La gauche et la philosophie du miroir - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 01/06/2012
  • Commentaires (0)

Par Descartes, sur son blog

http://descartes.over-blog.fr

http://2.bp.blogspot.com/_DSGenaTfLfQ/TG2YuCmmemI/AAAAAAAAAMU/NVn81Sflico/s1600/miroir.jpg

Il était une fois, dans un pays lointain, un pieux musulman nommé Mohammed. Il ne se rasait pas, faisait l'aumône, célébrait comme il se doit fêtes et jeûnes. Mais il avait un petit défaut: il ne pouvait s'empêcher de regarder en permanence ce que faisaient ses voisins et de comparer leur situation à la sienne.

Et voilà qu'un soir qu'il était seul dans sa maison un génie apparut devant lui et lui dit: "Pour recompenser ta piété, Allah m'envoie pour réaliser trois voeux. Mais tu dois savoir que tout ce que tu me demanderas, ton voisin l'aura en double". Mohammed réflechit quelques secondes, et puis il dit au génie: "je voudrais un coffre rempli à ras bord d'or et de joyaux". Et , Oh miracle!, voilà que devant lui apparaît un coffre énorme rempli d'or, de perles, de diamants, d'émeraudes". Et à cet instant, il entend le plus grand tapage dans la maison de son voisin, et il entend celui-ci crier "Oh miracle! Allah m'envoie deux magnifiques coffres remplis d'or et de joyaux !". Mohammed commence à réflechir à son deuxième voeu, et dit au génie: "je voudrais avoir pour moi la plus belle des femmes". Et voilà que devant lui apparaît une femme dans la plénitude de sa beauté. Seulement, il entend son voisin crier "Allah soit loué, qui m'envoie deux femmes aussi belles que les houris du Paradis !". Pour son troisième voeu, Mohammed réfléchit longtemps, au point que le génie lui demande: "alors, tu ne veux rien de plus, tu est comblé ?". Et Mohammed répond: "je voudrais qu'on me coupe un testicule". Et en entendant les cris désespérés du voisin, le génie disparaît dans un grand éclat de rire.

 

Il y a quelques années, un auteur argentin avait fait une distinction intéressante entre les "rebelles" et les "révolutionnaires" (1). Pour lui, la différence réside en ce que le révolutionnaire conçoit son action en fonction d'un but politique prédéfini, alors que le rebelle la conçoit en fonction d'un autre qui lui sert de contre-modèle. Il en déduisait par un raisonnement fort convaincant qu'alors que pour le révolutionnaire les moyens sont secondaires par rapport au but, pour le rebelle la hiérarchie se trouve inversée, puisque ce n'est pas tant le fait d'atteindre le but qui importe, mais le fait que cela se sache. Si cet auteur était encore vivant, il trouverait sa théorie confirmée jusqu'à l'absurde par le fonctionnement actuel de la gauche française. En trente ans, on est passé progressivement d'une gauche qui voulait "changer la vie" à travers de toute une batterie de projets - certains raisonnables, d'autres absurdes, mais qui avaient le mérite d'exister - à une gauche qui n'arrive à définir son projet que par rejet du projet des autres.

 

Prenons un exemple: le positionnement de François Hollande. Pendant toute sa campagne, il a construit son argumentation sur un canevas qu'on peut réduire à une seule formule: "je ne serai pas comme mon prédécesseur". Une fois élu, cela n'a guère changé. Sa prestation à France 2 mardi dernier était presque caricaturale: chaque paragraphe commençait, explicite ou implicitement, par un "contrairement à mon prédécesseur...". Et comme l'imitation est la meilleure des flatteries, ses ministres font de même: Manuel Valls, en prenant les rennes du ministère de l'intérieur des mains de Claude Guéant n'a guère détaillé son projet, mais a pris soin de dire qu'il serait tout le contraire de l'action de son prédécesseur. Comme si le fait de faire le contraire de l'autre constituait un programme.

 

Dans la gauche radicale, c'est encore pire. Chez le NPA, le nom même choisi par l'organisation annonce la couleur: alors que la plupart des partis ont au moins le soin d'indiquer ce vers quoi ils tendent ("socialiste", "communiste", "démocrate", "libéral"...) le NPA adopte une démarche négative: il est "anticapitaliste". Difficile de dire plus clairement combien sa réflexion est soumise à l'autre. Chez le Front de Gauche, ce n'est guère mieux. La démarche programmatique des débuts - dont j'ai critiqué plusieurs fois sur ce blog les faiblesses - était certainement mal conduite. Mais au lieu d'essayer de l'améliorer, elle a été progressivement abandonnée pour laisser la place à un comportement purement réactif aliéné au Front National: si le FN est contre l'Euro, il faut être pour; si le FN veut virer les immigrés, on déclare que la France n'a pas d'avenir sans eux; si le FN présente son leader à Hénin-Beaumont, il faut que le Petit Timonier se présente contre elle dans la même circonscription. Et ainsi de suite. Alors que l'Europe en général et la France en particulier s'enfoncent dans la crise, la récession, le chômage, la désindustrialisation, que le pays est en attente d'analyses, de propositions et de projets, le Front de Gauche communique sur d'obscures bagarres de colleurs d'affiches, de distributions de faux tracts, de plaintes en justice et autres joyeusetés qui passionnent certainement les militants mais qui n'intéressent personne d'autre.

 

Ce mode de pensée est, presque par définition, un mode de pensée aliénant. L'idéologie "libérale-libertaire" qui domine notre société depuis mai 1968 veut que la "désobéissance" soit la forme la plus éclatante de la liberté. Mais c'est faux: l'obéissance systématique et la désobéissance systématique à l'autre sont au même titre des aliénations. Dans les deux cas, c'est une conduite qui n'est pas issue d'un libre examen, mais qui se soumet - positive ou négativement - aux choix faits par quelqu'un d'autre. Lorsqu'on est "obligé" de désobéir, on est aussi aliéné que lorsque'on est "obligé" d'obéir. La liberté, c'est de faire des choix en fonction de sa propre analyse de la réalité sans être tenu - positive ou négativement - par la vision des autres. Notre image dans le miroir a beau faire lever le bras gauche quand nous levons le droit, elle n'est pas pour autant "libre".

 

Je me suis toujours battu contre l'antisarkozysme primaire précisément pur cette raison: parce qu'on ne peut pas réflechir rationnellement alors qu'on se considère obligé de défendre le port de la burqua parce que le président est contre, au point que présenter une candidate voilée devient un acte de résistance. Je me suis toujours battu contre l'antisocialisme primaire d'une certaine gauche radicale parce qu'il empêche, lui aussi, de réfléchir  à des comportements tactiques et stratégiques rationnels. Et de la même manière, j'ai toujours été contre la fixation que certains font sur le Front National au point de dire qu'il fait jour à minuit si Marine Le Pen a l'idée de dire qu'il y fait nuit. Les "diables de confort" nous aliènent. Et c'est précisement pourquoi on les fabrique: parce qu'ils permettent de manipuler le citoyen. Diaboliser le discours de Le Pen, c'est sanctifier le discours inverse. Or, sur un certain nombre de points, le discours inverse est le pire des deux: l'exemple de l'Euro est un exemple éclatant.

 

Arrêtons donc de vouloir être "rebelles" pour redevenir des "révolutionnaires". Il nous faut concevoir et défendre un projet, et chercher à le réaliser sans nous soucier de savoir si ce projet ressemble ou non à celui de tel ou tel autre leader politique, s'il se "démarque" assez de tel ou tel parti. Il n'y a ni honte ni scandale à reprendre telle ou telle politique figurant au programme du FN, de l'UMP, du PS ou du Modem dès lors qu'on est convaincu rationnellement qu'elle va dans le sens de nos objectifs. Et de la même manière, il n'y a ni honte ni scandale à refuser telle ou telle revendication des "féministes de genre", des syndicats, des organisations soi-disantes antiracistes dès lors qu'on est convaincu qu'elle va dans le sens inverse. J'admire le général maurrassien qui a créé le CEA, nationalisé EDF et créé la sécurité sociale. Et je regrette infiniment qu'on ne trouve pas dans la gauche française des révolutionnaires du même calibre.

Descartes

 

(1) Pablo Giussanni, "Montoneros, la soberbia armada". A ma connaissance, ce texte n'est pas traduit en français.

Sarkozy Hollande miroir gauche Valls Guéant prédecesseur reflet rebelle révolutionnaire argentin NPA désobéissance aliénation

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

RETOUR A L'ACCUEIL

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×