La vague anglolâtre se brisera sur les rochers (I) - l'éducation, domaine régalien

  • Par arsin
  • Le 31/05/2013
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Le vote de la loi Fioraso par l’Assemblée Nationale ne sera pas une date capitale dans l’histoire, ni celle de la France, ni celle de la francophonie. Ce point de vue tranche sans doute avec la passion qui a gagné le débat sur le projet concernant l’Enseignement Supérieur et la Recherche, rebaptisé du nom de son auteure principale.

La loi Toubon avait garanti le monopole du français comme langue de l’enseignement, pour les cours, les soutenances, les mémoires et thèses, en ne tolérant comme exceptions que les cas où un enseignant étranger venait à professer en France,  ou pour les établissements spécifiquement destinés à l’accueil d’étudiants d’autres contrées.

C’était trop peu « attractif » pour certains de nos gouvernants, qui à l’instar de la ministre, craignent qu’on finisse par ne plus discuter de Proust que par tablées de cinq francophones esseulés. Pour ceux-là, le fait que les thésards dussent soutenir dans une langue qui n’est pas celle « de la recherche internationale » est une source de honte, tout comme  la maladresse de leurs collègues en globish…pardon, anglais.

Pour aller au plus simple, l’impact de la loi Fioraso sera certainement limité.  Non, l’anglais ne deviendra pas l’unique langue des universités françaises, ni même la langue dominante. Une raison bien simple est que la grande majorité des étudiants français n’ont pas le niveau pour suivre l’essentiel de leurs cours en anglais. Peut-être certains idéologues rêveraient-ils de changer cela en mettant l’accélérateur sur la formation aux langues étrangères (pardon : à LA langue étrangère…) au collège et lycée. Mais il y aura du chemin du rêve à la réalité, surtout vu les difficultés à assurer la maîtrise de la langue maternelle par les jeunes générations…

Avant de revenir sur le centre du débat, je dois préciser certaines choses sur ma situation. A titre personnel, bien que farouche militant de la francophonie, il m’était arrivé, pendant mes études supérieures, en pleine maîtrise (ou master en eurolangue), de demander à ce qu’un des cours de la formation soit dispensé en anglais. Mais un seul. Parce que nul ne peut prétendre avoir terminé des études supérieures s’il ne maîtrise pas une langue étrangère, du moins avec le vocabulaire propre à son domaine de spécialisation. Et les cours de langues vivantes y suffisent rarement, ne serait-ce que parce qu’ils disposent de peu de temps, et qu’ils sont faiblement pondérés dans la notation.  Ce n’est donc pas l’idée de cours effectués dans une langue autre que le français qui me dérange. L’idée qu’une langue (l’anglais sans doute) puisse devenir dominante dans un cursus, et qu’elle soit utilisée pour les épreuves terminales, ainsi que pour les travaux de recherche, jusqu’à réduire le français au rôle de vecteurs des concepts simples uniquement, est une toute autre chose. Redisons-le : nos apprenants ne vont pas tous parler anglais une fois le bac en poche. Ceux qui leur fournissent le savoir le feront peut-être.

Recadrer le débat

Une fois les pires craintes dissipées, il convient de revenir sur le débat lui-même autour de la langue et de l’éducation, qui sont, eux, vraiment importants. L’idée même de changer la loi sur la langue à l’université au nom de l’attractivité en dit long sur l’idée qu’on se fait de l’éducation comme de la langue française.  

L’éducation, un domaine à la fois concurrentiel et régalien

Dans son article, Descartes voit dans la loi Fioraso un effet de la pression des directeurs de grandes écoles, dont l’un des plus médiatiques était feu Richard Descoings qui, jamais à cours d’une « audace » (discrimination positive, promotion de la théorie du genre), instaura l’usage de l’anglais pour des cours communs entre SciencesPo et un lycée…de Madrid (ce qui lui valut une Carpette Anglaise en 2009)…Les « patrons » universitaires chercheraient à accroître le nombre des étudiants / clients dans un pur souci de recettes (ou de prestige personnel, qui sait). La dérive semble d’autant plus grave au blogueur qu’elle manifeste l’abandon de l’éducation comme une institution où les professeurs, mais aussi le souverain, déterminent la façon dont on souhaite former les jeunes (ou moins jeunes) esprits, l’art de faire des têtes « bien faites » et si possible « bien pleines », mais aussi pour répondre aux besoins de compétences de la Nation.

Dans cet esprit, que ceux-là mêmes, dirigeants d’établissements ou gouvernants, adoptent un point de vue clairement mercantile, l’audience numérique en tête, montre que, bien au-delà du monopole de la langue, c’est une conception politique de l'éducation qui a été perdue.

On l’a encore récemment vu chez Frédéric Taddeï le 25 mai dernier, lorsque le politologue Christian Lequesne, face à Claude Hagège, s’étonnait que l’on dusse faire voter une loi pour déterminer les usages linguistiques des universités, ce qui, pour lui, devrait relever de l’autonomie de ces dernières. Et on ne peut pas totalement lui en vouloir, car l’autonomie des établissements est normalement une garantie de l’authenticité de leur recherche, car il n’y a pas de vraie recherche sans liberté. Si l’on va chercher chez les libéraux, la simple mainmise de l’Etat sur l’appareil universitaire, et éducatif en général, est le marchepied de l’imposition d’objectifs politiques aux chercheurs, enseignants et apprenants, sans parler des gaspillages et mésinvestissements que les libéraux voient dans tout ce qui est public. Dans son entretien-débat d’août dernier avec Jonathan Moadab, du Cercle des Volontaires, notre ami Jean Robin (également présent le 25 mai chez Taddéï) reprochait à notre Education Nationale non seulement de se financer sur l’impôt, même pour ceux qui refusaient de s’inscrire dans les écoles publiques – ou privées sous contrat – et d’être le vecteur d’une propagande étatique.

                Répondons tout de suite : oui, n’en déplaise aux libéraux, l’éducation est bien un domaine régalien. Certes, pas de la même manière que l’armée, la police et la justice. Certes, on peut concevoir que l’éducation soit privatisée dans un pays souverain, ce qu’on n’imaginerait pas pour les forces armées ou la magistrature, sauf dans les rêves des libertariens. Mais l’éducation est régalienne au sens où l’existence même de la nation et de l’état en dépendent à plus ou moins long terme, et qu’il ne peut pas ne pas y avoir de décision politique à ce sujet.

                Un état-nation ne se résume pas qu’à son armée, ses magistrats et sa bureaucratie. Un état moderne est aussi un état dont les membres communiquent, travaillent ensemble, échangent des connaissances, évitent d’en transmettre de trop stratégiques à des étrangers… bref, il faut qu’ils aient une culture commune, une langue commune, et que certaines compétences soient répandues. Imagine-t-on ce qu’il serait advenu de l’armée française en août 1914 si la plupart des soldats n’avaient eu en commun la langue de la République Jacobine (et de Villers-Côterets) et qu'il avait fallu traduire chaque ordre en dix langues ? Aurions-nous l’arme nucléaire sans nos ingénieurs ?

                La France a construit cette exception tant décriée du double système d’enseignement supérieur, l’un étant celui des universités, dont le principe est d’être ouvert, à toutes origines parmi les étudiants ou les enseignants, et ayant pour principal objectif le libre développement du savoir. L’autre est le système des grandes écoles, certaines ayant plus de deux siècles comme Polytechnique ou l’Ecole des Mines de Paris, dont le but est de mettre au service de l’Etat, des collectivités et de l’économie en général les techniciens dont ils ont besoin. Ce qui implique aussi de former un esprit, un système de valeur, une façon de penser chère à Descartes.

                Et c’est ce qui rend caduque l’indignation libérale contre l’enseignement public financé par l’impôt, impôt qui ne permet même pas au pauvre contribuable de placer ses enfants dans les écoles privées, puisqu’il doit encore payer pour les y inscrire (en réalité, le parent réfractaire évite déjà une partie du prix s’il choisit une école privée sous contrat, en partie financée par le ministère de l’Education Nationale). Le contribuable qui refuse que sa progéniture ne fréquente les écoles collectivistes pense payer deux fois, donc une fois de trop. Lorsqu’il paie pour financer l’armée, il ne bénéficie pourtant pas non plus d’un service personnel, mais d’un service potentiel s’appliquant à tous (la défense du territoire), y compris pour ceux qui n’auront pas payé d’impôts. L’éducation rejoint en partie cette propriété : tous les français bénéficient de ce qu’une partie d’entre eux soient plus ou moins hautement qualifiés. Même le travailleur qui n’a aucun diplôme a un niveau de vie supérieur à ce qu’il aurait dans un pays où, faute de qualifications et donc de productivité, le produit par habitant et le niveau d’infrastructures seraient plus bas. Même l’illettré bénéficie de ce que le pays ait une langue commune, si possible bien pratiquée par les services administratifs, les cadres des secteurs publics ou privés, la presse, les enseignants, les élus, et tous ceux qui participent au débat politique en général. C’est pourquoi il importe que chacun, à hauteur de ses moyens, finance l’éducation, même si elle n’est reçue directement que par une fraction de la population (deux tiers des jeunes français sont bacheliers, et 40% seront diplômés du supérieur au terme de leurs études initiales). Et pourquoi il est normal que l’Etat conditionne cette éducation, au moins sur la question de la langue, mais aussi par des programmes d’Histoire, de Géographie, pour que chacun s’entende à peu près sur ce que l’on nomme « identité nationale », que l’on y croie ou non. Car ceux qui répugnent à subir la propagande étatique, « l’Histoire écrite par les vainqueurs » devraient au moins se rappeler qu’à quelques points près, nul ne leur interdit, une fois qu’ils ont quitté les bancs de l’école, de remettre en cause cet « endoctrinement ». Sauf que pour le critiquer intelligemment, encore faut-il le connaître. De la même manière, vous pouvez mépriser la langue française, la trouver arriérée par rapport au globish, ou impérialiste voire exterminatrice vis-à-vis des langues régionales, il y a tout de même un point commun entre les régionalistes et les anglolâtres en France, qui est que pour tenter de convaincre le public français…ils doivent s’exprimer dans sa langue.

                Mais l’éducation ne peut bien évidemment pas se limiter à cette dimension régalienne. Alors que seuls une poignée de libertariens peuvent imaginer que l’on puisse mettre en concurrence les armées, les polices et les tribunaux (quoique, sur ce dernier point, les libertariens sont rejoints par les communautaristes et autres amateurs de tribunaux religieux pour minorités confessionnelles), peu de gens rêvent d’une éducation totalement étatique. Il y a bien sûr ceux qui, à gauche principalement, veulent réserver les fonds publics aux écoles publiques, mais pas interdire les autres. La loi française n’exige même pas que les têtes blondes fréquentent toutes une école, publique ou privée, puisque seule l’instruction est obligatoire.

Plus profondément, l’éducation (comme l’art militaire au passage) s’enrichit en permanence des comparaisons venues de l’extérieur du système. Mais à la différence de l’armée nationale, l’éducation étatique peut supporter une concurrence sur son sol. Et cette concurrence est bénéfique, au moins en tant que révélateur de l’état du système public. L’un des symptômes de cette situation est l’affluence des élèves vers tel ou tel établissement. Certes, c’est un indicateur à relativiser, puisque l’éducation, vue en tant qu’espace concurrentiel (en tant que marché, donc), a cette propriété que les consommateurs / clients ne savent pas exactement ce qu’ils achètent. Lorsque vous voulez acquérir un téléviseur, il vous suffit de quelques secondes chez le vendeur pour voir si l’objet de vos désirs fonctionne réellement. Alors qu’il faut des années, voir une vingtaine, pour se rendre compte de la qualité et de la pertinence de l’éducation que l’on a reçue. Et vos parents eux-mêmes ne peuvent être réellement sûrs de leurs choix de « fournisseur de service » éducatif, s’ils n’ont pas eux-mêmes suivi de longues études, s’ils se méprennent sur les aptitudes, goûts et caractère de leurs enfants ou tout simplement s’ils ignorent quelles compétences seront les plus en vues pour s’intégrer dans l’économie et la société qui existera dans vingt ans, lorsque le rejeton sera majeur, vacciné et diplômé. Si l’Etat ne connaît pas mieux que les parents la personnalité profonde de leurs enfants, en revanche il peut poser des critères de qualité du contenu de l’enseignement et privilégier certaines branches de l’enseignement, indiquer si l’on aura besoin de plus d’ingénieurs, d’informaticiens, de commerciaux…ou d’interprètes en langues étrangères. Mais ça n’induit en rien que l’Etat doive contrôler totalement l’éducation. Car si un client peut se tromper sur le marché d’un produit qu’il connaît mal, l’Etat peut, s’il n’a aucun concurrent pour révéler ses lacunes, entraîner tout le pays dans l’erreur.

Le caractère à la fois concurrentiel et régalien de l’éducation se retrouve totalement dans la polémique autour de la loi Fioraso et de l’ouverture de l’enseignement supérieur aux langues étrangères. Parce que l’éducation est fatalement concurrentielle, on ne peut pas reprocher aux établissements de vouloir accroître le nombre d’élèves reçus. Que la motivation profonde soit la recherche de nouvelles recettes n’est pas scandaleux : après tout, si des étudiants étrangers sont prêts à payer des sommes élevées pour venir en France, c’est justement parce que le niveau des études n’est pas pitoyable. De plus, la réflexion qui vient d’être fait sur le caractère régalien et autonome de l’enseignement induit la pertinence d’un double financement de celui-ci, à la fois par l’Etat et par les clients, les frais d’inscriptions issus de ces derniers étant un gage de liberté pour l’établissement. Descartes lui-même note que si les universités françaises étaient payantes (au prix coûtant, donc chères), mais n’avaient comme avantage sur leurs rivales anglosaxonnes que le prix, nous n’aurions plus dans nos amphithéâtres que des fils à papa cossards. Ce qui est scandaleux, en revanche, est que l’on s’étonne que l’Etat ait son mot à dire sur le fait que nos têtes chercheuses s’expriment – voire cogitent – autrement qu’en français.

(voire la suite)

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