La Dispute sur le Sel et le Fer (2) - présenté par Raphaël B.

  • Par arsin
  • Le 21/04/2012
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Présenté par Raphaël B., sur Black Marianne

http://blackmarianne.blogspot.fr

Puisqu'on ne parle pas de la présidentielle aujourd'hui, continuons la publication du classique chinois "La Dispute sur le Sel et le Fer", grâce à Raphaël Berland. La première partie a été diffusée ici.



« Quand on ne parle pas le même langage, on peut difficilement discuter ensemble de politique ; ceux qui se réclament d'idéologies opposées ne peuvent élaborer des plans en commun »

Le ton monte entre les lettrés et le Grand Secrétaire, à la Cour de l'Empereur de Chine (81 avant J.C.). Dans ce 9ème chapitre du Yantie Lun (aussi appelé "Dispute Sur le Sel et le Fer"), le torchon n'est pas loin de brûler définitivement, tant les divergences de vue sont grandes.





QUAND LE SOUVERAIN S'AFFLIGE



L'arrière et le front.


LE GRAND SECRÉTAIRE. - Vous avez dit : « Désordres et troubles préoccupent le monarque éclairé. » En effet, le souverain règne sur l'Empire en maître de maison qui s'inquiète du bien-être de ses hôtes. Aussi n'est-il pas digne d'un grand roi de ne pas se porter au secours de ses sujets quand ils se noient, comme il est indigne d'un loyal serviteur de l'État d'être indifférent aux malheurs du pays. Rester ferme devant l'adversité est le devoir du ministre, tout comme celui du père, quand son fils a faim et froid, est de lui donner la nourriture et le couvert. Les épreuves que doivent affronter nos enfants, exilés dans de lointaines contrées, hantent les nuits de notre souverain. Les ministres se sont attelés à la tâche, ils ont déjà proposé toutes les mesures susceptibles de renflouer les caisses de l'État. Le Conseil d'État a décidé d'instituer un monopole sur les alcools, toujours en vue des dépenses exigées par la protection des frontières, le règlement de la solde des trou­pes et l'assistance à ceux qui se trouvent dans une situation critique. Comment aurions-nous la lâcheté de nous dérober à nos devoirs paternels en mettant fin à cette aide ? Nous avons restreint la nourriture et les vêtements de l'ar­rière pour soulager la détresse de ceux qui sont sur le front. Et quand ces restrictions se montrent insuffisantes, vous voudriez que nous cessions toute fourniture ! Pourrions-nous sans rougir continuer à revendiquer le titre de pères ou de grands frères vertueux du peuple si nous abandonnions les régions frontalières à leur sort ?

Un empire unifié.


LES LETTRÉS. - À la fin de la dynastie des Tcheou, le roi était faible et les princes feudataires réglaient leurs conflits par la violence. Les seigneurs ne connaissaient pas le repos, et les vassaux erraient d'une principauté à une autre. Pourquoi cela ? Tout simplement parce que les pays en guerre étaient si nombreux que la plupart des royaumes se trouvaient au bord de la ruine. Or, maintenant que toutes les provinces de l'Empire ne forment plus qu'un seul territoire et que l'Empire est unifié, l'empereur peut en toute quiétude se livrer à la joie de la promenade sous les galeries couvertes de ses palais. Il a le loisir d'écouter ses ministres lui exposer leurs profonds desseins, d'entendre dans la salle du trône éclater les nobles accents des chants cérémoniels et des hymnes dynastiques et, dehors, d'être bercé par le tintement des grelots de son char. Sa vertu est éclatante. Sa gloire peut rivaliser avec celle de Tang ou de Yu. Ses mérites rejailliront sur sa postérité. Les Man et les Mo, ces sauvages qui vivent dans des contrées stériles, peuvent-ils troubler la sérénité de notre souverain et lui infliger les tourments que connurent les monarques de l'époque des Royaumes combattants ? Si notre très éclairé souverain ne néglige pas ses devoirs, s'applique à gouver­ner selon les principes de la vertu et distribue ses faveurs avec libéralité, les barbares du Nord se tourneront vers nous, ils viendront frapper à notre porte pour faire leur soumission. Les Huns, domptés, rentreront leurs crocs et ne mangeront plus toutes nos ressources.

On perd son temps avec vous !


LE GRAND SECRÉTAIRE. - Sa Majesté très éclairée s'alarme que son pays ne jouisse pas encore de la tranquillité et s'inquiète que les frontières ne connaissent toujours pas la paix. Il a envoyé les inspecteurs généraux de la Cour procéder à des enquêtes sur les maux qui affligent le peuple afin de venir en aide aux plus démunis et de panser leurs blessures. Mais comme nous hésitions encore sur les moyens à utiliser pour répandre la vertu de notre très avisé souverain et procurer la paix à l'Empire, nous nous sommes permis de vous réunir pour vous consulter. Or, quand vous ne nous propo­sez pas de voler jusqu'aux cieux, vous nous demandez de plonger au fond des abîmes. Comment de tels avis pourraient-ils être de quelque utilité ? Vous semblez croire qu'on gouverne un État comme on administre un village. Ramassis de campagnards et de culs-terreux qui ne comprenez rien à rien ! Vous êtes comme des ivrognes qui viennent juste de cuver leur vin. On perd son temps à discuter avec vous !

Nous parlons deux langages.


LES LETTRÉS. - « Quand on ne parle pas le même langage, on peut difficilement discuter ensemble de politique ; ceux qui se réclament d'idéologies opposées ne peuvent élaborer des plans en commun », a dit Confucius. Aujourd'hui, vous suivez une ligne politique bien précise; nous ne pouvons vous être d'aucun conseil.

Ne ruinez pas nos efforts.


LE GRAND SECRÉTAIRE. - Je croyais que la loyauté d'un vassal consistait à remplir ses obligations à l'égard de son suzerain et la piété filiale à s'acquitter de ses devoirs à l'égard de ses parents. Lorsqu'un monarque commet une erreur, ses vassaux se doivent de le soutenir; quand un père a offensé la loi, ses fils ne peuvent que couvrir sa fuite. À la mort d'un prince, les ministres ne changent pas sa politique ; à la mort d'un père, les fils ne modifient pas ses orientations. Les Annales des printemps et des automnes fustigent la démolition des terrasses seigneuriales de la famille Kiang, car c'était détruire ce qu'avaient édifié les ancêtres et révéler les erreurs de ses seigneurs et aïeux. Voilà maintenant longtemps qu'ont été établis les mono­poles sur le sel et le fer ainsi que les organismes de planification des coûts des marchandises. En voulant les abolir, vous ruinez les efforts de notre feu monarque et portez atteinte au prestige de notre très éclairé souverain. Nous qui avons la charge des intérêts de la nation, nous sommes résolus à défendre les principes de fidélité et de piété filiale. C'est ce qui nous sépare des lettrés.

La lustrine et la soie.


LES LETTRÉS. - L'homme avisé vit avec son temps ; l'homme ingénieux suit les mœurs de l'époque. Confucius a dit : « Les chapeaux de lustrine noire sont conformes aux rites ; mais aujourd'hui, tout le monde les porte en soie car cela coûte moins cher : Pour moi, je me conforme aux mœurs de la majorité. » Les sages, tout en restant fidèles aux préceptes des anciens, se plient aux coutumes de leur temps sans légiférer sur ce qui est convenable ou non. Le duc de Tcheou se sépara de ses ministres et assistants pour des raisons d'économie et de simplicité. Pourtant, on ne peut pas dire qu'il a bouleversé les institutions de ses pères ni qu'il a trahi les prescriptions de ses ancêtres.

« La campagne serait soigneusement cultivée, le chanvre et la soie seraient filés avec amour, gouvernants et gouvernés auraient tout en suffisance, et tous les problèmes seraient résolus. »

La leçon des gouvernés aux gouvernants continuent à la cour de l'Empereur de Chine. Voici le 10ème chapitre de ce passionnant débat, vieux de plus de 2 000 ans, mais si rafraichissant en cette période de campagne électorale déplorable...


LES EAUX ET FORETS DE L'EMPIRE
Aux confins de l'univers.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Le seigneur dont le fief est comme une exploitation familiale n'a que la charge de la gestion domestique. L'empereur, en revanche, dont le domaine s'étend jusqu'aux confins de l'univers, a des préoccupations internationales. Il est clair que les dépenses qu'exige l'entretien d'un manoir sont dérisoires en comparaison des frais immenses entraînés par la gestion de l'Empire. C'est la raison pour laquelle le gouvernement a créé les domaines, les étangs impériaux et instauré le monopole sur les ressources des montagnes et des mers, s'assurant ainsi des recettes supplémentaires. Nous avons amélioré le système des canaux d'irrigation, assis sur des bases solides tous les secteurs agricoles en étendant les terres arables et les pâturages, et en développant les parcs de chasse. L'intendant des Écuries, le ministre des Eaux et Forêts, l'intendant de la Cassette privée de l'empereur et le ministre de l'Agriculture sont chargés de collecter les revenus provenant de la culture et de l'élevage, de percevoir le montant des locations des étangs enclos. Jusqu'aux confins septentrionaux de l'Empire on a nommé des super-intendants de l'Agriculture afin de faire face aux différentes dépenses, et pourtant le déficit n'a pu être comblé. À présent, vous voudriez supprimer ces institutions et tarir la source de revenus de l'État, jetant ainsi le peuple du haut en bas de l'échelle et dans le dénuement ? Même avec une politique d'économies draconiennes, comment pourrions­-nous nous en sortir ?
C'est le peuple qui pâtit.

LES LETTRÉS. - Avec les fonctionnaires inutiles, les grands travaux superflus, les changements de mode, le luxe et la prodigalité, innombrables sont ceux qui sont vêtus et nourris aux frais de l'État sans l'avoir mérité. Voilà pourquoi les classes supérieures connaissent l'indigence et les classes inférieures la misère totale. À présent, vous voulez venir en aide aux activités subsidiaires sans porter atteinte au secteur fondamental : mais, en mettant sur pied des organismes susceptibles de rapporter de l'argent au Trésor, en créant des champs et des pâturages, l'État concurrence les paysans dans la production de fourrage, dispute aux marchands leurs bénéfices commerciaux. Est-ce ainsi que vous pensez manifester la vertu de votre prince et administrer l'État ? Labourage et tissage sont les deux mamelles de l'Empire. Les anciens divisèrent les terres et les répartirent entre le peuple, lui donnant des champs à cultiver afin que chacun trouve à s'employer. Ainsi, il n'y avait pas de terre qui ne nourrît son homme, ni d'homme qui ne labourât son lopin de terre.

Or, depuis que le gouvernement a créé des parcs de chasse, défriché des champs publics, aménagé des étangs et des marais, tout le bénéfice que l'État, en principe, devait tirer de la location des domaines, est revenu aux grandes familles. Les environs de la capitale se trouvent resserrés entre les monts Houashan et le fleuve Jaune. Cette plaine exiguë est déjà surpeuplée ; avec les gens qui y affluent des quatre coins de l'Empire, le grain et le combustible manquent. Les ventes ou les locations des champs publics ont fait baisser la production du mûrier, des bois de construction, des fruits et des légumes, et la terre n'est plus cultivée à plein rendement. Nous ne pouvons que désapprouver une telle politique. Quand feu l'empereur a ouvert les réserves impériales, creusé les étangs enclos, ceux-ci auraient dû être distribués au peuple moyennant le versement d'un impôt, l'État percevant les taxes mais n'en ayant pas la gestion. En effet, location et impôts désignent sous des noms différents une seule et même réalité. Mais si on les leur avait laissés, les paysans se seraient consacrés de toutes leurs forces aux travaux des champs et les tisserandes se seraient appliquées à leur métier. La campagne serait soigneusement cultivée, le chanvre et la soie seraient filés avec amour, gouvernants et gouvernés auraient tout en suffisance, et tous les problèmes seraient résolus.
Le Grand Secrétaire reste silencieux, il lance un coup d'œil au Premier ministre, puis à son assistant.
« Aujourd'hui, vous prétendez prendre aux riches pour aider les plus démunis, mais les riches ne cessent de s'enrichir et les pauvres de s'appauvrir. Vous avez renforcé le code pénal et alourdi les châtiments pour mettre un terme à la délinquance et briser la sédition. Pourtant, on assiste à une recrudescence de la criminalité. »

La leçon continue à la cour de l'Empereur de Chine, en 81 avant J.C. Dans cette partie du débat, il est question d'économie, et les lettrés font référence au principe du Yin et du Yang (ok, commentaire inutile vu le titre du chapitre.... :-)




LE YIN ET LE YANG DE L'ÉCONOMIE


Un budget en équilibre.

L'ASSISTANT DU GRAND SECRÉTAIRE. - Le Grand Secrétaire a repris la politique menée par Tai Gong (l), par le duc Huan (2) et son ministre Kouan Tchong (3). En établissant le monopole sur le sel et le fer, il a augmenté les bénéfices provenant des ressources naturelles et favorisé l'expansion économique. Aujourd'hui, le budget est en équilibre, le peuple a le nécessaire, l'agriculture et l'artisanat sont florissants et toutes les couches de la population connaissent la prospérité. Ces résultats ont été obtenus grâce à la planification de l'économie : ils n'auraient pu l'être simplement par le zèle mis à cultiver et à tisser.

Charité et justice.

LES LETTRÉS. - L'observance des rites et des devoirs sociaux est le fondement des nations ; la soif de pouvoir et la recherche du profit en sont la ruine. « Quels obstacles rencontrera celui qui gouverne un pays avec courtoisie et libéralité ? » demandait Confucius. Maintenant que l'Empire, à nouveau uni, est une grande famille, peut-on désirer y introduire l'appât du gain et y développer le goût du luxe et de l'artifice ? Ayant calculé tous les besoins du budget, en accord avec les princes feudataires, le Grand Secrétaire a fourni à l'État de l'argent par la taxe sur les alcools. Après quoi, Hsien Yang et Gong Ts'in ont encore augmenté les recettes par les monopoles sur le sel et le fer. Il n'empêche que le pays est affaibli et que les villes sont désertées parce qu'on ne peut éduquer le peuple qu'en exerçant la charité et la justice. Parce qu'on ne peut enrichir le pays qu'en consacrant tous ses efforts à l'activité fondamentale : l'agriculture.

Autorité et justice.

L'ASSISTANT DU GRAND SECRÉTAIRE. - Quand il y a des loutres dans l'étang, les poissons s'agitent ; un pays qui tolère une puissante opposition perd ses sujets les plus loyaux. On ne voit pas de prés verdoyants sous le couvert d'une forêt touffue ; le grain vient mal entre les grosses mottes. Pour gouverner un pays, il faut extirper la mauvaise herbe et mater l'agitation des grands. Ce n'est qu'à cette condition que l'on arrivera à une répartition plus équitable des richesses et que l'on procurera à chacun la paix dans son foyer. Le grand instructeur Tchang a promulgué des lois auxquelles tous doivent obéir. II a châtié les séditieux, réprimé les profiteurs. Le fort ne pourra plus molester le faible et les nantis opprimer les démunis. Notre Grand Secrétaire s'est livré à des calculs avec le boulier afin d'établir le budget. S'il a décidé d'instaurer des monopoles sur le sel et le fer, c'est afin de limiter le pouvoir des gros négociants et des riches marchands. S'il a mis des charges et des brevets en vente et monnayé le rachat des peines, c'est afin de prendre aux riches pour aider ceux qui sont dans le besoin et apporter quelque soulagement au peuple à la noire chevelure. Voilà pourquoi, bien que nos armées combattent sur tous les fronts, nous leur assurons le nécessaire sans avoir à accroître les taxes et les impôts. Les questions économiques ne peuvent être comprises que par des hommes compétents et non par la foule.

Le mauvais médecin.

LES LETTRÉS. - Pian Ts'ie, le père de la médecine, diagnostiquait la nature du mal en tâtant simplement le pouls du patient. Quand le souffle yang était surabondant, il le réduisait pour l'harmoniser au souffle yin. Lorsque le souffle yin prédominait, il le réduisait pour l'harmoniser au souffle yang. C'est ainsi qu'en réglant les souffles des veines, il chassait les miasmes. Mais un mauvais médecin ne connaît pas le trajet des veines et des artères ni la différence entre le sang et la lymphe ; il pique de son aiguille à l'aveuglette et ne fait qu'endommager la peau sans agir sur le mal. Aujourd'hui, vous prétendez prendre aux riches pour aider les plus démunis, mais les riches ne cessent de s'enrichir et les pauvres de s'appauvrir. Vous avez renforcé le code pénal et alourdi les châtiments pour mettre un terme à la délinquance et briser la sédition. Pourtant, on assiste à une recrudescence de la criminalité. Faute de connaître les médecines de Pian Ts'ie, vous n'avez pu apporter à la multitude le moindre réconfort.

Le bon économiste.

L'ASSISTANT DU GRAND SECRÉTAIRE. - Lorsque les Tcheou établirent leur dynastie, il y avait environ mille huit cents princes feudataires. Par la suite, le fort a avalé le faible, le gros a mangé le petit, tant et si bien qu'il n'est plus resté que six grands États. Ces six États se livrèrent des combats acharnés pendant plusieurs siècles. À l'intérieur, ils combattaient les seigneuries rivales ; à l'extérieur des frontières, ils luttaient contre les barbares. Aussi leurs armées étaient-elles toujours sur le pied de guerre, et les campagnes se succédaient sans trêve. Mais, tandis que les troupes portaient leurs étendards au-delà des frontières, les greniers et les magasins des principautés demeuraient pleins.

À présent, nous avons à notre disposition les immenses richesses de l'Empire et les tributs versés par les commanderies, qui dépassent en importance les réserves de grains de Ts'i et de Tch'ou ou les entrepôts de Tchao et de Wei. Le montant de nos réserves et des recettes est si élevé qu'il nous permet de faire face à toute éventualité. Mais si l'on demandait au ministre de l'Agriculture et aux autres de se dédier corps et âme au développement des activités agricoles à l'instar de l'illustre Hou Ji, père de l'agriculture, les années qui combattent aux quatre points cardinaux se trouveraient bientôt privées de la garantie d'un approvisionnement régulier, et ce ne serait pas faute de ressources. La manière dont vous utilisez les aiguilles et les cautères pour équilibrer l'excédent et le manque ne nous paraît pas le remède indiqué. Quand Son Excellence le Grand Secrétaire décida de prendre en main les questions économiques et agricoles en tant que surintendant des Grains, ce fut pour stimuler par ses piqûres l'économie en stagnation et instiller le flot vivifiant du profit dans les artères de l'Empire ; c'est ainsi que les marchandises et les biens circulent et s'échangent, et que l'État regorge de biens. Parallèlement, des expéditions ont été envoyées aux quatre coins de l'Empire contre les rebelles et les fauteurs de troubles. Les dépenses logistiques et les gratifications militaires se chiffrent en milliards, mais tous ces frais ont pu être couverts par notre trésorerie. Et c'est une telle efficacité, digne de Pian Ts'ie, que vous voudriez mettre en cause avec le monopole sur le sel et le fer ?

Le centre de l'univers.

LES LETTRÉS. - Les hommes des régions frontalières habitent des montagnes et des vallées où le yin et le yang ne sont pas en harmonie. Le gel craquèle le sol, les rafales de vent soulèvent une poussière de sel, le sable et le gravier s'amoncellent en dunes ; la terre est impropre à toute culture. L'empire du Milieu, situé au centre de l'univers, est le point d'intersection du yin et du yang. Au sud, le Soleil et la Lune y exécutent leurs révolutions tandis qu'au nord scintille l'étoile Polaire. Son territoire compte une infinie variété de climats qui se complètent et produit tout ce dont on peut rêver. Quitter les régions centrales et se lancer dans des aventures lointaines pour arracher de nouvelles portions de terres stériles et glacées équivaut à abandonner les vallées fertiles pour cultiver la lande ou les marécages.

On transporte et convoie à la hâte les grains entreposés dans les greniers et les richesses entassées dans les magasins pour les donner aux frontaliers. Si bien que les provinces centrales sont écrasées sous les impôts et les corvées, tandis que le peuple des marches est harassé par la défense des frontières. Ces malheureux ont beau être courbés sur la charrue, le sol est impropre à la production des céréales. Ils ne peuvent profiter des bien­faits qu'apportent les cultures du chanvre et du mûrier. Aussi dépendent-ils de la soie et de la bourre des provinces du centre pour leur habillement, les peaux et les fourrures n'ayant jamais pu suffire entièrement à couvrir leur nudité. En été, ils ne quittent jamais la fraîcheur de leurs cavernes ; en hiver, ils ne s'aventurent jamais hors de leurs trous. Toute une famille, père, mère et enfants vivent entassés dans une hutte exiguë aux murs de pisé. Le cœur de l'Empire comme les régions frontalières sont maintenant des déserts. Est­-ce là le remède miracle digne de Pian Ts'ie et les bienfaits apportés par les monopoles sur le sel et le fer ?
LA FUITE DEVANT L'IMPÔT
Les marches de la prospérité.

L'ASSISTANT DU GRAND SECRÉTAIRE. - Autrefois, les provinces de l'intérieur étaient surpeuplées, l'eau potable et le fourrage manquaient. Comme le climat chaud et humide convient mal à l'élevage des chevaux ou des bovidés, les hommes s'attelaient eux-mêmes à la charrue, transportant sur leur dos de lourdes charges. Ils s'épuisaient pour de minces résultats. Le peuple, misérable, manquait de nourriture et de vêtements ; on voyait par les chemins des enfants et des vieillards chargés de fardeaux et tirant des charrettes. Même les plus hauts dignitaires, ministres ou grands officiers, se déplaçaient souvent en char à bœufs. Mais depuis que Sa Majesté l'empereur Wou a conquis toutes les tribus du sud de la Chine et converti leurs terres en vergers, chassé les barbares de l'ouest et du nord et créé des réserves nationales sur les terres qu'ils occupaient, des articles rares et précieux et mille objets exotiques remplissent les palais intérieurs ; de vifs coursiers et des chevaux sauvages peuplent les haras impériaux. Il n'est pas un paysan qui n'ait une bonne charrette tirée par un fort cheval, et le peuple se gorge d'oranges et de pamplemousses. Cela montre bien la prospérité dont nous sommes redevables aux marches. Et c'est faire preuve d'un singulier aveuglement que de s'interroger comme vous le faites sur la prospérité dont nous jouissons actuellement.
Les cicatrices de la guerre.

LES LETTRÉS. - Nous nous sommes laissé dire que naguère, avant qu'on ne lance les expéditions contre les Huns et les Vietnamiens, les impôts et les corvées étaient rares et le peuple vivait dans l'opulence. Bien nourries et chaudement vêtues, les populations stockaient la nouvelle récolte, n'ayant pas encore fini de consommer celle de l'année précédente. La toile et la soie abondaient et le bétail se comptait par troupeaux. Les cultivateurs utilisaient le cheval comme animal de trait. Personne qui ne possédât un cheval de selle ou de labour. Il est vrai qu'en ce temps-là, on restreignait l'usage des chevaux aux travaux des champs. Mais plus tard, avec les innombrables campagnes militaires, la pénurie d'étalons devint telle qu'on expédia sur le front des juments et des vaches ; c'est pourquoi on voit naître maintenant des poulains et des veaux sur les champs de bataille. Les paysans n'ont plus d'animaux domestiques chez eux, les céréales ne sont plus cultivées dans les champs. Le peuple n'a même plus la balle du grain à se mettre sous la dent, et vous prétendez qu'il se gorge d'oranges ?
Un proverbe ne dit-il pas qu'il faut plusieurs générations pour se remettre d'une longue guerre ? Or, à présent, on peut voir les anciens champs laissés en friche ; les maisons se dressent au-dessus des murailles de la ville, mais la plupart sont désertées. Où est donc cette prospérité dispensée par les marches ?
Des paysans paresseux.

L'ASSISTANT DU GRAND SECRÉTAIRE. - Jadis, l'unité de mesure du champ était le mou, soit une portion de terre de cent pas de côté. La terre, divisée en neuf portions, était cultivée collectivement par les paysans, chacun touchant un neuvième de la récolte, le dernier neuvième étant réservé au souverain. Les sujets de l'empereur devaient avoir à cœur de faire passer l'intérêt public avant leur intérêt personnel. L'empereur Wou, prenant en pitié les souffrances des paysans loqueteux et mal nourris, promulgua de nouveaux règlements par lesquels un acre serait désormais porté à un lopin de deux cent quarante pas de côté, et la dîme fut abaissée à un trentième de la récolte. Mais des fainéants se sont condamnés par leur mauvaise volonté et leur inertie à souffrir de la faim et du froid. Il n'y a pas d'autre raison à la misère actuelle des paysans. Quand certains veulent semer sans avoir labouré, et récolter sans avoir planté, en quoi le blâme retombe-t-il sur les monopoles ?
Trop d'impôts.

LES LETTRÉS. - La dîme était prélevée en fonction du produit de la récolte. L'État partageait donc avec les agriculteurs les aléas de la récolte. Quand le peuple avait peu, la part de l'État n'augmentait pas, elle ne diminuait pas quand le peuple avait fait une bonne récolte. Aussi peut-on dire de la dîme qu'elle est la mesure la plus juste et la plus équitable. Maintenant que les paysans sont imposés sur la superficie cultivée, bien que l'impôt ait été abaissé à un trentième, on voit, dans les bonnes années, quand le grain vient bien, l'État prélever une part trop petite, tandis que dans les mauvaises années, avec les famines et la disette, les paysans doivent encore contenter les exigences de l'État. À cela viennent s'ajouter les corvées, l'impôt sur les hommes valides dont le montant s'élève à la moitié du travail d'un individu. Les paysans se voient contraints soit de céder la totalité de leurs récoltes, soit de s'endetter pour fournir la redevance exigée. Voilà pourquoi le peuple souffre de la faim et du froid en dépit de son labeur acharné. De même que le maçon s'assure que ses fondations sont solides avant d'élever les murs, le meneur d'hommes commence par assurer des activités rentables à ses sujets avant de ponctionner ses revenus. Les Entretiens de Confucius (4) ne disent-ils pas : « Quand le peuple a le nécessaire, comment le prince n'aurait-il pas ce qu'il lui faut » ?
L'aide de l'État.

L'ASSISTANT DU GRAND SECRÉTAIRE. - Quand les seigneurs luttaient entre eux pour le pouvoir et quand des États guerriers se forgeaient par des combats incessants, les paysans, découragés de cultiver leurs champs, ne faisaient pas grand cas de la dîme qu'il fallait verser. Mais à présent, par la vertu des pouvoirs sacrés de Sa Majesté, il n'y a pas eu de levées de troupes depuis fort longtemps : ce n'est pas pour autant que tout le monde s'adonne avec diligence aux travaux des champs ; malgré la distribution de nouvelles terres, certains manquent encore du nécessaire. Les dons aux indigents ont vidé les greniers, et la situation ne fait qu'empirer, trop d'individus ayant pris l'habitude de compter sur l'aide de l'État. C'est sans doute une source d'exaspération pour le prince que de voir ses sujets prendre le maquis, oublieux de leurs devoirs envers un État qui les a comblés. L'exemple est contagieux, le nombre des champs cultivés diminue chaque jour, les impôts ne rentrent plus, on résiste aux agents du gouvernement. Même si le prince le désirait, comment aurait-il le nécessaire ?
Raisons de l'absentéisme.

LES LETTRÉS. - II est évident que les gens ne se soustraient pas à leurs devoirs civiques parce qu'ils recherchent le profit, ni qu'ils éprouvent un malin plaisir à quitter leur foyer. Naguère, les trop nombreuses levées de troupes ont entraîné une crise financière ; il a fallu trouver de l'argent en écrasant le peuple d'impôts et de corvées, en le privant du nécessaire. Et comme, une fois de plus, le poids de l'impôt retombe sur les paysans, ils renâclent à travailler aux champs. La responsabilité d'un grand nombre de ces départs incombe aux gros propriétaires, auxquels les fonctionnaires n'osent pas s'attaquer, préférant s'en prendre au menu peuple. Ce dernier, lassé de ces exactions, prend le large. Puis les classes moyennes sont à leur tour obligées de partir. Et ceux qui restent paient pour les fugitifs. Les serfs, constamment persécutés par des fonctionnaires corrompus, suivent l'exemple des autres et les fuyards deviennent foule et la population ne cesse de diminuer. Des annales ont dit : « Le peuple est prêt à sacrifier sa vie pour un État libéral ; dans un régime tyrannique, même la famille se dissout. » C'est là qu'il faut chercher la raison de ces champs en friche et de ces villes désertées. La tâche du bon berger consiste à soulager les maux du peuple dont il a la charge, à le rendre heureux en lui assurant la paix et en écartant de sa tête les troubles, enfin, à en user sans abuser. Alors le peuple aura du cœur à l'ouvrage et s'acquittera avec joie de ses redevances. Le souverain n'aura pas besoin de quémander et ses sujets n'attendront pas de subsides du gouvernement.
Limites d'âge.

L'ASSISTANT DU GRAND SECRÉTAIRE. - Autrefois, un jeune homme entrait au gymnase à quinze ans et prenait part à des corvées mineures. À vingt ans, il recevait le bonnet viril et devenait majeur. Il était en âge d'accomplir son service militaire. Vers la cinquantaine, alors qu'un sang généreux coule encore dans les veines, on l'appelait « robuste vieillard ». Le Livre des odes dit : « Fang Shu est d'un âge avancé, mais ses plans sont pleins de vigueur ! » C'est pourquoi l'armée des Chang était comme une nuée de corbeaux et celle des Tcheou aussi nombreuse que des fleurs d'armoise. À présent, notre très éclairé souverain montre sa commisération par des règlements libéraux en matière de corvée : à vingt-trois ans, on est inscrit sur les registres de la corvée, et, à cinquante-six ans, on est exempté, cela afin d'aider les personnes âgées et de procurer du repos aux vieillards. Ceux qui sont dans la fleur de la jeunesse vaquent aux travaux des champs et s'occupent de l'entretien des hameaux, tandis que les vieux cultivent leurs potagers. Pourvu que chacun épargne ses forces et suive le rythme des saisons, personne n'aura à souffrir la faim ou le froid. Mais il est absurde de s'en prendre à l'État quand on ne sait pas administrer les affaires de sa famille.
Carences.

LES LETTRÉS. - À vingt ans, on devient adulte, on prend le bonnet viril, à trente on se marie, on peut participer aux opérations militaires. À partir de cinquante ans, on est un vieillard, On reste chez soi, appuyé sur une canne et on n'est pas soumis à la corvée. Ces règlements permettaient d'assister les indigents et de donner aux vieux un repos mérité. À la fête du village, tous ceux qui avaient dépassé la soixantaine se voyaient gratifiés de mets spéciaux en signe de respect. Les vieux jouissaient du privilège de ne se nourrir que de viande, de ne se vêtir que de soie et de ne marcher qu'appuyés sur une canne. Mais, de nos jours, on voit des quinquagénaires et des sexagénaires transporter des fardeaux aux côtés de leurs fils et petits-fils et être soumis à la corvée et à la conscription ; est-ce là une façon de prendre soin des personnes âgées ? Jadis, le prince ne demandait rien pendant trois ans à une famille endeuillée, par respect pour sa douleur et pour que les orphelins puissent accomplir leurs devoirs familiaux. 0r maintenant, que voit-on ? À peine la dépouille mortelle a-t-elle été mise en bière que le fils ou le frère cadet est obligé de quitter ses habits de deuil et de partir à la guerre. Est-ce là une façon de traiter le peuple comme ses propres enfants et de lui permettre de manifester sa piété envers ses pères ou frères aînés ? Sa Majesté est encore très jeune, aussi a-t-elle prié ses ministres de l'assister dans le gouvernement de ses États. 0r sous leur égide, l'administration et la propagation de la morale présentent de graves carences. Aussi souffrez que des hommes du commun donnent leur opinion sur ces matières.
L'assistant du Grand Secrétaire ne trouve rien à répliquer.
Notes

1. Sage conseiller du roi Wen de la dynastie des Tcheou, qui l'avait rencontré pêchant à la ligne sans appât ni hameçon.

2. L'un des plus puissants princes (appelés hégémons) de la confédération chinoise au VIIème siècle avant Jésus-Christ.

3. Il institua une taxe sur le poisson et le sel au bénéfice des pauvres et des sages.
4. Ou Lunyu, recueil canonique des propos de Confucius rédigé par ses disciples au Vème siècle avant Jésus-Christ.


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