Le capitalisme est en train d'échouer (II) - par Pablito Waal

  • Par arsin
  • Le 04/12/2013
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(suite du précédent)

Après le constat global, nous allons voir maintenant que la régression des taux de croissance n’est pas due à un certain nombre de pays, par exemple ceux de la « Vieille Europe », surfiscalisés et surréglementés, qui plomberaient la dynamique des pays riches, dynamique qui ne subsisterait que dans les pays libéraux. Les austères graphes qui suivent montrent qu’à l’exception de petits pays (parmi lesquels figurent des cas surprenants, comme la Suède, qui malgré ses réformes libérales, reste l’un des pays les plus socialisés d’Europe), la tendance des taux de progression annuelle du PIB, par tête et en parité de pouvoir d’achat, est partout en déclin. Et que la France, si elle est arrivée plus vite que d’autres à une quasi-nullité de sa « croissance potentielle », n’a fait que sauter quelques étapes avant de se faire rattraper. Nous limiterons notre constat aux trente dernières années, excluant donc la cassure de la dynamique des « Trente Glorieuses » dans les années septante, et montrant que le « cycle de Kondratieff » que certains voient commencer dans les années 1970-1980 ne s’est jamais traduit par un rythme soutenu et long d'élargissement du PIB.

Nous pouvons diviser les états du « premier monde » en quelques catégories qui recoupent assez les « modèles » qu’on nous présentait au lycée. Commençons par le modèle dit « rhénan », réunissant l’Allemagne et l’Autriche, auxquels j’ajoute les Pays-Bas, pays qui a tout de même la particularité de bénéficier de l’exploitation de certaines ressources naturelles (le gaz en premier lieu), et qui relativement à la taille modeste du pays, ont rehaussé la croissance économique. Mais l’ensemble du trio fait mine de bien résister, voire même de contredire le propos général de cet article, avec un relèvement de croissance dans la seconde moitié des années 2000, exception faite de la sombre année 2009. S'arrêter là serait oublier deux choses : les croissances médiocres de la quinzaine précédente (depuis 1990 donc), et l’euro procurant un avantage incontestable à l’Allemagne, disposant à l’Ouest et au Sud de l’Europe de marchés dans lesquels ses productions ne souffrent plus le renchérissement dû aux taux de change. Mais même avec cela, la décélération à long terme de la croissance est un fait.

Lecture : l’équation indiquée sur chaque graphe est celle de la régression linéaire faite sur le pays le plus peuplé du groupe exposé. Le premier coefficient, associé à x, indique par son signe si la croissance annuelle du PIB par tête en PPA tend à diminuer (signe négatif) ou à progresser (signe positif).

 Sources de tous les graphiques: La Banque mondiale

 

Repassons-le Rhin, et trouvons les perdants de la zone euro : la France et l’Italie. J’y additionne la Belgique, de façon peut-être litigieuse, car le royaume a un commerce extérieur excédentaire, au contraire des deux précédents. Mais la dimension du secteur public en Belgique rapproche plus ce pays de la France que de l’Allemagne. Nos voisins d’Outre-Quiévrain auraient-ils été divisés entre Flandres et Wallonie, que la Flandre se serait sans doute retrouvée dans le groupe « rhénan ». Pour cet « arc latin », la chute est plus rapide. La France avait accru son PIB individuel de près de moitié dans les années septante, avant de sérieusement freiner et de se faire damer le pion par l’Italie dans la décennie suivante. Depuis les années 90, le point mort semble atteint des deux côtés des Alpes, exception faite du soubresaut du tournant du millénaire, vite arrêté en 2001 (contribuant, chez nous, à l’éviction de Lionel Jospin dès le premier tour de la présidentielle). La France subit plus encore que les deux autres pays ici représentés la régression de son industrie, dont la part dans l’emploi (hors construction) n’atteint plus les 15%. Notons aussi que le français moyen s’est presque autant enrichi que l’allemand au cours des vingt dernières années, l’Allemagne ne nous surpassant qu’en 2006-2007 et à partir de 2010 (l’année 2010 étant une année de récupération par rapport à une récession plus sévère en Allemagne qu’en France l’année précédente).

Passons à l’Ouest maintenant, au-delà du nouveau Rideau de Fer qui, paraît-il, séparerait mentalement le continent étatiste de l’Albion libérale. Et qui expliquerait la morosité de ce côté de la Manche, ainsi que la fuite de notre belle et entreprenante jeunesse, fuite à laquelle il ne manquerait que les tirs des gardes est-allemands de jadis pour retrouver l'atmosphère guillerette de Berlin-Pankow. Le modèle britannique, de par sa dynamique chiffrée en taux de croissance, n’aurait été approché que par un autre pays ouest-européen, l’Espagne. Le pays de Franco revenant de son purgatoire isolationniste dès la fin des années cinquante, son rattrapage promettait une expansion rapide, favorisée paraît-il par un modèle assez libéral, ainsi que sa spécialisation dans le tourisme et la construction. Londres et Madrid faisaient partie du groupe de tête européen, celui qui faisait s’interroger les réformateurs français, entêtés de faire acquérir à la France le point de croissance qui l’empêchait de rejoindre ce peloton, sans même pouvoir rêver de l’explosion économique quasi-chinoise de la lointaine Irlande.

On peut penser que la déconfiture espagnole serait un phénomène récent : ce n’est pas le cas. La décennie 2000 fut globalement un coup d’arrêt au sud des Pyrénées, avant même 2008. Quant à Albion, sitôt remontée vigoureusement de la récession de 1991, ses flamboyantes années de fin de siècle ne dissimulent en rien, sur le graphe, une pente que la récession de 2009 ne fera qu’accentuer. Bien sûr, nos amis libéraux ne manqueront pas de signaler que si le modèle libéral atlantique a perdu ses plumes, tant à Dublin qu’à Londres ou Madrid, c’est parce qu’il a cessé d’être lui-même, et que les travaillistes, comme les gouvernements espagnols ou irlandais, ont développé dramatiquement les dépenses sociales, amenant leurs pays sur la voie scandinave, voire – horreur ! – française. Notons que les libéraux ont le droit, eux, de dire qu’un pays dit libéral peut ne pas vraiment l’être, alors qu’ils vous riront au nez si vous émettez l’idée que l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques ne respectait aucun de ses épithètes. Mais nous verrons plus loin ce qu’il faut penser du fond de l’argument selon lequel l’épuisement de la croissance serait dû à la montée en flèche du poids de l’État. Car, oui, il n’y a pas qu’en France que l’État pèse, et que sa croissance a évolué différemment de la croissance tout court.

Le même phénomène se retrouve aux USA. Autant pour la croissance de l’État que pour le ralentissement de l’activité générale. Et si l’on en croit nos coefficients, ce freinage est plus rapide qu’en France, partant de plus haut il est vrai. On est tenté de dire que les années Reagan sont loin. Pas tant que cela, puisque Ronald avait échoué à diminuer les dépenses publiques, contre lesquelles ses descendants du Tea Party et du Parti Républicain en général bataillent toujours au Congrès. En fait, ce sont les années Clinton, et leur quasi-« décennie de croissance ininterrompue » (selon les termes de l’époque, ou du moins vers sa fin) qui semblent le plus loin. Je me souviens des soupirs de pâmoison des journalistes français quant à cette Amérique sans syndicalisme (parce que conséquemment réprimé), avec son État léger (c’était avant la guerre d’Irak), son taux de chômage dérisoire. Aujourd’hui, le taux de socialisation de l’économie américaine n’a plus grand-chose à envier à celui de l’Allemagne (2), malgré les concessions faites par Obama à ses adversaires jamais rassasiés d’annonces de coupes budgétaires, au point de « fermer » l’État fédéral pendant plusieurs jours.

Pourtant, le modèle anglo-saxon a encore des cartes à jouer. Le Canada et l’Australie pourraient prétendre sortir du lot. Ils ne font en fait que s’essouffler moins vite que les autres. Notons que l'Australie est, comme le Canada, largement dépendante de ses exportations de ressources naturelles, immenses comparées à la population nationale, et surtout que Canberra bénéficie de la proximité des pays émergents asiatiques et du Japon vers lesquels se font 40% au moins de ses exports. La Nouvelle-Zélande, une des gloires des libéraux des années 80 et 90, du fait des réformes de Roger Douglas sous le gouvernement Lange (1984-1990), a volé moins haut qu’un kiwi moyen. Dans ce pays, la réduction massive du périmètre de l’État et des interventions publiques a d’abord coïncidé avec une réduction du niveau de vie moyen des néo-zélandais, avant de repartir à la hausse au début des années 90, puis de vite se tasser.

Avant de continuer notre tour du monde vers l’Extrême-Orient et les pays émergents, faisons quelques remarques.

(lire la suite)

(2)   Du moins était-ce le cas en 2009-2010, quand le niveau des dépenses publiques tutoyait les 40-42% du PIB américain. Depuis, le gouvernement Obama s’est engagé à revenir vers les 35% pour 2015. Mais il suffit de regarder ce graphique pour voir quelle est la tendance historique, à laquelle seules les années Clinton et Bush Junior ont dérogé : celle d’une hausse très nette du poids financier de l’Etat.

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