aux États de réduire le poids de la dette et de rendre possible la réindustrialisation grâce à une monnaie moins chère et donc une compétitivité retrouvée. Ce que font actuellement et les États-Unis et la Chine, mais ce que l’UE refuse de faire au nom de dogmes qui nous ont menés à la situation actuelle.

 

C’est pourquoi le MRC insiste sur la dévalorisation de l’euro et sur une augmentation sensible de l’inflation. Actuellement stabilisée par la BCE - via des outils économiques et financiers mis à sa disposition - à 2%, nous préconisons de la garder "contrôlée" au dessus de 5%. Dans le même temps, nous souhaitons rétablir une échelle mobile des salaires, c’est-à-dire une augmentation des salaires en fonction du coût de la vie. Il ne s’agit pas d’une utopie, car des pays comme la Belgique et le Luxembourg ont pu conserver des systèmes semblables sans que les marchés ne leur en tiennent rigueur (le Luxembourg a d’ailleurs conservé jusqu’à maintenant son "triple A", contrairement à la France). De la même façon, il doit être garanti par la loi que le RSA, le SMIC et les bourses étudiantes soient augmentées en fonction de l’inflation.

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