La guerre pour le sens de l'existence (3)

  • Par arsin
  • Le 02/01/2017
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(lire la partie précédente)

Abudhabimosque

Partie 3 : dans le camp d’en face, la lutte est aussi existentielle

 

Tout comme le vote nationaliste, le fondamentalisme islamique est aussi analysé trop facilement par la pauvreté et les inégalités au sein du monde musulman, voire des pays occidentaux où une communauté musulmane conséquente est présente. Alors que de nombreux militants de l’Islam politique, radical, voire terroriste, n’ont aucun problème de subsistance, et parfois même sont issus de classes aisées des pays arabes, à commencer par un des plus célèbres, Oussama Ben Laden. Des études ont montré que certaines catégories professionnelles, telles que les ingénieurs, avaient plus facilement tendance à s’engager dans la voie du terrorisme que d’autres, et que les raisons étaient plus intellectuelles que sociales.

Le monde arabo-musulman a fait partie des zones les plus avancées techniquement du monde, il y a mille ans, principalement parce que les conquérants et fondateurs du Califat avaient saisi les pays les plus civilisés de l’époque, de l’Afrique ex-romaine à la Perse, et jusqu’à la vallée de l’Indus, en passant par l’Egypte, le Levant et la Mésopotamie, et restaient en contact avec les Byzantins, Chinois, Indiens, Abyssiniens, la boucle du Niger, etc… Toute cette avance fut perdue au fil des siècles, avant même les conquêtes coloniales européennes en Algérie, Libye, ou l’établissement de protectorats sur le Maroc, la Tunisie, les états du Golfe et de la péninsule arabique, puis sur les restes du défunt troisième Califat, l’Empire Ottoman. L’autocritique à laquelle fut confrontée la conscience collective arabo-musulmane trouva, au XXème siècle, deux voies : l’anticolonialisme socialisant, et le retour aux fondamentaux de l’Islam. La première voie a été déclarée morte après ses multiples défaites contre Israël, et, dès les années 70-80, la montée des Frères Musulmans en Egypte, puis en Palestine au travers du Hamas, et, dans la branche chiite, la révolution iranienne de 1979 puis la montée en puissance du Hezbollah dans le conflit libanais face à Israël, ont fait croire que seule la seconde voie trouvait des partisans dans le monde arabo-persan. Ce qui était aller très vite : la victoire du régime algérien dans la guerre civile des années 1990, puis la survie du régime de Bashar El-Assad dans la guerre syrienne vingt ans plus tard, la déroute de Morsi en Egypte, laissant l’armée revenir au pouvoir, ou même le chaos dans lequel les islamistes libyens s’enferrent à Tripoli depuis 2014 (date du début de la seconde guerre civile libyenne, trois ans après la mort de Kadhafi), montrent que les régimes du nationalisme arabe n’ont pas dit leur dernier mot.

 

Il n’en reste que c’est bien la voie islamiste qui recrute des jeunes militants à travers le monde musulman, prêts à changer de pays pour défendre ce qu’ils reconnaissent comme étant la voie d’Allah. Alors qu’on voit très peu de gens émigrer pour défendre le baathisme en tant que tel, pour autant que l’on donne encore un contenu à son idéologie. L’affrontement nationalistes arabes / islamistes cache en fait des situations autrement plus complexes, en Syrie en premier lieu, où le régime de Damas a mobilisé derrière lui des combattants chiites multinationaux, dont les motivations ne sont pas plus « laïques » que celles des rebelles sunnites du camp d’en face. Si le nationalisme arabe n’est pas mort, c’est toujours le radicalisme islamique, sous ses différentes branches, qui a la dynamique psychologique pour lui.

 

Plusieurs explications sont données : pour les très jeunes candidats, surtout ceux venus de sociétés pacifiées, en Europe, ou de Tunisie (l’un des plus grands fournisseurs de jihadistes, une fois le nombre de recrues rapporté à sa population) ou de Jordanie (idem), le jihadisme serait une forme de rite de passage à l’âge adulte, dont la motivation n’aurait pas grand-chose à voir avec la foi musulmane en soi. On remarquera que c’est là un rite où le risque de mort est cependant très élevé, où le succès militaire est très improbable, et où la « meilleure issue » probable consiste à rester au Moyen-Orient, parmi les autres jihadistes, à vivre dans la clandestinité, avec un risque de capture et de mort permanent. On a du mal à croire que la motivation mystique pour le martyre ne joue pas un rôle fondamental ici.

 

Et surtout, on comprend moins pourquoi des adultes, d’une trentaine d’années ou plus, entretiennent ces mouvements sur place (qu’il s’agisse de Daesh ou d’Al-Nosra), s’en sont faits les recruteurs, et continuent de mourir pour eux. De plus, alors que certains « experts » en déradicalisation ont tenté de nous faire croire que le recrutement islamiste se faisait largement en dehors du périmètre des familles musulmanes, et que cela n’avait donc « rien à voir avec la religion », la carte des candidats au Jihad recoupe largement celle du monde musulman, et des pays européens ayant des communautés musulmanes importantes. On a très peu vu de jihadistes polonais, hongrois, japonais…

 

On peut voir aussi le jihadisme comme une forme de « nationalisme », la nation arabe étant remplacée par la communauté des croyants. Et l’engagement d’individus pourtant a priori aussi intelligents que les autres dans une voie qui, selon toute probabilités, ne peut mener qu’à l’échec, peut s’interpréter comme une volonté de transmettre quelque chose. Pas forcément en termes de victoires militaires – très incertaines pour les jihadistes, surtout après 2015 -, ni en termes de perpétuation – puisque les combattants du Jihad ne sont pas sûrs de vivre assez longtemps pour avoir une descendance -, mais en termes de message « moral » pour les générations futures.

 

Ce n’est pas le manque d’enfants qui menace la population islamique dans le monde – c’est certainement la communauté religieuse la plus féconde de toutes. Ce qui lui fait défaut est le pouvoir économique, militaire, technologique - et cela ne se rattrapera pas rapidement. Pour le musulman militant de base – c’est-à-dire les membres d’une minorité des musulmans, ceux qui ne sont pas juste musulmans parce que leur famille l’est ou l’était, mais qui se sont mis en tête d’agir pour le succès mondial de l’Islam -, l’état de faiblesse économique, technique et politique du monde musulman est un problème pas seulement matériel, mais métaphysique. Contrairement au judaïsme qui est avant tout la religion d’un peuple – ou de quelques tribus – dont la survie et la transmission de sa tradition écrite sont les enjeux fondamentaux ;  contrairement au christianisme dont le personnage principal a refusé la lutte armée et est mort sur la croix sans résister, et dont la résurrection supposée marquerait le début de la foi chrétienne, reprise par les martyrs (témoins de la foi) plus tard,  l’Islam semble trouver sa validation sur le champ de bataille. Ce sont les victoires de Mahomet, et de ses successeurs – qui ont couché sur écrit le Coran dans une version standardisée, ce que n’a pas fait le Prophète – qui attesteraient de la justesse de la foi musulmane. Et l’inversion, sur plusieurs siècles de ce rapport de domination entre musulmans et non-musulmans à l’échelle du monde, pose le problème suivant : les disciples de Mahomet sont-ils toujours soutenus par Allah ? Ou pire : et si la religion elle-même était fausse … ?

 

On retombe sur la question de la lutte pour le sens de l’existence : pour le musulman militant, la plus grande menace n’est pas le recul démographique de sa communauté, mais la perte de ses valeurs, voire, pire, le renoncement à la religion elle-même. Surtout si l’ensemble de la réalité historique depuis plusieurs siècles semble témoigner en faveur de l’idée selon laquelle l’Islam est faux, et serait même une erreur historique (les peuples musulmans auraient mieux vécu et prospéré s’ils n’avaient pas été islamisés…). Face à ce constat, la seule réponse idéologique qui ne contredise pas l’Islam, et même conforte l’idée d’une relation positive entre un dieu nommé Allah et ses adeptes, est que les déboires du monde musulman et sa faiblesse matérielle ne sont qu’une longue épreuve, que Dieu inflige à ses fidèles pour les punir de ne pas avoir été d’assez bons croyants, et qui se terminera dès que ceux-ci seront revenus dans la voie de l’Islam initial, qui était victorieux.

 

Le jihadisme, quelque soit la tendance  et le mouvement, se veut un message, un témoignage (martyre) adressé aux générations futures : nous n’avons pas cessé de croire que notre religion était la seule vraie, nous avons refusé les tentations du mode de vie laïque et matérialiste suggéré par les sociétés infidèles, nous avons combattu un adversaire physiquement très supérieur en ayant ce que les infidèles n’avaient pas : la foi.

 

Le choix des cibles des attaques terroristes qui ont marqué l’Europe ou les USA ces deux dernières années n’est, à ce point de vue, absolument pas anodin : tuer des journalistes qui se moquaient de la religion musulmane, fut-ce dans une publication devenue très marginale (Charlie Hebdo) en termes de tirages ; tuer des Juifs dans un magasin casher ; tuer des gens qui prenaient des cafés en terrasse ou allaient à un concert de rock ; tuer des homosexuels dans une boite de nuit ; tuer des gens qui se rendaient à la célébration de la fête nationale d’un pays dit « croisé » et « islamophobe » ; tuer un prêtre catholique ; tuer des gens sur un marché de Noël. Ce que les agresseurs, même si non coordonnés entre eux, et parfois isolés, avaient en commun, était de vouloir s’en prendre, non pas à des objectifs militaires – trop compliqué peut-être, mais pas impossible – mais aux différents éléments du mode de vie de la société que l’on combat : la presse, le divertissement, les autres religions, même sous leur forme commerciale, les symboles nationaux, même purement festifs.

 

L’analyse selon laquelle ces crimes auraient été commis en « réponse » à des interventions armées occidentales contre des peuples musulmans ne tient pas la route. D’abord parce que Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi ou Daesh ne sont pas les représentants « des musulmans » en général, et que beaucoup de musulmans les combattent ou les ont combattus, au moins aussi longtemps que l’OTAN ne l’a fait. Le tueur d’Orlando, Omar Mateen, ne s’intéressait visiblement pas à la situation du Moyen-Orient, lui qui, avant son carnage, s’était revendiqué à la fois de Daesh, d’Al-Nosra et du Hezbollah, des mouvements de différentes obédiences religieuses et mutuellement en guerre les uns contre les autres. Mohamed Boulel Laoueij ne s’est pas préoccupé des vies musulmanes qu’il prenait à Nice le 14 juillet.

 

Plus intéressant encore, ces tueurs avaient souvent derrière eux une vie très dissolue, qui n’avait pas grand-chose à voir avec celle d’un musulman pieux. Ceci dit, contrairement à ce qui a été avancé par ceux qui tentèrent de nier que la tuerie d’Orlando s’inscrivait bien dans la continuité des attaques islamistes, le massacre d’O.Mateen dépasse largement tout ce qui ressemble aux « mass shootings » qui émaillent l’actualité américaine (pour rappel, une « fusillade de masse », selon la définition américaine, est un épisode où des tirs font au moins quatre blessés, mais dans la grande majorité des cas recensés, les fusillades font moins de trois morts voire aucun). La tuerie d’Orlando a beaucoup plus à voir avec le Bataclan qu’avec Columbine. Mateen et Boulel, et sans doute d’autres, ont en commun d’avoir connu, après une vie dénuée de sens, un besoin irrépressible de terminer celle-ci sur un acte qui ferait sens par rapport à quelque chose qui les dépasse et les transcende. Et ils n’ont pas trouvé mieux que de se rattacher à la tradition de leurs ancêtres : une famille afghane conservatrice et homophobe pour le tueur floridien, l’islamisme de la Tunisie profonde pour le niçois.

 

L’assassin jihadiste cherche avant tout à montrer qu’il n’est pas le type d’homme que produit la société occidentale : il ignore la recherche de la sécurité, d’une vie tranquille et de la jouissance matérielle, comme les règles morales voulant que l’on ne s’en prenne pas à des personnes innocentes et désarmées. S’en prendre à une société qui ne respecte pas – ne se soumet pas – à votre religion est la seule chose qui compte. Le tueur ne concevant pas – ou ne voulant pas imaginer – un avenir où l’Islam fondamentaliste ne triompherait pas – quelque soit la longueur du conflit et son coût -, il se voit de toute façon absout par l’Histoire, et par Dieu, ce qui lui suffit.

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