La vague anglolâtre se brisera sur les rochers (II) - l'idéologie du tout-anglais

  • Par arsin
  • Le 31/05/2013
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(suite du précédent)

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Le cavalier solitaire, homme nouveau de la globishophonie

Le pseudo-réalisme anglolâtre

                Comme dit plus haut, ce ne sont pas les étudiants de première année de faculté qui devront composer en grand-breton, ne serait-ce que parce que cela ferait chuter leur taux de réussite déjà modeste. Le soutien d’une partie du monde universitaire au projet de loi et à son article anglophile concerne surtout des chercheurs, certains de niveau international (comme le médaillé Fields Cédric Villani, ou le nobélisé Serge Haroche). A des niveaux plus communs, des doctorants ont parfois argumenté en faveur de la ministre en pointant du doigt l’absurde nécessité toubonnesque de devoir rédiger en français l’un des exemplaires de leur travail de fin d’étude, et ce alors même que leur jury ou collaborateurs de recherche conversent avec eux en globish. A leurs doléances s’ajoutent le niveau réputé médiocre de l’élocution des chercheurs français dans les colloques internationaux (dont la langue usuelle n’a pas besoin d’être précisée), ou encore leur faible capacité à rédiger des articles scientifiques dans la seule langue acceptée par les revues à comités de lectures de rang international.

                On peut facilement faire remarquer aux tenants de cette argumentation qu'une petite minorité seulement de la population d'un pays comme la France aura à se donner la peine de participer à des congrès internationaux, à du commerce à haute fréquence, à la publication d'articles dans des revues scientifiques de rang mondial. Même au sein de l'université, une majorité d'étudiants n'atteindront pas ce niveau. Des exceptions bien moins larges que ce qu'autorise la loi Fioraso auraient suffi.

                A un niveau beaucoup moins élitiste, l’idiome d’Albion se voit paré des atours aussi flatteurs que « langue de la réussite », « langue des affaires », ou, plus charmant encore, « langue des voyages ». Ainsi, dans sa prestation globalement excellente à Ce Soir ou Jamais, Claude Hagège a dû faire face à la question sempiternelle, posée par Francis Huster : « Comment voyager sans l’anglais ? » Ce à quoi le professeur répondit, sans se décontenancer, que dans chaque pays qu’il visitait, il parlait la langue du lieu. Plus simple à dire pour un linguiste que pour le commun des touristes. Et le téléspectateur (ou plutôt webspectateur), même favorable à Hagège, de se sentir mal à l’aise en trouvant la position assez faible. Il n’en est pourtant rien.

                Amis francophones, et non germanisants, si d’aventure il vous prenait l’envie de visiter le reich enchanté d’Angela, comment communiqueriez-vous avec les indigènes ? La méthode la plus efficace tombe sous le sens : voyager en compagnie d’un germanophone. Pas à la portée de tout le monde ? On touche au cœur du problème.

                Nous gagnerions tous à être bilingues, trilingues, etc… Beaucoup pensent qu’une seconde langue devrait être abordée dès l’école primaire. Et cette idée séduit partout, au point que le « dissident » italien Beppe Grillo avait inclus, dans le programme du Mouvement aux cinq étoiles, l’apprentissage de l’anglais aux bambini dès la maternelle. Mais on peut contester au trublion son obsession sur une seule langue. Je ne peux me prononcer pour l’Italie, mais la France, elle, aurait plutôt tout à gagner d’avoir des millions de bilingues, franco-allemands, franco-italiens, franco-espagnols, franco-arabes…et certainement pas uniquement en français-anglais.

                Pourquoi ? Parce qu’une fois cet authentique multilinguisme réalisé, l’essentiel des arguments pratiques de l’anglolâtrie s’effondrent. Le tourisme ? Rien ne vaut le voyage en groupe, surtout quand la synergie des bilinguismes permet de traverser l’Europe sans se référer à une langue unique. Travailler à l’étranger ? La France n’a qu’un seul voisin anglophone, si l’on ne considère pas l’Irlande ou Malte comme des voisins immédiats. Un cinquième seulement des français de l’étranger vivent dans un pays où l’anglais est une langue première, et à peine plus dans les pays où l’anglais est langue officielle. Les autres finissent par apprendre la langue du lieu. Renforcer l’enseignement de l’allemand, de l’italien et de l’espagnol est tout aussi pertinent. Le commerce international ? Pourquoi échanger avec les allemands ou les italiens, les deux premiers partenaires commerciaux de l’Hexagone, en ne s’adressant pas à eux dans la langue dans laquelle ils pensent ?

                Un pays de 65 millions d’habitants peut toujours avoir des locuteurs de dizaines de langues différentes, en nombre conséquent. Comment n’aurions nous pas notre cohorte de sinisants, d’hindouisants…et tout simplement le nombre suffisant pour travailler avec des entreprises asiatiques. Voire accueillir des étudiants chinois ou indiens dans leur langue, pour des études qu’ils finiraient en français, donnant à notre système universitaire une attractivité vis-à-vis des pays asiatiques bien supérieure à ce que pourraient nous donner des filières en globish. Je m’étonne que personne n’ait osé renvoyer cette proposition à la face de Madame Fioraso, après que celle-ci se soit lamenté du fait que la France n’héberge que 3000 étudiants indiens. Trouver des professeurs indiens juste assez francophones pour vivre en France et faire des cours en hindi (langue de la moitié du milliard d’indiens) n’a rien d’impossible. Mais, pour hypothèse : c’est peut-être l’idée de devoir s’exprimer autrement que dans une langue européenne, cours de langues exceptés, qui paraîtrait incongru…

Développer la latinité

                Qu’est-ce que le monde anglophone, en réalité ? Ou du moins, le monde anglophone « pur », celui avec on ne peut communiquer qu’en anglais ? Il s’agit du continent nord-américain et ses 350 millions d’habitants, exception faite des 3% de francophones et les hispanophones rétifs à l’anglicisation dans les états du sud-ouest des USA ; les îles britanniques ; une grande parties des petites Antilles ; la plus grande partie de l’Océanie. Voilà « l’Anglosphère », terres des anglophones natifs, et ses 450 millions d’habitants, soit 6 à 7% du genre humain. On peut leur adjoindre les pays anglophones du Golfe de Guinée (principalement le Nigéria et le Ghana), et d’Afrique australe (de  l’Afrique du Sud au Malawi). Dans ces pays, hormis quelques exceptions comme le Botswana ou le Malawi, il n’y a pas de langue nationale autochtone unifiant toute la population (ce qui est également le cas de la majorité des états de l’ex-Afrique française ou belge), et le recours à l’anglais pour un étranger partenaire ou visiteur du pays est inévitable. Cette Afrique anglophone et l’Anglosphère réunissent environ 700 à 800 millions de personnes, un gros dixième de l’humanité. En revanche, avec le sous-continent indien, on peut communiquer en hindi (ou sa variante pakistanaise, l’ourdou, avec un alphabet différent) ou en bengali: ces deux langues réunissent la moitié des habitants de l’ex-Empire (britannique) des Indes, et la France peut former des régiments entiers de diplomates, chercheurs et autres cadres aptes à s’exprimer par elles. Pour l’Afrique orientale, le kiswahili remplit la même fonction d’alternative à l’anglais pour qui coopère régulièrement tant avec l’Ouganda que le Kenya ou la Tanzanie.

                De même, un petit nombre de langues peuvent servir à ouvrir l’horizon des chercheurs, des techniciens et des citoyens français sans passer par l’anglais. Une construction assez évidente à la lecture d’une mappemonde est celle des langues latines. L’espagnol, le portugais et le français sont les langues officielles de pays regroupant un milliard de personnes, et des centaines d’universités. La promotion du bilinguisme est alors rapidement féconde, puisque dans un groupe parlant trois langues, la maîtrise de deux par tous les membres du groupe suffit à rendre chacun accessible à tous. Du point de vue hexagonal, se focaliser sur les langues ibériques n’aurait pas plus de sens que de céder au tout anglais, ne serait-ce parce que le portugais est d’une utilité immédiate moindre que l’italien. Mais il serait tout à fait possible, à court terme, d’organiser un véritable réseau d’échanges scientifiques et culturels, fonctionnant avec trois ou quatre langues latines, et soutenu par les États et les universités. Des revues à comité de lectures, des colloques, la traduction généralisée des thèses, articles et ouvrages seraient les premières étapes d’une proximité intellectuelle forte entre les nations de trois continents. Une relation bien supérieure à ce que peut nous offrir une Union Européenne ayant vingt-trois langues, et dont les élites n’en parlent de fait qu’une seule, qui se trouve en plus être un sous-genre de la langue des britanniques (qui sont eux-mêmes le dixième des sujets - pour combien de temps encore ? - de l’Union).

Conclusion

                Derrière son masque de la fatalité, de l’inéluctable, du simple « réalisme » face à la marche du monde, le discours anglolâtre est totalement idéologique. Il postule comme sujet central et réalité générale l’individu nomade, « globe-trotter », qui communiquerait avec l’ensemble de la planète et changerait de pays comme de chemises, tel un Attali voyant dans les nations des hôtels. Et surtout, un individu qui travaille seul, doit se débrouiller seul, et n’aurait droit dans son arsenal linguistique qu’à une seule cartouche. Cet individu n’existe pas. La réalité, c’est le travail en collectif, et le partage des compétences, dans un monde où personne ne peut prétendre être autosuffisant. La réalité, c’est que l’immense majorité des terriens vivent dans le pays de leur naissance, et n’en connaîtront sérieusement qu’un ou deux autres. Et si personne n’est autarcique (même la Corée du Nord n’y parvient pas), personne n’échange (dans tous les sens du terme) avec toute la planète.

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