La Grèce, toujours... - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 23/05/2012
  • Commentaires (0)

Par Descartes, sur son blog

http://descartes.over-blog.fr



tsipras-notre-heros-texte-2.jpg

Avec la visite de Alexis Tsipras, leader de Syriza - le "front de gauche" grec  -  la gauche de la gauche est en émoi. Il faut dire que le jeune dirigeant a de quoi faire rêver les apparatchiks du Front de Gauche: passer de 6% des voix à un possible 20% aux élections du 17 juin prochain avec en plus la perspective d'être en tête de la gauche et devenir le premier parti de Grèce, ce n'est pas rien. C'est même beaucoup. Et certains de voir allègrement le Front de Gauche en France faire dans les années qui viennent le même chemin. Et pourquoi pas, de ravir au PS la première place de la gauche après un échec de François Hollande.

 

Mais il faudrait regarder de plus près. Quel est le programme, le discours qui a permis à Syriza une telle performance ? On peut supposer que dans l'état actuel de la Grèce, ce sont les questions économiques qui priment dans le choix des électeurs. Regardons donc le programme économique de Syriza (1):

 

- Refus du plan d’austérité.
- Embauches massives dans la santé, l’éducation et les services sociaux. Programme immédiat de création de 100.000 nouveaux postes de travail (hôpitaux, écoles, organismes liés à la politique sociale).
- Augmentation des indemnités pour les licenciements; mesures spéciales pour les chômeurs de longue durée ou de plus de 50 ans.
- Salaire minimum porté au niveau moyen des pays de l’UE 15 soit 1300 euros par mois.
- Augmentation des retraites.
- Retour à la propriété publique de tous les services publics et de tous les organismes dans les domaines de l’énergie, des télécommunications, des ressources en eau, des transports, des infrastructures (ports, aéroports, marinas, routes, installations touristiques etc), transparence et contrôle populaire du système d’attribution et d’exécution des grands projets et des politiques foncières.
- Etant précisé que les nationalisations ne concernent pas seulement le titre de propriété mais aussi la modification de la structure des entreprises publiques avec participation des salariés dans la prise de décision et contrôle social, de sorte que les entreprises ne soient pas au service de l’accumulation capitaliste, mais des besoins sociaux.
- Formation d’un pôle d’intervention étatique dans le système bancaire, avec pour pilier la Banque Nationale, la Banque agricole et la banque postale, qui passent sous contrôle public et deviennent propriété publique. Grâce à ce pôle, nouvelle politique sur le crédit, qui encourage la croissance, soutient les PME, les micro-entreprises et l’économie rurale, encourage des politiques sectorielles et renforce les secteurs les plus pauvres.
- Nationalisation de chaque banque incapable de remplir ses obligations et de servir les déposants et qui a besoin du soutien de l’état.
- Refus de la privatisation de la compagnie Olympic ariways, de l’OTE (France telecom grec)de la libéralisation du secteur ferroviaire, des ports du Pirée et de Thessalonique et développement de ces ports ainsi que de celui d’Higoumenitsa. (1) 

 

Ajoutons que Syriza, comme le Front de Gauche, rejette toute idée de sortie de l'Euro.

 

On ne peut que rester bouche bée devant un tel programme. Qu'on refuse le "plan d'austérité", rien de plus normal. Mais qu'est ce qu'on fait à la place ? On ne voit rien sur la politique fiscale, rien sur des économies ou des réductions de dépenses.  On ne voit que des "embauches massives" dans le secteur social (100.000 emplois, rien que ça), une augmentation du SMIC "au niveau moyen des pays de l'UE", une augmentation des retraites... Et les mesures de relance sont concentrées sur une "nouvelle politique du crédit" qui vise en priorité "les micro-entreprises et l'économie rurale"...

 

D'où sort l'argent pour financer tout ça ? Mystère. A la rigueur, nos gauchistes locaux peuvent toujours clamer que "la France est riche" et que "la cinquième économie du monde" peut se payer bien des choses. Ils se trompent, bien entendu, et les marges de manoeuvre sont bien plus réduits qu'ils ne le croient. Mais au moins l'illusion est compréhensible. Mais en Grèce ? Qui peut croire que l'économie grecque peut, à supposer même que toutes les dettes fussent par miracle annulées, soutenir une telle frénésie de dépense ?

 

Là encore, il faut revenir aux chiffres. Le PIB par habitant de la Grèce est de 19.000 € par habitant, soit 60% de celui de la France (32.000 €). Le citoyen grec ne peut donc consommer plus de 19.000 € par habitant et par an sous quelque forme que ce soit sur les ressources propres du pays. Pour aller au delà, il faut bien emprunter la différence. C'est là que se trouve le noeud de la question. La Grèce est un pays pauvre. Non pas parce qu'il est "pillé" par les autres, non pas parce qu'il est la victime d'on ne sait quelle conspiration libérale, mais parce que son économie est peu productive. Le niveau de vie, en toute logique, doit refléter cette différence de productivité. Sauf à trouver quelque part un gentil donateur qui soit prêt à vous subventionner à fonds perdus. On peut ensuite discuter pendant des lustres sur les divers outils financiers et monétaires pour refléter cette réalité, mais on ne peut y échapper. A la fin, la réalité matérielle s'impose à nous, et cette réalité est qu'on ne peut consommer que ce qui est produit.

 

Avant l'arrivée de l'Euro, cette réalité s'imposait aux gouvernements via la parité monétaire. Un pays qui essayait de vivre au dessus de ses moyens était rapidement confronté à une dévaluation de la monnaie, et cette dévaluation tendait à ajuster le niveau de vie en conséquence. La monnaie unique a eu l'effet pervers de masquer les différences de productivité, en permettant aux pays de soutenir des déficits considérables des balances des échanges courants sans que cela se traduise par une dévaluation de la parité monétaire. En découplant le taux de change de la balance des échanges courants, l'Euro a fait croire que tous les citoyens européens, quelque fut la productivité de leur économie, allaient pouvoir vivre comme les allemands. Pour soutenir cette illusion, les grecs - mais pas qu'eux - ont emprunté massivement. Ce sont ces emprunts qu'il faut rendre aujourd'hui. Mais à supposer même que les créanciers soient prêts à renoncer à leur argent, ce renoncement ne changerait rien au problème de fond: aussi longtemps que les grecs consomment plus qu'ils ne produisent, la dette ne peut que se creuser. Au delà de la crise conjoncturelle, la situation grecque ne peut prendre donc que deux voies: soit on augmente la production de l'économie pour permette aux grecs de maintenir et accroître leur niveau de vie, soit on réduit leur niveau de vie pour l'adapter à la production. Le programme de Syriza refuse ce choix: il prétend augmenter encore le niveau de vie sans augmenter la production.

 

Si l'expérience malheureuse de l'Euro doit nous enseigner quelque chose, c'est qu'il ne suffit pas d'intégrer les économies européennes pour que magiquement les productivités s'égalisent. Les grecs ne veulent pas travailler comme des allemands, et ce n'est pas demain la veille qu'ils le feront. C'est d'ailleurs parfaitement leur droit. Mais il ne faut pas entretenir l'illusion qu'on peut travailler comme un grec et vivre comme un allemand, le tout financé par de l'argent fourni par la BCE "à faible taux". Les comptes de Syriza, comme ceux du Front de Gauche, ne ferment pas. Les prêts "à faible taux" de la BCE peuvent être un moyen de franchir une passe difficile. Mais cela ne résout pas le problème structurel, qui est la faible productivité - et donc la faible compétitivité - de certaines économies. Et le fait que, du fait de la monnaie unique, il n'existe aucune "force de rappel" pour stabiliser le système.

 

Et on aurait tort de croire que cela n'arrive qu'aux autres. Le déficit de la balance des échanges courants de la France est lui aussi considérable (de l'ordre de 70 Md€ par an). Nous n'arriverons pas à une situation à la grecque, n'en déplaise aux leaders du Front de Gauche, tout simplement parce que chez nous l'Etat est plus efficace et mieux organisé et que nos hauts fonctionnaires et politiques sonneront l'alarme et appuyeront sur les freins bien avant qu'on s'écrase sur le mur. Mais chez nous aussi, tôt ou tard, le niveau de vie sera déterminé par les performances de notre appareil productif. C'est inévitable.

 

C'est donc le déficit de la balance des échanges, et non celui de l'Etat, qui est l'indicateur fondamental à suivre. C'est sur lui que la réflexion économique de la gauche devrait se concentrer, parce que c'est lui qui mesure la santé structurelle de notre économie. Les "emprunts forcés" et autres "prêts à faible taux de la BCE" sont des béquilles qui permettent de résoudre une conjoncture difficle. Ils soignent le symptôme, pas la maladie.

 

 

Descartes

 

 

(1) Ne lisant pas le grec, je n'ai pas pu lire le programme de Syriza dans sa langue originale. Le texte reproduit ici est celui qui figure dans le site "place au peuple" (consultable ici) et est donc représentatif de l'interprétation que le Front de Gauche fait du programme en question. Même si cette traduction n'était pas fidèle, elle est intéressante parce qu'elle montre quelles sont les solutions que le Front de Gauche proposerait si demain nous étions affectés par une crise à la grecque.

Union souveraineté Allemagne euro

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

RETOUR A L'ACCUEIL

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site