La Dispute sur le Sel et le Fer (3) - présenté par Raphaël B.

  • Par arsin
  • Le 12/05/2012
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Repris sur le blog de Raphaël B., Black Marianne

« Le premier principe de gouvernement consiste à aller du centre vers la périphérie, à s'occuper d'abord des contrées proches : une fois que l'État s'est assuré de leur attachement, il peut songer à rallier les terres lointaines »

En ces temps de campagne électorale pitoyable, autant partir loin dans le passé pour écouter des débats qui en valent la peine... Ils ont plus de 2 000 ans, et n'ont pas pris une ride !


LE CENTRE ET LA PÉRIPHÉRIE
Le rempart des marches.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Le prince embrasse tous les êtres et protège l'univers entier. Cet amour universel ne laissant pas de place en lui aux passions personnelles, il n'accorde point de faveurs particulières à ses proches et n'oublie pas d'étendre ses bienfaits à ceux qui sont loin de ses yeux. Ne sommes-nous pas tous ses sujets et serviteurs ? Or il se trouve que tous ne jouissent pas de la même tranquillité et que les charges ne sont pas encore équitablement réparties dans la population. Ne doit-on pas chercher des solutions à ce problème ? Est-ce un bon conseil que de nous demander de nous occuper uniquement des uns et d'abandonner les autres à leur sort ? Les peuples des marches habitent une terre ingrate où règne un froid glacial, ils vivent sous la menace constante des barbares et doivent se cacher à la moindre alerte. Si les habitants des provinces du centre de l'Empire dorment en paix dans leur lit, c'est que les marches livrent bataille sur bataille, faisant des commanderies des frontières un rempart contre les incursions des Huns. Lorsque les frontières sont bien défendues, les plaines centrales jouissent de la paix ; et lorsque le cœur du royaume connaît la tranquillité, rien de fâcheux ne peut se produire. Cessez donc de nous rebattre les oreilles avec toutes ces récriminations.
Un champ trop vaste.
LES LETTRÉS. - Jadis, le Fils du Ciel se tenait au centre de l'univers ; son domaine ne dépassait pas mille lieues de côté. Aujourd'hui, nous avons conquis sur les Huns et les barbares du Sud de vastes territoires et nos routes s'étendent à l'infini. Mais les troupes sont fourbues, les populations des marches acculées au suicide et les provinces centrales ne sont plus qu'un champ de ruines. Voilà pourquoi le peuple récrimine et ne consent pas à se taire. Le premier principe de gouvernement consiste à aller du centre vers la périphérie, à s'occuper d'abord des contrées proches : une fois que l'État s'est assuré de leur attachement, il peut songer à rallier les terres lointaines. Ayant apporté le bien-être à ses sujets de l'intérieur, il songe à secourir les peuples d'au-delà des frontières. Notre monarque très éclairé a repoussé la suggestion de coloniser Lun Tai dans le Turkestan, estimant qu'il était plus urgent de s'occuper des métropolitains. Il promulgua l'édit suivant : « Nous pensons remplir notre devoir de souverain en interdisant toute brutalité et l'égard de nos sujets et en ordonnant qu'il soit mis un terme aux impôts arbitraires afin que tous consacrent leurs efforts aux travaux des champs. » Les ministres durent s'incliner ; on élimina ceux qui ne remplissaient pas correctement leurs fonctions et on soulagea la détresse du peuple.
Or, aujourd'hui que le berceau même de notre civilisation est ébranlé, vous ne manifestez aucune inquiétude et mettez toute votre ardeur à régler la question des frontières. Ne voyons-nous pas les résultats de cette politique ? Le territoire est vaste mais il reste en friche ; on sème à la volée mais personne ne sarcle ; on déploie une grande énergie sans récolter aucun fruit. Le Livre des odes n'était-il pas prémonitoire en s'exprimant ainsi : « Ne cultivez pas un champ trop vaste, la mauvaise herbe y poussera dru. »
Nul désir de conquête.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Jamais un brillant stratège ne mettra une armée en campagne si l'opération n'est pas profitable, ni ne convoitera un territoire qui ne présente pas d'intérêt. Le précédent empereur, ayant réglé le problème des frontières au sud, à l'ouest et à l'est, avait décidé de se consacrer entièrement à la pacification de son dernier ennemi : les Huns. Constatant leur débandade, il construisit une ligne de défense appuyée sur les montagnes et les grands cours d'eau. Délaissant alors les contrées infertiles, déserts de sable, de cailloux et de sel, il détacha une portion de ces districts reculés et céda la région de Tsaoyang aux tribus des Huns. Une fois abandonné les postes avancés, il se borna à occuper les points stratégiques sur le fleuve Jaune et à tenir solidement les positions-clés, afin d'alléger la corvée tout en assurant la protection de l'armée et du peuple. Ces mesures montrent la part que prenait le souverain aux malheurs de ses sujets ; aucun désir ne l'animait d'étendre son empire au risque d'aggraver le fardeau de son peuple.
Des ministres belliqueux.
LES LETTRÉS. - Peu de monarques poussèrent l'art militaire aussi loin que le roi de Ts'in et peu de conquérants conquirent autant que le maréchal Meng Tian (1), le bâtisseur de la Grande Muraille. Or, aujourd'hui, nous avons dépassé les postes frontières établis par Meng Tian et créé des commanderies et des préfectures dans les territoires des rebelles. À mesure que le pays s'agrandit, les charges du peuple augmentent. Incalculables sont les dépenses occasionnées par l'organisation de nouvelles circonscriptions, par la construction de fortifications à l'ouest de Suofang et au nord de la capitale Chang'an, par les expéditions maritimes contre les barbares méridionaux, par l'aventure dans les régions du moyen fleuve Bleu et en Corée. Que sont, en regard de la note à payer, les quelques économies obtenues en cédant Tsaoyang et d'autres terres reculées ? Rien ne montre ici la part que prend le souverain aux malheurs de ses sujets, mais tout désigne les méfaits de la politique imposée par des ministres belliqueux à la nation tout entière.
Des lettrés dépenaillés.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Les lettrés savent parler, ils sont incapables d'agir. Du bas de l'échelle, ils ne craignent pas de blâmer ceux qui occupent le haut ; pauvres, ils contestent les riches ; le verbe haut, mais indociles, ils se conduisent bassement. Distribuant le blâme et la louange, ils ne cessent de prodiguer des conseils dans l'espoir de se gagner une réputation d'honnêtes hommes parmi leurs contemporains. Mais celui dont le salaire tient dans le creux de la main n'est pas qualifié pour parler des affaires de l'État. Pas plus que n'est habilité à administrer et planifier celui qui n'a pas dix boisseaux de grains. Tous ces confuçaillons pauvres et hâves, qui n'ont même pas de chapeaux et de vêtements décents, qu'entendent-ils aux affaires de l'État et au métier de fonctionnaire ? Que peuvent-ils savoir des régions éloignées et de Tsaoyang ?
Vertu mal vêtue.
LES LETTRÉS. - La roture ne nuit pas à la sagesse, et pour être pauvres, certains n'en sont pas moins honnêtes. Yan Yuan, le disciple préféré de Confucius, connut la gêne, cela ne l'empêchait pas d'être sage ; personne ne voulut donner d'emploi à Confucius, ce qui ne l'empêchait pas d'être un saint. Si l'on devait juger un homme sur sa mine et son origine sociale pour lui donner une charge, Taigong aurait manié le couteau de boucher toute sa vie et Ning Ts'in aurait gardé les vaches jusqu'à la fin de ses jours. L'homme de bien se tient fermement dans ses principes tout en acquérant du renom ; il se perfectionne, attendant son heure. La pauvreté n'ébranle pas ses résolutions et l'humilité de sa condition n'entame pas sa volonté. Il se conforme toujours à la charité et suit le chemin de la vertu. Il ne succombe pas à la tentation des richesses, l'appât du gain ne le détourne pas de son devoir ; il refuse de devoir sa fortune à des pratiques malhonnêtes et sa position à des intrigues déshonorantes. Aussi Tseng Shen et Lin Zi n'auraient-ils pas troqué leur vertu contre tout l'or de Jin et de Tchou, ni Poyi sa fermeté contre un titre de baron. Et, malgré ses mille quadriges, la gloire d'un duc Jing de Ts'i pâlit devant ces hommes.
Confucius a dit : « Quel homme de mérite était mon cher Yan Yuan ! Il mangeait dans une écuelle et buvait dans une calebasse ; il habitait au fond d'une misérable ruelle ; d'autres n'auraient pu supporter sa détresse, mais, lui, il resta inaltérablement joyeux. » Seul l'homme qui pratique la charité sait supporter sans faillir la gêne comme l'abondance. L'homme de peu est arrogant quand il est riche, cupide quand il est pauvre. Yang Zi (2) a dit : « L'homme charitable n'est pas riche, l'homme riche n'est pas charitable. » Dans une société où l'argent prime tout, on ne songe qu'à amasser et à dépouiller autrui. Les ministres accumulent des centaines de millions, les grands officiers des milliers et les simples gentilshommes des centaines de pièces d'or. Cette soif de posséder a aggravé la misère du peuple, qui erre par les chemins. Comment voulez-vous que dans ces conditions les lettrés puissent encore disposer d'une garde-robe complète ?
1. C'est en 214 avant Jésus-Christ qu'il fit construire la partie orientale de la Grande Muraille sur l'ordre du premier empereur Ts'in Che Houang Ti, qui lui envoya, pour exécuter les travaux, tout un peuple de condamnés.
2. Ministre du duc de Ts'i (VIème siècle avant Jésus-Christ) célèbre pour son esprit.



MINISTRES INTÈGRES ET CONSEILLERS VERTUEUX

Mon coûteux train de vie.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Depuis l'âge de treize ans, j'ai eu l'honneur insigne de servir dans la maison impériale et d'y rester jusqu'à ce jour qui me voit exercer les fonctions de ministre. J'ai reçu pendant plus de soixante ans de la main du monarque faveurs et gratifications. Les dépenses occasionnées par mon train de maison, chars, chevaux, vêtements, entretien de ma famille, de mes serviteurs et de mes clients, me permettent tout juste d'équilibrer mon budget. Aussi dois-je me conformer à une existence de stricte économie : grâce à un usage judicieux de tous mes salaires, gratifications et cadeaux, j'ai pu, peu à peu, m'enrichir et me constituer un patrimoine. Le sage sait conserver la terre qui lui est échue en partage, et l'homme avisé gérer la portion de biens qui lui a été distribuée. Quand Bai Jia faisait du commerce ou lorsque Tseu Gong (1) gagnait à trois reprises mille pièces d'or, s'enrichissaient-ils sur le dos du peuple ? Non, assurément. Ils édifièrent leur fortune sur leur connaissance des chiffres, leurs capacités à saisir le moment opportun des achats et des ventes, et sur les bénéfices réalisés en vendant à la hausse ce qu'ils avaient acheté à vil prix.

Cumul et trafic d'influence.
LES LETTRÉS. - Autrefois, personne n'avait deux métiers ni ne cumulait des appointements de fonctionnaire avec des bénéfices commerciaux. Chacun restant à sa place, on n'enregistrait pas de trop fortes inégalités entre les riches et les pauvres. Celui pour qui les charges qu'il occupe et les émoluments qu'il reçoit sont une occasion de se montrer modeste et courtois jouit de toute la gloire qu'il peut désirer. Mais s'il se sert de son influence et de sa position pour satisfaire ses appétits de lucre, il ne sera jamais qu'un parvenu. Les bûcherons ou les marchands ne peuvent entrer en compétition avec les fonctionnaires des Eaux et Forêts qui s'engraissent sur les lacs et les étangs et contrôlent les ressources des montagnes et des mers. C'est en tant que simple particulier que Tseu Gong a acquis sa fortune, et pourtant Confucius le désapprouvait : qu'en aurait-il été s'il s'était prévalu de sa situation et de son rang ? Jadis, les grands officiers s'attachaient à remplir les devoirs inhérents à leur charge selon les règles de la charité et de la justice, et non à servir leurs intérêts privés en réalisant des bénéfices.

Charité bien ordonnée.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Seules les richesses des collines et des montagnes peuvent apporter le bien-être au peuple et les ressources des fleuves et des mers lui assurer l'aisance. L'eau d'une mare ne permet pas de remplir un bassin de retenue ni les arbres d'un tertre de construire une maison, car le petit ne peut englober le grand. Je ne connais pas d'exemple d'un homme qui, incapable de se suffire à lui-même, ait satisfait aux besoins des autres, ou qui, incapable de gérer ses propres affaires, ait réussi à administrer celles d'autrui. Car charité bien ordonnée commence par soi-même. Vous autres, lettrés, incapables de gérer vos propres intérêts, comment sauriez-vous diriger un empire ?

L'intégrité n'enrichit pas.
LES LETTRÉS. - Qui veut voyager loin utilise des charrettes, qui veut traverser les fleuves et les mers utilise des navires. Ainsi, un lettré désireux d'accomplir une œuvre glorieuse et de laisser son nom à la postérité ne compte que sur les moyens à sa disposition. Gongshu Ban, le maître charpentier, édifiait de somptueux palais et élevait de hautes tours avec les matériaux fournis par son royal souverain, mais ne put rien bâtir pour lui­-même, fût-ce une maisonnette ou une modeste cabane, faute de posséder du bois pour son usage personnel. Ou Ye fondait des chaudrons de bronze et des cloches énormes avec le métal fourni par son seigneur, mais, ne possédant pas le métal nécessaire, il ne put jamais couler pour lui-même ne fût-ce qu'une bouilloire, une bassine ou une coupe. Investi de l'autorité légitime du souverain, l'homme de bien peut apporter la paix et la prospérité à la nation, et ne pas procurer aux siens le moindre bien-être pour peu que les circonstances lui soient trop défavorables. Lorsque Chouen labourait la terre à Yishan, il ne pouvait rien faire pour son village, et lorsque Taigong exerçait le métier de boucher à Chaoke, il n'arrivait même pas à nourrir sa famille. Mais dès qu'on leur eut donné un emploi digne de leurs capacités, leurs bienfaits se répandirent sur l'univers tout entier, et leur vertu rayonna à l'intérieur des quatre mers. Chouen s'appuyait sur le prestige de Yao, et Taigong comptait sur la position des Tcheou ; car si l'homme intègre s'attache à se perfectionner afin d'atteindre la vertu, ce n'est pas lui qui trahira son idéal pour augmenter ses biens.

Le sot n'est pas un sage.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Les principes dépendent du ciel et les biens sont produits par la terre. Si le sage sait les utiliser à son profit, le sot ne peut rien en tirer. Tseu Gong brilla au milieu des seigneurs par ses richesses et Tao Zhu (2) fut honoré par ses contemporains en raison de son immense fortune. Les grands recherchaient leur amitié et les humbles imploraient leur aide. Du haut en bas de l'échelle, depuis les princes jusqu'aux plébéiens, tous exaltaient leurs largesses et révéraient leur bonté. Yuan Xian (3) et K'ong Tsi (4) souffrirent de la faim et du froid, Yan Yuan végéta piteusement dans une infâme ruelle. En ce temps où la misère les avait acculés à chercher refuge dans des bouges et à se couvrir de vêtements de la toile la plus grossière, eussent-ils voulu devenir riches en commettant les pires forfaits qu'ils ne l'auraient pu.

Haillons resplendissants.
LES LETTRÉS. - « Si pour devenir riche, dit Confucius, il suffisait de le vouloir, il me serait indifférent d'être palefrenier. Mais comme ne devient pas riche qui veut, je préfère me consacrer à ce que j'aime. » Car l'homme de bien recherche la justice et non l'argent. D'où les remontrances que le maître adressa à son richissime disciple Tseu Gong pour avoir accru son capital par des moyens douteux. Le sage acquiert fortune et rang quand les circonstances lui sont favorables ; si le sort lui est contraire, il se retire et pratique la vertu en cultivant son jardin. N'étant pas aiguillonné par la soif des biens matériels, il ne tourne pas le dos à la morale en spoliant autrui. Il vit dans la retraite et mène une existence frugale ; ses ambitions ne le poussent pas à commettre des vilenies, il ne souille pas son nom par de basses intrigues. Que les puissantes familles Han ou Wei lui offrent leur alliance, et il la déclinera si elle devait heurter ses idéaux. La richesse ni les honneurs ne peuvent rehausser son prestige, la calomnie ni la diffamation n'ont de prise sur lui. Aussi les haillons du sage Yuan Xian sont-ils plus resplendissants que toutes les pelisses de renard et de lynx du milliardaire Ji Dun, et le maigre poisson qui constituait l'ordinaire de Zhao Xuanmeng plus succulent que toutes les viandes dont s'empiffrait Zhi Bo, plus belle la boucle de ceinture en argent de Zi Si que le fameux joyau du duc de Yu. Si le marquis Wen de Wei s'inclinait du haut de son char en passant devant la maison de Duan Ganmu, et si le duc Wen de Jin, lorsqu'il apercevait Han Qing, descendait de son carrosse et courait à sa rencontre, ce n'était assurément pas parce que le premier avait une haute situation ni le second une grosse fortune, mais parce que tous deux étaient riches de bienveillance et de vertu. Pourquoi donc rendre à la fortune les honneurs que méritent la droiture et la bonté ?


1. Disciple de Confucius, célèbre par sa richesse.

2. Ministre du roi de Yue (Vème siècle avant Jésus-Christ), il envoya au rival de celui-ci, le roi de Wu, la belle Sicheu. Par son charme et son travail d'espionnage, elle acheva la ruine du roi de Wu. Selon une version de son histoire, Tao Zhu finit au rang des immortels. Selon une autre, ayant quitté la politique, il fit une fortune fabuleuse dans le commerce.

3. Disciple de Confucius.

4. Petit-fils de Confucius, qui vécut dans la pauvreté avant d'occuper un poste élevé au pays de Lou.

Commentaire de Raphaël B. pour ce qui suit : François Hollande est une buse... Avec un rat crevé dans la gueule ! L'image est plaisante, et m'a été suggérée par le 15ème chapitre du Yantie Lun, ce débat hors du commun qui eut lieu il y a plus de 2 000 ans à la cour de l'Empereur de Chine.
On y vitupère la cupidité des dirigeants de l'époque dans des termes qui pourraient être repris aujourd'hui :
« Nos dirigeants actuels ne voient que le profit immédiat, sans se prémunir contre des revers possibles ; la hâte de réussir les pousse à commettre toutes les bassesses, ils se damnent pour de l'argent. Jouissant des prérogatives du rang et de la fortune bien qu'ils ne soient pas vertueux, ils marchent sur une chausse-trape qui peut se dérober sous eux à chaque instant et festoient sur la passerelle d'un pont-levis qui risque de s'abattre sur eux d'un moment à l'autre. »
Dans ce court extrait, les menaces sont à peine voilées. Mais la fin du chapitre ne laisse planer aucun doute : c'est vraiment chaud pour le pouvoir en place...
SUR LE MONT TAI, RENCONTRE DE L'ARGUS ET DE LA BUSE
Grenouilles tapageuses.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Il n'est pas digne d'un lettré de mal agir tout en prêchant la vertu ni de se prétendre sans ambition quand sa conduite prouve le contraire. Vous faites penser à ces grenouilles qui mènent grand tapage en période d'inondations mais sont condamnées à périr tôt ou tard dans quelque caniveau. Incapables d'assurer une vie décente à votre famille, parfaitement obscurs en dehors de votre village, misérables ilotes qui vous gargarisez de grands mots, vous aurez beau vous enrouer à force de parler de charité et de justice, vous n'en serez pas moins méprisables.
Ô ministres intègres...
LES LETTRÉS. - Comme l'a dit Confucius : « Celui qui ne songe pas à l'avenir se prépare bien des souffrances ». Nos dirigeants actuels ne voient que le profit immédiat, sans se prémunir contre des revers possibles ; la hâte de réussir les pousse à commettre toutes les bassesses, ils se damnent pour de l'argent. Jouissant des prérogatives du rang et de la fortune bien qu'ils ne soient pas vertueux, ils marchent sur une chausse-trape qui peut se dérober sous eux à chaque instant et festoient sur la passerelle d'un pont-levis qui risque de s'abattre sur eux d'un moment à l'autre.
Il y avait dans les contrées méridionales un oiseau appelé argus ; il ne se nourrissait que de pousses de bambou et ne buvait que l'eau des sources les plus pures. Tandis qu'il survolait le mont Tai, il rencontra une buse qui venait d'attraper un rat crevé. La buse leva les yeux sur lui et, de peur que l'oiseau ne lui dispute sa charogne, poussa un cri pour l'effrayer. Vous, messieurs les ministres, qui du haut de votre opulence et de votre rang vous plaisez à railler les lettrés, vous nous rappelez la buse du mont Tai poussant son cri pour intimider l'argus.
Soyez polis.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Je croyais que l'instruction servait à bannir la vulgarité du langage, et les rites à polir la rudesse des manières. Ainsi l'éducation soutient la vertu et la courtoisie assouplit le caractère. Vous devriez réfléchir avant de parler et d'agir afin qu'aucune parole malsonnante ne sorte de vos lèvres et vous garder d'actes répréhensibles. Aucun de vos gestes, aucune de vos attitudes ne devrait jamais s'écarter du bon ton. Comportez­-vous avec correction et modestie et vous pourrez parler tout le long du jour sans être grossiers et donner tout au long de votre vie le bon exemple. Notre souverain, afin de mieux gouverner, a distribué des charges et établi des lits de justice ; il a institué une hiérarchie des rangs et des salaires pour récompenser le mérite, et vous osez en sa présence parler de « chausse-trape » et de « rat crevé ». Fi ! Quelle trivialité !
Le salaire du juste.
LES LETTRÉS. - Notre très avisé souverain a établi des charges et distribué des émoluments pour honorer les hommes de valeur. C'est à eux et à eux seuls qu'ils doivent revenir. Il n'y a pas de salaire trop élevé ni de trop haute dignité pour le juste. Mais à celui qui est impropre à s'acquitter d'une tâche si humble soit-elle, le don d'une mesure de riz ou d'un bol de soupe est un préjudice causé à la nation. La buse n'attrapa qu'un rat crevé dans quelque vallée obscure, elle n'a jamais fait de tort à personne. Tandis que vous autres, fonctionnaires, vous dilapidez les biens de votre monarque et vous engraissez sur le pays, bravant les foudres de la loi. Malheur à vous, la mécanique pourrait un jour se mettre en mouvement contre vous, car en menaces vous en remontreriez à la buse du mont Tai !
Personne ne méprise le profit.
LE GRAND SECRÉTAIRE. - Sseu-ma Ts'ien (1) a dit : « Tout l'Empire est à genoux devant le profit ». Les jeunes filles de Zhao indifférentes à la beauté des hommes, les vierges de Zheng sans préjugés quant à la nationalité de leurs conjoints, les marchands insensibles à la honte, les soldats, les fonctionnaires, tous sont mus par l'appât du gain et le désir de gloire. Les confucéens et les moïstes (2), eux, cachent leur convoitise sous des airs graves, ils sillonnent l'Empire, cherchant à propager leur doctrine, mais leur échec les ronge. Car tout comme le commun des mortels, les lettrés aspirent à la gloire ; et les richesses et les honneurs sont leurs mobiles secrets.
Quand Li Sseu (3) étudiait dans l'académie de Hsün Ts'ing, il coudoyait dans ses pérégrinations des gens de peu. Mais lorsque, devenu ministre du Premier Auguste Souverain, il déploya ses ailes de géant pour prendre son essor, il atteignit les Neuf Cieux et plana dans l'éther à une hauteur de dix mille coudées, laissant loin derrière lui le cygne sauvage et le coursier ailé. Comment des canards boiteux ou des moineaux auraient-ils pu songer à le suivre ? Dirigeant tout l'Empire, commandant à ses multitudes, il avait une suite de cent chariots et jouissait d'un revenu de dix mille mesures de grain. En ce temps-là, les confucéens de stricte obédience n'avaient même pas un habit décent ni de la balle de riz à se mettre sous la dent, non qu'ils eussent un goût particulier pour les haricots et les légumes secs ou qu'ils méprisassent les belles demeures, mais parce qu'ils étaient incapables de se les procurer. Comment auraient-ils pu effrayer ne serait-ce qu'une mouche ?
Le bœuf gras et le couteau.
LES LETTRÉS. - L'honnête homme possède la vertu, l'homme de peu possède des domaines ; le sage est prêt à se sacrifier pour garder intacte sa réputation, l'ambitieux perd sa vie pour de l'argent. Le bœuf promis au sacrifice en l'honneur de la Divinité suprême est bichonné et engraissé une année entière avant d'être livré en grande pompe au couteau du sacrificateur. Voudrait-il, dans ce moment fatal, changer sa place avec la bête de somme qui gravit péniblement une pente escarpée en ployant sous un lourd fardeau qu'il ne le pourrait plus.
Un État de dix mille chars de guerre aurait semblé trop petit pour l'ambition de Li Sseu, Premier ministre du royaume de Ts'in et disposant d'un pouvoir discrétionnaire sur tout l'Empire. Mais plus tard, sur la paille du cachot, puis écartelé sur la place du marché de Yunyang, eût-il souhaité être quelque modeste paysan rentrant par la porte Dongmen, son fagot sur l'épaule, ou cheminant à travers les ruelles tortueuses de son village natal, qu'il n'aurait pu réaliser ce vœu. Pour les hommes victimes de leurs appétits et de leur vanité, les centaines de chariots de leur escorte n'auraient pas suffi à porter le poids de leurs malheurs.
1. Premier grand historien chinois, auteur des Mémoires historiques, mort vers 85 avant Jésus-Christ.
2. Disciples de Mozi, philosophe de l'amour universel (Vème siècle avant Jésus-Christ).
3. Fameux ministre légiste du Premier Auguste Empereur, qui incita ce dernier à brûler les livres et à faire enterrer vivants les lettrés.
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