Je vais écrire les vers les plus tristes ce soir... - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 14/02/2013
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Par Descartes, sur son blog

Un point de vue d'un connaisseur de longue date du PCF. Voir aussi le point de vue d'un autre ancien militant, DiadoreCronos, membre de 2005 à 2011, beaucoup plus jeune à l'époque des 33ème et 34ème congrès (2006 et 2008).

 

 

Je ne sais pas si parmi vous sont nombreux ceux qui - malgré la qualité assez mauvaise de la retransmission - se sont imposé de suivre en direct les débats du 36ème congrès du PCF. J'ai personnellement participé à beaucoup de congrès, certains joyeux, d'autres angoissants, quelques uns conflictuels. Mais j'avoue n'avoir jamais ressenti le sentiment de tristesse - et d'ennui - qui se dégageait de ce dernier congrès.

L'exercice de congrès est, il est vrai, un exercice compliqué. Il est clair qu'on ne peut pas vraiment construire un texte à six-cents. Le travail de réflexion est donc nécessairement fait en amont. Le congrès est là pour légitimer des arbitrages, de trancher solennellement des désaccords politiques. Seulement, cela demande un certain doigté. Il est clair qu'on ne peut amender un texte à six-cents comme on le ferait à l'Assemblée nationale. Tout simplement parce que les élus à l'Assemblée sont des professionnels, rompus à l'exercice, alors que les congressistes sont généralement des militants sans expérience de la procédure parlementaire. La discussion des amendements devient rapidement un exercice exercice rituel. Le débat sur les amendements revient à un ping-pong dans lequel un délégué propose un amendement et le "patron" de la commission des amendements - qui parle au nom de la commission sans jamais consulter ses membres - lui répond "on propose de ne pas retenir" ou "on propose de retenir" sans aucune explication puis, une fois les interventions épuisées on vote le paragraphe avec l'ensemble des amendements retenus par la commission.

Cette procédure de "vote bloqué" retire au débat toute signification.  En effet, ce processus ne permet aucun arbitrage politique: si l'amendement va dans le sens que la commission a voulu donner au texte, il est retenu. S'il va dans le sens contraire, il n'est pas retenu. Le texte qui est proposé ensuite au vote "bloqué" est donc le texte que la direction - parce que la fameuse "commission" est toujours présidée par un membre de la direction qui veille au grain, et qu'il n'y a que lui qui s'exprime sur les amendements à la tribune - a bien voulu accepter. Et comme on vote sur l'ensemble du paragraphe avec l'ensemble des amendements retenus, il n'existe aucun moyen de se prononcer sur un amendement précis: les délégués ne peuvent manifester leur désaccord avec la commission qu'en rejetant l'ensemble du paragraphe, ce qui dans le contexte légitimiste du PCF est proprement impensable (1). Le problème essentiel de cette procédure est que tous les amendements se trouvent placés sur un pied d'égalité. Les amendements "de fond", qui nécessitent un véritable arbitrage politique (sur le sens du FdG, sur le contrôle des élus...), et des amendements anecdotiques quand ils ne sont pas de pure forme (féminisation de certains termes, ajouts de minorités opprimés supplémentaires, etc.). Les premiers mériteraient une véritable discussion couronnée par un vote, les seconds peuvent être laissés à la sagesse d'une commission. Mais ce n'est pas comme cela que ça se passe: des choix fondamentaux - la conversion maastrichienne, par exemple - pris dans le secret des coulisses, sont tamponnés par le congrès presque sans le vouloir et dans l'indifférence générale.

 

Car c'est là que le bât blesse: en fait, si l'exercice du congrès ne passionne personne, c'est parce qu'il n'a aucun effet sur la réalité. Les textes qui sortiront de ce congrès s'autodétruiront dans les jours qui suivront leur vote. Est-ce que quelqu'un se souvient du contenu des textes qui ont été votés lors du dernier congrès ? Bien sur que non. Dans la préparation du 36ème congrès, on n'a même pas esquissé l'exercice consistant à se demander comment les décisions prises lors du 35ème congrès ont été mises en oeuvre.  Quant aux statuts, ils seront jetés aux oubliettes comme l'ont été tous ceux votés depuis le 28ème Congrès dès que la direction aura envie de faire quelque chose qu'ils interdisent. La réalité est qu'une fois le congrès terminé, la direction nationale aura les mains libres pour faire ce qu'elle voudra comme elle le voudra et sans rendre compte à personne, exactement comme elle le fait depuis bientôt vingt ans. On discutera longuement au Congrès des "-e-s", mais la stratégie du Front de Gauche, l'adhésion au PGE maastrichien ou la stratégie d'alliances pour les municipales sont des questions beaucoup trop importantes pour être mis en débat publiquement. Mieux vaut prendre ces décisions dans le secret feutré du bureau du secrétaire national après discussion avec les "potentats" locaux. D'ailleurs, à quoi bon discuter une stratégie nationale pour les municipales ? Dans un Parti sans fonctionnement institutionnel, il n'y a que les rapports de force qui comptent. Là où un "grand élu", un "notable" local a du poids, il fera ce qu'il voudra et sans rien demander.

 

Cela demande peut-être une explication. Depuis la fin des années 1990 et le "putch des élus", la direction du PCF est une direction faible. Les batailles pour les candidatures au Comité National, qui font le psychodrame habituel de la dernière demie-journée de chaque Congrès occulte le fait que ce même Comité National ne décide en fait de rien. Il se contente de tamponner les propositions de la "coordination" qui fonctionne autour du secrétaire national, propositions qui sont négociées avec les "notables" qui détiennent en fait le véritable pouvoir place du Colonel Fabien. C'est cela qui explique l'absentéisme des membres du Comité National, absentéisme qui dépasse allègrement les 50%, et cela quelque soit l'importance du sujet inscrit à l'ordre du jour. C'est que les membres du CN - notamment ceux qui viennent de la province, pour qui faire le déplacement implique un véritable sacrifice - réalisent rapidement que l'instance ne sert à rien, et décident sagement d'économiser leur temps et leurs deniers en s'abstenant d'y paraître.

 

Une direction faible, donc, mais qui ne veut pas l'admettre. C'est pourquoi l'exercice du congrès tient du numéro de prestidigitateur, et que la présidence de séance est si "raide" - bien plus que dans le Parti autrefois réputé "stalinien" des années 1970 et 80 - à l'heure de tuer tout débat véritable qui semble pouvoir déraper (2). Cela s'est vu cette fois-ci particulièrement dans le débat sur les statuts, sur une question qui revient d'une manière récurrente à chaque congrès, et qui est emblématique du partage du pouvoir dans le Parti: j'ai parlé du reversement par les élus de leurs indemnités. Mais la question mérite peut-être une petite explication pour ceux qui ne connaissent pas les coulisses du PCF. Traditionnellement le Parti communiste exigeait de ses élus le reversement de salaires et indemnités reçues au titre de leurs fonctions électives, pour leur reverser un salaire correspondant à celui d'un ouvrier qualifié "selon la convention collective de la métallurgie parisienne". Cette règle visait deux objectifs: le premier - moral - était d'empêcher que des militants communistes cherchent à profiter financièrement de leur activité politique. Le second, plus politique, était de garder les élus sous la dépendance économique du Parti, et donc soumis à sa discipline.

 

Bien entendu, une telle règle n'est tenable que si le Parti a les moyens de l'imposer aux élus. Cela était vrai jusqu'aux années 1980, parce que les élus devaient leur élection au Parti, qui n'hésitait à exclure et à faire battre les récalcitrants. Mais les années Mitterrand on vu un changement fondamental dans ce rapport de pouvoir: le Parti a eu de moins en moins les moyens de faire élire - et de faire battre - des élus, et ceux-ci sont devenus "propriétaires" de leurs sièges. Au point de conclure des alliances qui allaient contre la stratégie nationale en fonction de leurs intérêts ou de choisir leurs successeurs. Ce sont les élus, les "barons" qui depuis contrôlent le Parti, et pas l'inverse. D'abord, parce que ce sont eux qui apportent les sous - que ce soit par le reversement des indemnités ou par le biais du mécanisme du financement public des partis politiques. Mais aussi parce que leur position leur permet de proposer des emplois aux "faux permanents", d'accorder des financements à des associations "amies", et ainsi de se faire une clientèle. Conséquence: beaucoup d'élus refusent de reverser leurs indemnités, préférant les utiliser pour financer leur propre "courant" au sein du PCF, voire les garder pour améliorer leur niveau de vie, sans que le Parti ait la moindre prise sur eux.

 

A chaque congrès, cette question revient sur la table au grand dam de la direction qui ne peut rentrer dans ce débat sérieusement sans admettre qu'elle est totalement impuissante. A chaque fois, la réponse de la direction est toujours la même: occulter l'étendue du phénomène et déclarer qu'il s'agit "d'une question politique et qu'on ne règle pas les questions politiques par des mesures administratives". Ainsi, lors du congrès de Martigues le trésorier national a refusé par trois fois - très biblique, n'est ce pas - de céder à une demande formelle du congrès de publier la liste des élus nationaux qui ne respectaient pas leur obligation, pourtant écrite dans les statuts. Cette fois-ci, la question est venue dans le débat à partir d'une intervention proposant de faire figurer sur les statuts une disposition exigeant aux candidats soutenus par le PCF de s'engager par contrat à reverser les indemnités, prévoyant l'exclusion de ceux qui ne respecteraient cet engagement et interdisant au PCF de soutenir un candidat sortant qui aurait manqué à son obligation. Prévisiblement, le responsable de la commission a répondu sèchement - et sans la moindre explication - qu'il n'était pas question de retenir cet amendement, et on est passé à autre chose. On comprend l'angoisse de la commission. Non pas qu'elle soit contre l'amendement. Mais ce n'est pas la peine d'être un grand stratège pour se rendre compte qu'il est totalement inapplicable. Tout simplement, parce que le PCF ne peut pas se permettre de pousser dehors un grand nombre d'élus ou prendre le risque de les faire battre. Déjà qu'un grand nombre d'élus communiste songe à chaque élection à cacher son appartenance au Parti, quand ce n'est pas à changer carrément de crémerie (Gatignon, Asensi, Fraysse...), imaginez ce qui se passerait si on leur appliquait ce genre de sanctions.

 

C'est pourquoi il ne faut pas se laisser abuser par le "show" et la prétendue "unité" du Parti matérialisée par le fait qu'il n'y a pas eu cette fois ci de "liste alternative" lors de l'élection du Comité National. En fait, cette "unité" tient tout simplement au fait que les héros sont fatigués, et que illustrés par les deux derniers congrès, personne ne s'est donné la peine d'en constituer une. Présenter un candidat aujourd'hui c'est un peu comme présenter un candidat à la succession du capitaine du Titanic après la collision avec l'iceberg. A quoi bon se fatiguer pour avoir des élus à une instance dans laquelle il ne se passe de toute manière jamais rien ? A quoi bon s'inscrire dans des commissions qui ne se réunissent jamais ?

 

C'est peut-être pour cela que le seul groupe combatif, ce fut le "gang des lesbiennes". Pendant quatre jours, elles se sont mobilisées pour débusquer la plus petite trace de "patriarcat", la moindre once de "machisme", le moindre "-e-" oublié. Jusqu'au ridicule qui, heureusement pour les nouvelles amazones, ne tue pas. Ce rideau de fumée a permis d'animer des débats languissants d'ou les véritables analyses, la véritable interprétation du réel étaient absentes. Que dans une crise idéologique comme celle que nous vivons aujourd'hui les communistes réunis en congrès discutent en priorité de la parité de leurs directions et du "mariage pour tous" donne une idée du fossé béant qui existe aujourd'hui entre les préoccupations des couches populaires et celles des dirigeants du PCF.

 

Voilà pour mes impressions prises sur le vif. Je ferai une lecture commentée dès que les textes finalement votés seront disponibles...

 

Descartes

 

(1) la meilleure preuve en est qu'aucune procédure n'est prévue dans le cas où un paragraphe serait rejeté...

 

(2) Ceux qui ont observé par exemple la séance présidée par Le Hyaric ont pu observer combien le directeur de l'Humanité s'est appliqué à tuer dans l'oeuf tout débat.

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