La désintégration des nations dans la construction européenne - 1ère partie - par Voltaire République

  • Par arsin
  • Le 08/04/2012
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Par Voltaire République, sur leur blog

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Comme suite logique du travail de Voltaire République, après le programme du Conseil National de la Résistance qui vous a été présenté en trois parties, nous vous proposons une réflexion sur la désintégration des Etats nations dans la construction européenne. Cette réflexion vous est également proposée en 3 parties. 
Le citoyen Geoffrey Livolsi,  de Voltaire République, en est le responsable.


La désintégration
des Nations
dans la construction européenne


De la nation civique
à la région ethnique,
De la paix à la guerre ?



Introduction   


« Pour faire l’Europe, il faut défaire la France »
Bethmann Hollweg


Il est généralement accepté que la construction européenne ait engendré une paix durable sur le continent européen après que celui-ci a connu des siècles de guerres. Cet argument est le premier que brandissent les pro-européens et ils ont raison, car c’est notre bien le plus précieux dans un monde de plus en plus instable.

Mais si cette période de paix de maintenant 60 ans, n’était qu’une transition, certes longue mais seulement une transition ? Et si cette paix permettait avant tout de recomposer l’espace européen ? Est-ce que certains acteurs européens gardent encore au fond d’eux l’irrésistible envie de reconquérir une certaine hégémonie sur le continent ? En effet, est ce qu’il serait possible que des forces hégémoniques ayant compris que l’unité européenne ne se fera pas par les armes mais par la ruse soient actuellement à l’œuvre en plaçant leurs pions sur l’échiquier européen en construction ? Les questions peuvent surprendre, heurter, froisser les européistes, confirmer les eurosceptiques dans leur raisonnement, ce qui est sûr c’est que ces questions peuvent légitimement se poser alors que le processus européen semble entrer dans une nouvelle phase.
La construction européenne a constitué un phénomène paradoxal de contruction/déconstruction. D’un côté la construction d’un espace politique nouveau, d’institutions supranationales dans plusieurs domaines, une intégration économique toujours plus forte. De l’autre, une déconstruction du cadre de la démocratie, l’Etat-Nation, du lien entre les individus et l’Etat, du lien entre les individus eux-mêmes.

Le choix de la problématique et du développement, est volontairement polémique tout en restant dans une certaine objectivité. Les questions sur ce processus de construction/déconstruction sont nombreuses, et il nous faut obligatoirement délimiter notre sujet. Notre étude aura donc pour sujet la désintégration des nations dans la construction européenne. Il s’agira dans une première partie de définir les concepts différents de nations, et de décrire brièvement la crise que connaît actuellement l’Etat-Nation. Ensuite, nous nous pencherons sur les alternatives proposées face à la crise des nations, notamment à travers l’idéologie postnationale, puis nous nous concentrons principalement sur les racines de l’idée postnationale en Europe.

Dans une deuxième partie de notre analyse, nous entrerons dans le vif du sujet, en cherchant à comprendre comment la Région se substitue peu à peu à l’Etat-nation et quelles en sont les causes mais aussi les risques. Ensuite, nous nous pencherons sur une conception ethnique de la région comme celle qui existait de la Nation chez les Allemands. Nous chercherons à comprendre où en est ce processus, s’il est avéré et quels en sont les acteurs.

Enfin nous nous interrogerons sur l’instabilité de ce modèle d’Europe régionale et les risques qu’il fait courir à la paix en Europe.

1ère partie -  Définition des concepts et état des lieux



Deux visions de l’Etat-Nation

Il existe deux définitions de la Nation, celle de la France, qui apparaît avec les idées des Lumières et la Révolution, et qui se superposait à un Etat déjà unifié et centralisé par la monarchie. Le concept allemand, et donc la Nation allemande naît beaucoup plus tard car jusqu’au 19ème siècle l’Allemagne n’est qu’une mosaïque d’Etats souverains. Les différences de concept entre les deux pays, s’expliquent en partie par la genèse de leur histoire nationale.

    La vision française : la nation civique et l’Etat centralisateur


« La France vient du fond des âges. Elle vit. Les siècles l’appellent. Mais elle demeure elle-même au long du temps. […] Y habitent des peuples qu’étreignent, au cours de l’Histoire, les épreuves les plus diverses, mais que la nature des choses, pétrit sans cesse en une seule nation. »

De GAULLE Charles, Mémoire d’espoir : le renouveau 1958-1962


Ces mots résumeraient à eux seul la conception française de la nation, mais notre objectivité nous oblige à poursuivre notre réflexion. L’un des premiers à la définir fut Emmanuel Joseph Sieyès, dans son ouvrage « Qu’est ce que le Tiers-État ? » : « La nation existe avant tout. Elle est à l’origine de tout… Sa volonté est toujours légale, elle est la loi elle-même. Au-dessus d’elle, il n’y a que le droit naturel » La France, était donc un état territorialement unifié et centralisé bien avant la Révolution, de fait que lorsque la Monarchie s’effondra, la France continua à vivre à travers la République. La Nation républicaine va devenir un projet politique basé sur l’égalité, la fraternité et la liberté ; elle devient l’incarnation de la souveraineté du peuple. Ainsi la Nation a acquis en France une place prépondérante dans la représentation de l’identité collective. Jules Michelet sacralisera la Révolution comme événement fondateur de la Nation.
 
Dans son célèbre discours prononcé à la Sorbonne le 11 mars 1882, « Qu’est-ce qu’une Nation ? », Ernest Renan définit au mieux ce qu’est la conception française de la Nation. Il récuse successivement les cinq fondements possibles de la Nation que d’autres penseurs évoquent : la race, la langue, la religion, les intérêts, la géographie.

Ainsi, la race en tant que fondement d’une nation est une imposture pour Renan, car les races pures n’existent pas ou n’existent plus depuis des millénaires. En France, la nationalité s’acquiert par le droit du sol et non le droit du sang, c’est-à-dire que celui qui naît sur le sol français devient obligatoirement citoyen français. On retrouve là l’idée de la terre en héritage, ainsi on devient français en acceptant de poursuivre l’œuvre nationale, de s’inscrire dans une Histoire nationale.

La langue n’est pas non plus un des fondements de la Nation, elle invite la réunion des Hommes qui la parle mais elle ne les y oblige pas. En effet, la Suisse est multilingue mais uninationale, c’est aussi le cas en Belgique même si cette réalité tend à se réduire. Ce qui fait une Nation, c’est la volonté des Hommes, c’est une construction politique.

Pour Ernest Renan, la Nation est « un principe spirituel » qui trouve sa source dans le passé, le présent et l’avenir. La Nation nécessite que les individus oublient une partie de leur histoire, pour s’unir au sein d’une Histoire nationale mystifiée. Un passé héroïque avec des gloires communes, comme la bataille de Valmy et le mythe du citoyen en arme défendant sa Nation, mais aussi un passé douloureux, fait de souffrances communes. La Nation c’est donc « avoir fait de grande chose ensemble », et « vouloir en faire encore ». Ainsi pour Renan, la Nation est « un plébiscite de tous les jours ».
       
A cette vision de la Nation civique s’est ajoutée une conception bien spécifique de l’Etat. Ainsi la tradition centralisatrice de la monarchie fut prolongée par le jacobinisme de la République française. L’article 1 de la constitution française de 1793 proclamait que « La France est une République une et indivisible », repris et complété dans les Constitutions qui suivront. Ainsi en la constitution du 4 octobre 1958, proclame que
«  La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion » L’article 2 de la constitution du 4 octobre 1958 érige le français comme langue de la République.

L’état Nation français est donc un état fortement centralisateur, et il faudra attendre 1982 pour que soit votées les premières lois de décentralisation. Ce modèle républicain ne fut repris dans aucunes autres Nations du monde hormis certains états totalitaires.


    La vision allemande : Nation ethnique


L’idée de nation en Allemagne apparue tardivement par rapport à la France, en partie en raison de son morcellement en plusieurs principautés. Malgré l’existence au Moyen-âge du Saint Empire Romain Germanique, il faudra attendre le 19ème siècle et la Prusse de Bismarck pour que le sentiment national prenne corps. En 1769, Herder envisage une Nation allemande à partir de la langue. C’est la tradition linguistique qui permettra la formation d’une Nation, d’un peuple, d’un « Volk». C’est ainsi que naît une conception allemande de la Nation, Volkstum, selon une idée de rassemblement de tous les Hommes ayant une langue commune, une même culture et une même origine ethnique (Volksgeist, génie national). Les philosophes allemands vont être influencés par la philosophie des Lumières (Aufklärung en allemand), et accueillirent avec enthousiasme la Révolution française. Kant s’enthousiasme pour la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et en 1795, il rédige son Projet de paix perpétuelle et appel à la constitution d’état républicain pour instituer la paix.

Mais la crainte d’un expansionnisme français se concrétise avec l’occupation des troupes napoléoniennes, la défense du républicanisme et des vertus de la révolution française disparaissent peu à peu des écrits des philosophes allemands. C’est sous l’occupation française que Fichte publie ses discours à la Nation allemande. Ainsi cette dernière est une Nation mère parce qu’elle a su préserver sa langue ancestrale à l’inverse de la France qui avait adopté une langue d’origine latine. Du fait de l’inexistante d’un Etat allemand lors de la naissance du nationalisme, ce dernier dut aller chercher ses fondements dans d’autres références comme la langue. C’est ici que le jus sanguinis (droit du sang) qui régit la nationalité allemande, prend sa source.

A partir de 1800, on assiste au réveil du nationalisme allemand face à l’occupation française ainsi le poète Ernst Moritz Arndt, dans son ouvrage « Vaterlandslied » (1813) écrit : « L’idée que la nation allemande doit s’étendre aussi loin que l’on entende la langue allemande ».Le développement du nationalisme entraîne la naissance d'une pensée résolument antifrançaise. Elle rallie les adversaires des Lumières, réhabilite l'histoire et les traditions germaniques et rejoint tout le mouvement romantique fondé sur la glorification du Reich médiéval. La notion de Volkstum prend son essor, c’est-à-dire le rassemblement de tous les Hommes de même langue, de même race, et de même culture.

Les traités de Vienne de 1815, donne naissance non à un État allemand mais à une Confédération germanique de 39 États (au lieu de 360). Désormais, la définition de la nation allemande oscillait entre la solution d’une « grande Allemagne », basée sur la langue et donc incorporant la plus grande partie de l’Empire des Habsbourg (mais pas ses territoires slaves et hongrois), et la solution d’une « petite Allemagne » qui excluait l’Empire des Habsbourg au profit d’une hégémonie prussienne. Les révolutions de 1848, poussent à la création d’un Etat allemand et on assiste à des revendications des pangermanistes qui rêvent de recréer le Saint Empire Romain Germanique. Jacques Bainville les décrira : « Ils n’ont pas été les précurseurs du pangermanisme ; ils ont été le pangermanisme lui-même »

L’autoritarisme et le militarisme prussiens devaient par la suite marquer profondément l’État unifié allemand qui, sous la poigne de Bismarck, se transforma en cheval de bataille contre toute force révolutionnaire. C’est finalement l’État absolutiste et autoritaire qui a réussi à résoudre territorialement les aspirations nationales, en incorporant dans le territoire national des régions germanophones. La conception allemande de la nation s’appuie sur la langue, la race, la culture, c'est-à-dire sur des critères ethniques en raison de l’inexistence d’un Etat lors du développement de la pensée nationale.

    L’État-nation en crise


S’il y a un fait que nous ne pouvons pas ignorer quand nous nous penchons sur un sujet concernant la mondialisation, la construction européenne, la régionalisation, c’est bien celui de la crise de l’État-nation ou encore de l’État providence. Le traité de Westphalie de 1648 mit fin à la guerre de Trente-ans, et rétablit la paix sur le continent européen laissant l’Allemagne exsangue. Un système d’Etats-nations souverains se substitue à l’idée d’unité du monde chrétien, ouvrant la voie à un équilibre européen et marquant le début de l’époque moderne. Si le système westphalien ne va perdurer en raison des nombreuses guerres qui suivront, le modèle de l’Etat-nation va se diffuser à travers le monde notamment après la révolution française. C’est au sein de l’Etat-nation que se développe le capitalisme, et l’Etat va avoir le monopole des relations internationales jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale.

Depuis 1970, nous assistons à un recul des moyens d’actions économiques des Etats nations. Ces derniers y ont eux-mêmes contribué. C’est ainsi que l’économiste français, Alain Cohen déclare : « Lorsqu’une firme peut imposer sa volonté à un Etat, on sort du cadre westphalien ; la théorie classique des relations internationale ne suffit plus ». La mondialisation économique, l’économie de marché avec ce qu’elle inclut de déréglementations, a marqué l’évolution du monde depuis les vingt cinq dernières années et le capitalisme d’actionnariat a très vite remplacé le capitalisme national. Face à cette interdépendance des économies, les Etats ont perdu une grande partie de leur pouvoir de régulateur économique au sein même de leurs frontières administratives.
L’Etat providence tend à disparaître et à laisser la place à un Etat médiateur quand il n’est pas tout simplement réduit à ses tâches régaliennes. Selon Pierre Rosanvallon, l’Etat-providence connaît depuis 1970 une triple crise : Crise financière depuis le choc pétrolier et la hausse des matières premières, crise d’efficacité car il n’arrive plus à résoudre les problèmes socio-économiques et enfin une crise de légitimité du processus de redistribution en raison de ses échecs et déficits.
    C’est dans le domaine économique, que les relations internationales échappent de plus en plus aux contrôles de l’Etat, en raison de la multiplication des acteurs, locaux (régions, coopérations transfrontalières), privés (firmes multinationales, ONG), et supranationaux (Organisation mondiale de commerce, Union européenne).
Les prérogatives de l’Etat sont donc de plus en plus remis en cause, que ce soit à l’intérieur même de ses frontières qu’à l’extérieur. Les libéraux, les pouvoirs locaux, les individus, s’élèvent toujours plus contre un Etat jugé trop présent dans l’économie, les relations sociales, la Société. Mais dans un phénomène contradictoire, dès l’apparition d’une crise, les acteurs du  « moins d’Etat » se tournent toujours vers ce dernier pour qu’il intervienne (« Mais que fait l’Etat ? »). Cependant à force de déléguer ses missions à des intérêts privés, d’effectuer des transferts de souveraineté important dans le domaine économique, l’impuissance des politiques à régler les problèmes socio-économiques se fait jour. C’est ainsi que nous avons pu entendre un Président de la République, François Mitterrand, reconnaître son impuissance « Nous avons tout essayé contre le chômage » ou encore Lionel Jospin déclarer devant des salariés licenciés pour cause de délocalisation que «L’État ne peut pas tout ». Ce constat d’échec engendre une perte de confiance dans l’État-nation, qui ne semble plus amène de relever les défis du monde actuel, et les individus se tournent vers d’autres formes politiques plus proches d’eux comme la région.

L’idéologie post-nationale


C’est à partir de ce constat d’échec, de cette inadéquation entre l’entité politique nationale et les problématiques de l’époque contemporaine qu’une pensée post-nationale s’est développée. Les Nations sont mortelles, mais la question est de savoir si la crise qu’elles traversent actuellement est due à une évolution positive, c’est-à-dire que sa disparition s’inscrirait dans la continuité de l’Histoire ; ou si cette évolution est négative, c’est-à-dire représentant un retour en arrière, une revanche historique. Ernest Renan en était conscient : « Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé. Elles finiront. La Confédération européenne probablement les remplacera. Mais telle n’est pas la loi du siècle où nous vivons. A l’heure actuelle, l’existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître ». Durkheim, en 1908, dans un de ses articles reprenait cette idée que les Nations sont mortelles et déclarait :
« Ce que nous montre l’histoire, c’est que toujours, par une véritable force des choses, les petites patries sont venues se fondre au sein de patries plus larges, et celles-ci au sein d’autres plus grandes encore. Pourquoi ce mouvement historique, qui se poursuit dans le même sens depuis des siècles, viendrait-il tout à coup à s’arrêter devant nos patries actuelles ?».

       Au-delà des nations ? La réponse d’Habermas


Jurgen Habermas, dans son ouvrage « Après l’État-nation: une nouvelle constellation politique », va élaborer une réponse à la forme politique qui pourrait succéder à la Nation. Habermas rompt avec la conception ethnique de la Nation, pour mettre en avant la supériorité des valeurs universelles de liberté, de justice et de droit. Mais cette vision fait abstraction de la portée universelle du message que peut porter une Nation, un peuple, comme ce fut le cas de la Résistance qui voulu faire vivre l’âme de la France et son message universel.

Pour Habermas, la mondialisation transforme en profondeur le système de l’économie mondiale et limite le champ d’action de l’État-nation. Une politique keynésienne à l’échelle nationale ne fonctionne plus. Certes, la création d’unités politiques regroupant plusieurs espaces nationaux, a permis de créer des espaces économiques intégrés mais n’a pas su constituer une réponse viable à la dérégulation du marché. Pour Habermas, la solution consisterait à transférer les prérogatives des États -providences nationaux à des instances supranationales ayant un rôle contraignant sur l’économie. En fait, il s’agirait de mettre en place les mêmes mécanismes de redistribution sociale et de péréquation entre les territoires, qui existent mais entre les Etats. Malheureusement, cinq ans  après son ouvrage le projet de Constitution européenne institutionnalisera « le principe de concurrence libre et non faussée ».

Ce qui revient à plusieurs reprises chez Habermas, c’est la nécessaire formation d’une volonté transnationale, d’une opinion publique transcendant les Nations. C’est la société civile qui doit être le moteur de cette construction post-nationale. Il doit y avoir, comme ce fut le cas pour la formation des Nations, « une volonté citoyenne ». Il met en avant le déficit démocratique que connaissent les organisations supranationales. Ainsi la gouvernance démocratique se substitue peu à peu au gouvernements représentatifs et les populations se reconnaissent encore moins dans ces institutions. Mais Habermas en voulant rompre avec la vielle conception allemande de la Nation ethnique, la recréée quand il souhaite « défaire la symbiose entre républicanisme et nationalismes ».
Pour Habermas, l’Union européenne reste avant tout une création intergouvernementale de marchés, c’est-à-dire un espace économique dense mais sans réelle régulation politique. Il revient sur la perte de souveraineté monétaire des Etats face à la banque centrale. Il s’agit de combler ce déficit politique par la création d’une authentique fédération européenne susceptible de corriger les effets du marché et d’imposer des réglementations permettant la redistribution. Il faut que naisse un sentiment de solidarité citoyenne comme ce qui existe au sein des Nations, mais au niveau de l’Europe, afin que les citoyens se sentent responsables les uns des autres. En conclusion, le projet postnational d’Habermas est peu clair ; il invite à un dépassement de la forme des Nations sans pour autant décrire précisément la structure qui la remplacera. Il propose la constitution d’un Etat fédéral européen, s’appuyant sur une Constitution et sur la naissance d’un peuple européen qui donnerait une légitimité à la construction européenne, mais le projet reste assez utopique et surtout il n’est pas abouti. C’est dans l’inachèvement des travaux des penseurs du postnational que se dessine un certain péril. En effet, alors que l’État-nation se déconstruit peu à peu sous l’effet de la mondialisation et des transferts de souveraineté, on s’aperçoit qu’aucune entité politique démocratique et légitime ne semble actuellement prête à lui succéder. Certes, il existe bien des institutions européennes, tel que le parlement européen, le conseil européen, la commission européenne ; mais qu’elle est la légitimité démocratique de celles-ci et encore plus de la Commission européenne, principal organe exécutif ?

 La construction européenne semble donc n’être réduite qu’à un processus de déconstruction des Nations, auquel aucune institution représentative ne se substitue. La guerre de Yougoslavie des années 1990 a marqué un tournant dans la naissance d’un nouvel ordre mondial mettant fin à l’ordre westphalien. La souveraineté des Etats, base des relations internationales, allait être remplacée par la doctrine de l’ingérence au nom des « droits de l’Homme ». Lorsqu’en 2000, le parti d’extrême droite de Jorg Haider fit son entrée dans une coalition gouvernementale en Autriche, les Etats de l’Union européenne décidèrent d’interrompre toutes les relations bilatérales avec l’Autriche. Que l’on soit partisan ou pas des idées politiques défendues par ce parti, il est indéniable que cet événement marqua un tournant. Ainsi les institutions en prenant des sanctions contre l’Autriche, punirent les Autrichiens pour leur vote ; les résultats d’une élection démocratique étaient jugés inacceptables par l’Europe.

La démocratie pourrait-elle survivre sans gouvernement représentatif au niveau supranational ? Il y a peu de chance !
Il faut donc nous inquiéter de ce à quoi pourrait aboutir ce processus paradoxal de construction/déconstruction européenne. Et si ce que nous pensions être une avancée n’était en réalité qu’une régression ? Et si la régionalisation qui est sous-jacente à la construction européenne prenait à terme le dessus sur les institutions bruxelloises ? Et si nous assistions à une reféodalisation du continent, à un retour des seigneuries ? Et si se réunissaient au nom d’une raison antiétatique, dans une alliance hétéroclite, des mouvements aux valeurs antinomiques (néolibéraux, régionalistes, ethnicistes d’extrême gauche et d’extrême droite) mais poursuivant un intérêt commun : l’abolition de l’Etat Nation civique ?


La Nation c’est la guerre


Une partie des tenants de la pensée postnationale développent un autre argument selon lequel, en détournant les paroles de Jaurès, « la Nation porte en elle la guerre comme la nuée porte l’orage ». Pour ces penseurs, la Nation naît dans le sang des guerres civiles et des révolutions, elle ne peut donc n’être animée que par un sentiment guerrier, et le sacro-saint principe de souveraineté est la cause principale des guerres. Mais cette affirmation provient de la confusion volontaire de ces penseurs, entre Nation et nationalisme. Romain Gary, exprimait ainsi cette différence notoire : « Le patriotisme est l’amour des siens, le nationalisme est la haine des autres ». Thierry Wolton, dans son ouvrage « La fin des Nations », décrit le nationalisme comme « pendant obligé de l’apparition des Etats-nations, coïncidant avec la propagation des idées révolutionnaires de 1789 en Europe». Le raccourci est saisissant de mauvaise foi. Pour ces penseurs la paix passe par l’abolition de l’Etat-nation et toute la logique d’Histoire nationale mystifiée et d’unité du peuple ou encore l’assimilation sont les preuves de l’autoritarisme de la Nation civique. La Nation est reconnue coupable par le tribunal de l’Histoire, elle est sommée d’expier ces fautes et de présenter ses excuses pour ses crimes ! Ces théoriciens imputent aux Nations d’être à l’origine des deux conflits mondiaux. Ainsi l’histoire des Nations est semée de crimes atroces qui culminent avec la Shoah qui, pour Jean-Claude Milner, sonne le moment de vérité des Lumières. Mais la seconde guerre et la Shoah, ne peuvent être imputées aux Nations, car le fondement du nazisme relevait d’une conception raciste mais pas nationale ; il était le résultat de la dérive des concepts de Volkstum et de pangermanisme que nous avons étudiés plus haut.

La construction européenne s’est en partie bâtie sur ce reniement de l’Histoire du continent Pierre Manent dans son ouvrage, « La Raison des Nations », décrit ce phénomène : « Nous sommes séparés de notre histoire politique par le rideau de feu des années 1941-1945. Avant : une histoire coupable puisqu’elle culmine dans la boue des Eparges et sur la rampe d’Auschwitz. Après : nous voici resurgis, sans baptême ni conversion, dans le vêtement blanc d’une démocratie enfin pure, c’est-à-dire non nationale dont le seul programme politique est de garder son innocence ». L’Histoire a ses ombres et ses lumières, elle est un tout, et elle ne peut pas être jugée coupable au nom d’une conception moralisante de la mémoire. Aujourd’hui, le devoir de mémoire se confond avec la lutte des mémoires et le politique est sommé à la repentance. En France, la République est coupable de l’esclavage, du génocide vendéen, coupable des déportations et des rafles lors de la Seconde guerre mondiale. Le patriotisme se confond avec le nationalisme. En fait, cette idéologie postnationale confond la constitution des Etats souverains avec les décisions de ces gouvernements et les valeurs qui sont celles des Nations avec les actions de ses élites, lesquelles furent les premières à trahir la cause nationale. Mais pour Charles de Gaulle, « La nation n’est pas source de conflits ; en revanche la négation de la nation est source de toutes les guerres » ; vision reprise par le Pape Jean-Paul II en 1995 : « Cinquante ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, il importait de rappeler que ce conflit a eu lieu à cause de la violation du droit des nations »

         Les fascistes et l’idée européenne

 
Le lecteur sera dans un premier temps étonné de voir figurer dans la partie concernant l’idéologie postnationale, un chapitre traitant des forces nationalistes que sont les fascistes. Mais au cours de mes recherches, un élément est à plusieurs reprises apparu dans la construction européenne, c’est le rapport ambigu entre les idées fascistes de l’Europe et la construction européenne actuelle. En 1940, Joseph Goebbels dans un discours aux travailleurs intellectuels et aux journalistes tchèques sur l’Europe du futur déclara ceci : « Je suis convaincu que dans cinquante ans d’ici, les gens ne penseront plus en termes de pays ». Comme nous venons de le voir, si nous croyons les tenants de l’idéologie postnationale, la nation mène au nationalisme, qui mène à la guerre. L’idée que l’Europe supranationale a été élaborée par des résistants au nazisme durant la Seconde guerre mondiale, est ancrée dans nos têtes. Mais pour John Laughland, dans son ouvrage « La liberté des Nations » : « la généalogie de ces théories est bien moins correcte que leur défenseur ne veulent le croire ».

Ainsi à la lumière de nombreux penseurs postnationaux admettent l’existence de la pensée européenne chez les fascistes, mais dans le but de justifier leur agression. Mais il est avéré que des nazis, des fascistes italiens, et des collaborationnistes français sont allés bien plus loin que cela et ont imaginé des programmes poussés d’intégration économique et politique de l’Europe. Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre de façon diffamatoire sur les idées pro-européennes modernes, mais il s’agit de montrer dans cette partie qu’une partie de le pensée fédéraliste s’est nourrie des travaux des théoriciens nazis et sur l’existence de continuités personnelles entre la période de la guerre en France et celle de la construction européenne. Nous l’avons déjà explicité, c’est le racisme qui est au fondement de l’idéologie nazie et non le concept national. Le rejet de l’Etat-nation souverain politiquement et économiquement viable était explicite dans le nazisme et le fascisme ; c’est ainsi que l’économiste nazi Werner Daitz remettait en cause la souveraineté nationale en 1938 : « Les intérêts communs de l’Europe ont la priorité sur les intérêts particuliers des nations ». Comme les partisans modernes de l’Europe, les nazis pensaient que le système des Etats-nations engendre la division et la guerre en Europe. C’est ainsi, que Karl Mergele, déclarait en 1945 dans un mémorandum sur les « Thèmes européens » : « Au sein d’une Europe pacifique organisée comme une unité supérieure toutes les nations européennes trouveront la place la plus digne d’elles ». Les fascistes italiens réfléchissaient également à cette nouvelle Europe et à ce dépassement des Nations, Alberto de Stefani, ministre des finances sous Mussolini, écrivait que les nationalités ne représentaient pas un fondement stable pour l’ordre nouveau en raison de leur multiplicité et de leur tradition. Il s’en prend même au nationalisme lorsqu’il explique que « l’existence prolongée d’un nationalisme intransigeant, aveugle aux exigences d’une politique continentale, a fini par se retourner contre l’Europe» et termine sa réflexion ainsi : « Une Union européenne ne pourrait pas être sujette aux variations de politiques intérieures qui ont caractéristiques des régimes libéraux ».
Certains vont même plus loin dans le processus d’intégration en Europe. Ainsi Arthur Seyss-Inquart, nazi autrichien, ministre de l’intérieur après l’Anschluss, déclarait à propos de l’Europe (cela nous évoque singulièrement le discours actuel quant à la Communauté économique) : « Au-dessus et au-delà du concept d’Etat-nation, l’idée d’une nouvelle communauté […] La nouvelle Europe, caractérisée par la solidarité et la coopération entre ses peuples, une Europe sans chômage ni crises économiques et monétaires, une Europe de la planification et de la division du travail, ayant à sa disposition les techniques de production les plus modernes et un système continental de commerce et de communications, développé sur une base commune, sera fondée sur des bases solides et connaîtra une rapide croissance une fois que les barrières économiques nationales auront disparu ». C’est sur le plan économique que la ressemblance entre la pensée nazie et les fédéralistes européen actuels est la plus importante. Le 22 juin 1940, Goering lança son projet d’unification économique de l’Europe. Des projets furent soumis à la chancellerie du Reich, où on évoquait la mise en place de taux de change fixe entre les monnaies européennes, l’abolition des barrières douanières en Europe ; la création de zone de libre-échange. La réflexion nazie la plus détaillée sur l’intégration économique date de 1942, lorsque le Syndicat des hommes d’affaires, des industriels berlinois et la Faculté de Berlin organisèrent une conférence dont le thème était, et c’est intéressant, « La communauté économique européenne ».Comme l’explique Laughland, les titres de la conférence « mettent mal à l’aise tant ils rappellent le discours actuel en faveur de l’Europe » : « L’agriculture européenne », « L’emploi en Europe », « L’Europe est-elle un concept géographique ou un fait politique ? », « L’évolution vers la communauté économique européenne » ou encore  « Le problème des transports en Europe ». Sur le plan politique, l’intégration européenne est un objectif et Ribbentrop proposera de créer une Confédération européenne dès la fin des combats, et d’inviter tous les chefs d’Etats à signer le texte marquant sa création au cours d’une cérémonie officielle. Un projet de Hans Frohwein, parlait de « destinée commune des peuples d’Europe » et de « la volonté d’assurer que des guerres n’éclatent plus jamais entre-eux ». Il était dans ce projet question d’une préférence européenne sur le plan du commerce (actuellement on parle de préférence communautaire), l’objectif était une union douanière européenne, à terme une union monétaire et enfin la mise en œuvre de politiques d’harmonisation des conditions de travail et de la protection sociale. En France, un certain nombre de collaborationnistes eurent des réflexions sur l’Europe ; c’est le cas de Hubert Beuve-Méry, qui n’est autre que le fondateur du journal «Le Monde» .  Il fut l’un des principaux idéologues de la nouvelle Grande Ecole des Fonctionnaires d’Uriage. En février 1939, il publia un livre intitulé « Vers la grande Allemagne ». Dans un article de la revue « Esprit » de mars 1941, il prévoyait l’avènement d’une Europe plus autoritaire et germanisée. Bernard Compte écrit sur l’influence de Beuve Méry sur « Le Monde » : «  C’est sans doute sur la question européenne que l’on voyait le plus clairement l’importance de l’esprit d’Uriage pour « Le Monde »
    Le second élément qui nous intéresse directement, c’est la forme politique que prend l’Europe chez les nazis. L’Europe qui est décrite est basée sur le fédéralisme. Goebbels croyait que le régionalisme allemand pourrait être un modèle pour l’Europe. Il suffit pour cela de regarder la carte de l’Europe des régions, élaborée par la Waffen SS. Si la plupart des projets européens des nazis, était basée sur un respect de la souveraineté des Etats membres, il était mentionné que « les pays avaient le droit d’organiser leur vie nationale comme ils l’entendaient pourvu qu’ils respectent leurs obligations envers la communauté européennes ». Les géopoliticiens allemands se mirent également au service de la pensée nazie de l’Europe. Au même titre qu’aujourd’hui, ils firent prévaloir l’aspect transfrontalier à travers la coopération interrégionale. Gerard Iseberg, fonctionnaire du Bureau du Reich pour l’organisation de l’espace géographique à Berlin, qui écrivait des articles sur  la planification urbaine, se reconvertira dans les années 1960 en spécialiste de la Politique Agricole Commune.

Les articles concernant le développement des politiques régionales transfrontalières sont très nombreux à l’époque. Cet élément est intéressant quand on sait que les eurorégions actuelles se concentrent surtout sur les frontières allemandes. Ainsi, il semble exister une véritable continuité dans la géopolitique allemande d’avant et d’après guerre, comme le soutien Hans-Rudiger Minow, dans son ouvrage « D’une guerre à l’autre », dans lequel il démontre qu’il existe une politique allemande et européenne concertée de soutien aux mouvements régionalistes et autonomistes en Europe.

Cette première partie de notre étude, avait pour but de définir les concepts, de comprendre la genèse idéologique de cette partie de la construction européenne, de comprendre le risque que représente l’absence de structure politique viable pour remplacer les Nations au moment où celles-ci tendent à se décomposer. Nous avons aussi appuyé notre étude sur l’idée allemande de la construction européenne, notamment à travers sa vision ethnique de la Nation et le pangermanisme. Nous allons dans cette deuxième grande partie nous interroger sur l’influence de cette vision ethnique dans la construction européenne actuelle, en étudiant le processus de régionalisation.

A suivre

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