Le capitalisme est en train d'échouer (III) - par Pablito Waal

  • Par arsin
  • Le 05/12/2013
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Suite du précédent

La croissance se raréfie-t-elle parce que nous ne serions pas assez libéraux ?

Plusieurs gouvernements ont été ici passés en revue, de lignes politiques fort différentes. Je pourrais m’attarder sur les contextes qui expliqueraient les insuccès, qu’il s’agisse des héritages du passé (l’inflation tant reprochée aux gouvernements travaillistes par les thatchériens en est un exemple), ou des entraves que les oppositions leur imposèrent (ainsi les reaganiens expliquent-ils que Ronald n’ait pu réellement diminuer les dépenses publiques américaines au cours de ses deux mandats). Mais arrêtons-nous sur un point : aucun gouvernement, qu’il fut libéral, social-démocrate, ou un quelconque mélange entre les deux, ou même encore vaguement protectionniste, bien que la tendance n’y soit plus depuis quelques décennies, n’a trouvé de réponses durables et décisives au ralentissement de la prospérité de son pays.

Il y a notamment une dimension de l’intervention de l’État dans l’économie qui peut faire office de clivage entre les économies : le niveau des dépenses publiques. Des études économiques sur le sujet montrent leur effet négatif sur la croissance. Ces études ne sont pas exemptes de certains biais, qui consistent notamment à traiter ensemble des années de fortes croissances et de faibles dépenses publiques (surtout dans les années 60 et 70) et des années inverses, alors que le lien entre taille de l’État et expansion est indirect. Les raisons majeures qui poussent les dépenses publiques à la hausse sont le vieillissement de la société, et son enrichissement même. Le vieillissement signifie la progression des coûts des systèmes de retraite (qui ont toujours une fraction publique, même aux USA), et surtout des charges de santé. Dans quasiment tous les pays de l’OCDE, la majorité des dépenses de santé sont publiques, les USA étant (pour combien de temps encore) l’exception, avec Singapour et le Chili.

 

Les opinions publiques n’acceptent plus le risque qu’une partie de la population soit exposée au risque de l’insolvabilité pour ce qui est de sa santé. Et la croissance même des économies propulse l’enchérissement de la santé, celle-ci étant un bien de luxe (plus le revenu monte, plus la part consacrée à ces biens dans le budget progresse). Le coût des technologies augmente, en même temps que le caractère inacceptable du risque s’affirme.

Les dépenses publiques ont donc bien connu sur le long terme une envolée dans la plupart des pays développés dans le dernier demi-siècle. Mais cette évolution est en (grande) partie naturelle, et quand bien même les dépenses liées à ce vieillissement seraient restées entièrement privées, elles n’en pèseraient pas moins sur l’économie dans son ensemble. Et surtout, elles accompagnent et renforcent la transition d’une économie industrielle vers une économie de services, les générations âgées s’équipant moins en biens, et davantage en services à la personne. Le propre des services étant d’avoir une croissance moindre de la productivité horaire, et par extension par tête (3), il n’y a pas à s’étonner qu’à défaut d’une révolution technologique nous permettant toute une série de nouveaux instruments réellement avantageux, la croissance s’épuise. Et comme la demande en biens des ménages progresse moins vite que la productivité du secteur secondaire (4), nous nous désindustrialiserons encore.

Assistons-nous juste à un transfert de croissance vers les pays émergents ?

Outre la critique sur le poids de l’État, l’autre grande explication sur le déclin du monde riche cible le libre-échange. C’est un débat déjà largement abordé sur ce site, et ce n’est pas dans ce texte que nous discuterons de la pertinence d’une sorte ou d’une autre de protection aux frontières. Que des secteurs de l’industrie puissent être préservés, fut-ce à un coût supérieur pour les consommateurs et contribuables au coût en situation de total libre-échange, est tout à fait recevable, et fut d’ailleurs défendue dans le cinquième numéro du journal Socialisme & Souveraineté, en janvier 2011. Que ce protectionnisme « intelligent », dont Edgar comme Descartes ont essayé de proposer des avatars, puissent maintenir des emplois, cela s’envisage. Mais que des entraves au commerce puissent être le point d’arrêt du déclin, je n’en crois rien. Si la détérioration de notre croissance venait d’un transfert de parts de marché vers de nouvelles puissances exportatrices, celles-ci devraient échapper à la décélération de leurs PIB. On objectera que si l’exportateur agressif finit par appauvrir ses clients, il périclitera lui-même. Mais cette objection ne décrit pas la réalité, puisque le racornissement des croissances en Occident s’est entamé bien avant que les concurrents « à bas coût » ne sévissent. Ces concurrents étaient le Japon et la Corée du Sud dans les années 1980, la Chine et l’Inde ensuite. Au cours des années 2000, l’Allemagne, du point de vue de l’Europe du Sud, a tenu compagnie à la Chine parmi les sources de déficits extérieurs.

Or, comme nous avons vu que l’Allemagne connaît, comme tous les autres pays d’Europe, la réduction de sa croissance, ces conquêtes commerciales ne peuvent qu’être l’exploitation de gains potentiels fort limités, tant la croissance de l’Europe est anémiée. Selon Jacques Sapir, l’euro deviendra même sous peu une fort mauvaise martingale pour la République Fédérale, qui devrait payer plus pour sauver ses voisins méridionaux de l’effondrement que ce qu’elle gagne chez eux du fait de la monnaie unique.

A l’échelle mondiale, les tigres et dragons ne se portent guère mieux. Voyez pour le Japon et la Corée du Sud sur le graphique suivant. Vous souvenez-vous de la « crise » sud-coréenne des années 1990, quand le pays devait se résigner à des croissances de 5% ? Et bien la crise a continué, et le seuil est maintenant de 4%, et probablement moins à court terme.

 

Mais il reste la Chine, et demain l’Inde qui sera encore plus peuplée qu’elle. Le graphique suivant, qui traite de 40% de l’humanité, contredit apparemment tout ce que je viens de dire. Pour ces deux géants, la tendance est ascendante, et plus encore pour l’Inde que pour la Chine. Ne nous y trompons pas cependant : plusieurs facteurs peuvent expliquer leurs situations. D’abord, ces deux pays ont connu (trop) longtemps des retards de croissance, dus aux mauvais choix politiques entérinés par leurs classes dirigeantes : planification délirante en Chine, suivie d’une guerre civile larvée à la fin des années soixante. En Inde, le protectionnisme et les nombreuses complications infligées à l’entreprise via la Licence Raj avaient retardé la croissance de façon criante dans les années 1970 et 1980, décennies où furent commencées les premières réformes. Mais c’est en 1991 que l’Inde entra de plain-pied dans son ascension. De ce point de vue, il n’y a pas à s’étonner grandement de l’accélération apparente.

Dans le cas chinois, si on compare la décennie 2000 à ses deux précédentes, on remarque que la croissance y est apparemment plus forte encore. Faut-il y voir une croissance « exponentielle » ? Certainement pas. Déjà, cette différence est à relativiser : la progression du PIB par tête en Chine fut de 9,9% par an en moyenne en 2001-2010, contre 9,3% en 1991-2000. Et cela peut trouver des causes circonstancielles : par exemple, la conquête par la Chine de marchés qui ne se protègent que peu ou pas, voire se tirent des balles dans le pied régulièrement en maintenant l’euro. Ou encore, purement et simplement : le trucage des statistiques, dans un pays aussi peu transparent que la République Populaire. Même si la vitalité globale de l’économie chinoise n’est mise en doute par personne, des arrangements ont pu avoir lieu. Le graphique que je donne prête à l’Empire du Milieu une croissance de 7% du PIB par tête en PPA pour 1998, quand l’Asie du Sud-Est s’effondrait absolument. Autre cause possible : le ralentissement démographique. Non pas qu’un pays s’enrichisse en réduisant sa population, ni ne s’appauvrisse en se peuplant. Mais la Chine – comme l’Inde – sont deux pays où la natalité diminue (et assez brutalement en Chine de par la politique de l’enfant unique), alors que le marché du travail absorbe toujours des « classes pleines » nées vingt ou vingt-cinq ans plus tôt (5). La production croît toujours, tant par le nombre des travailleurs que par la progression de la productivité individuelle, tandis que la population sur laquelle se répartit le PIB ralentit. C’est là un avantage statistique qui peut durer quelques années, au plus le temps d’une génération.

Quoi qu’il en soit, l’avenir ne s’annonce pas prédictible par la prolongation des courbes. Car si lesdites courbes et tendances semblent témoigner d’un « découplage » entre un « premier monde » flageolant et une Asie en croissance exponentielle, cette hypothèse est largement discutée, et les performances est-asiatiques semblent atteintes par la crise (6).  La croissance chinoise s’est infléchie d’un point en 2012, mais je ne tirerai pas une conclusion tendancielle d’une seule année.

Alors, les deux empires vont-ils suivre la route de leurs petits (tout est relatif) voisins d’Asie du Sud-Est ? Nos souvenirs nous relatent encore l’irruption du « Made in Thailand » dans nos vies quotidiennes, et il est vrai que les années 1980 ont été fastes au Siam ainsi qu’en Malaisie. La chute abyssale de 1998 n’a jamais été totalement effacée, puisque les croissances annuelles du PIB par tête se sont retrouvées inférieures de deux à trois points par rapport à l’avant-crise. L’Indonésie, qui flamboyait moins avant la catastrophe, s’en tire désormais un peu mieux que les deux premiers pays.

 

Dernière étape de notre tour des puissances émergentes, le Mexique et le Brésil, qui réunissent plus de la moitié du demi-milliard de latinoaméricains vivant du Rio Grande à Terre de Feu. Le constat rappelle la Chine et l’Inde : les chiffres de la croissance s’améliorent, et deviennent durablement positifs depuis le milieu des années 90. La quinzaine précédente avait été pourtant chaotique, cumulant crises de la dette et hyperinflations. Si la performance brésilienne peut fasciner, celle du Mexique correspond en fait, tendanciellement, à un passage de la stagnation à une croissance comparable à celle de la Suède, tournant autour de 2%. En sachant qu’aucun de ces deux pays émergents n’est réellement indépendant (ou « découplé ») de l’évolution des pays de l’OCDE, à commencer par le Mexique qui a payé chèrement la récession américaine en 2009.

Nous voyons qu'il y a des rattrapages, mais, actuellement, pas d'exemple d'une contradiction durable et autonome du déclin de la croissance économique. Mais nul ne dit que cela sera définitif. Nous aborderons dans la suite les actes qui prépareraient un redémarrage.

(lire la suite)

(3)     La croissance de la productivité est hétérogène entre les différentes branches des services, mais globalement inférieure à celle du secteur manufacturier, comme le disent ces études canadienne et américaine.

(4)     Lire par exemple cette étude française, à partir de la page 14.

(5)     Après test chiffré, cette explication est intéressante : si la croissance de la population chinoise était restée la même en depuis 1996 que ce qu’elle était en 1995 (par des naissances supplémentaires, donc non encore entrées sur le marché du travail en 2013, ou par une vie plus longues des personnes âgées), la croissance du PIB par tête dans les années 2000 aurait été, à un dixième de point près, la même que dans les années 1990.

(6)     Sur le découplage Asie-Occident, lire cette tribune, cet article, et cette analyse.

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