Le capitalisme est en train d'échouer (IV) - par Pablito Waal

  • Par arsin
  • Le 17/12/2013
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(suite du précédent)

Conclusions

Le constat est donc le suivant : exception faite des BRIC (ou plutôt BIC, Brésil – Inde – Chine) qui rattrapent le temps perdu, le monde est engagé sur la voie d’une croissance molle, et déclinante dans de nombreux cas, voire partout lorsqu’il s’agit d’économies « matures », au développement déjà ancien. Les efforts de libéralisation, d’ouverture des frontières, l’alternance des gouvernements n’y ont pas changé grand-chose.

Et que faut-il y voir de particulier, me direz-vous ? Que le capitalisme est en train de connaître une évolution comparable à celle des pays du Comecon dans les années 1970-1980 : l’économie ne s’effondre pas (encore), mais elle se dirige vers la croissance zéro comme horizon quasi-certain. La miraculeuse faculté du capitalisme à « créer de la richesse », déjà discutable en cela que nombre de ces richesses bénéficient ou résultent d’efforts collectifs (programmes spatiaux, militaires, nucléaires, informatiques…) peu capitalistes, paraît caler.

Nous sommes à la fin d’un cycle de plus de cent ans. Je serais bien mal placé pour vous dire ce qui a causé exactement le ralentissement de la croissance, en plus des pistes que nous avons déjà mentionnées (passage à une société de services, donc à plus faibles gains de productivité ; arrivée à maturité de la civilisation des hydrocarbures…). Les révolutions technologiques récentes (celle des télécommunications surtout) ont surtout eu pour effet de permettre une utilisation plus efficace de l’énergie, qu’elle soit humaine ou fossile, mais pas de trouver de nouvelles sources d’énergie. Pour se faire une idée de ce qu’est un changement radical de mode de vie et de productivité, comparons la différence entre la vie d’un français de 1939 et de 1960, et celle d’un français de 1992 par rapport à nous-mêmes. Hors d’Internet, dont l’utilité n’est pas urgente ni vitale pour tous les français, le changement est minime, et la croissance n’a cessé…de décroître.

Je ne suis pas le premier à parler de l’épuisement de la croissance (7). Mais, contrairement à d’autres, j’assume l’idée qu’il y aura un retour de la croissance. Cependant, ce ne sera pas à court terme, et certainement pas dans le cadre de la monnaie unique (et des contraintes budgétaires qu’elle impose), ou même européen tout court. Et surtout, cela appelle une préparation qui peut s’avérer longue, nul ne pouvant prévoir quand une révolution technologique impactera sérieusement l’économie.

Quelle révolution technologique pour quels impacts politiques ?

Il est bien sûr très difficile de savoir quels progrès les technologies nouvelles qui sont déjà en cours d’applications pourrons-nous procurer. Les biotechnologies, qui sont déjà au stade de la consommation de masse (cas des OGM aux USA) ne peuvent pour l’instant apporter rien de mieux qu’une diminution des pertes agricoles, des rendements supérieurs, une baisse revendiquée de l’utilisation d’engrais…Ce qui n’est déjà pas si mal, me direz-vous. Certes, mais l’on reste dans l’optimisation de technologies déjà connues. Les possibilités ouvertes par les nanotechnologies sont immenses, pour l’industrie comme la médecine (8), augurant une société d’individus vivant plus longtemps et gaspillant moins d’énergie. Les promesses de la fusion nucléaire paraissent également vastes, mais pas accessibles avant le milieu du siècle au moins.

La question que l’on peut se poser, et qui justifie profondément cet article, est de savoir si cette recherche d’un nouvel élan nécessite un profond changement de système économique, et notamment le basculement du contrôle privé des moyens de productions, ou du moins leur orientation, de la sphère privée vers celle publique. Par sphère publique, comme « collectivité », nous n’entendrons pas forcément l’Etat en lui-même, mais toute coordination – qui peut inclure des coopératives, des entreprises publiques, des entreprises privées sous contrat – de l’action où le choix du plus grand nombre l’emporte sur le choix des propriétaires privés.

Les précédentes révolutions n’ont pas été suscitées, à la base, par des efforts étatiques, et, par nature, l’Etat n’est pas destiné à être un inventeur. Les chercheurs du secteur étatique peuvent créer et inventer, mais l’Etat ne peut planifier les inventions ; il ne peut que les préparer. Il peut cependant faire passer une invention émergée de la recherché privée du rang de curiosité à la production de masse. Ainsi il en fut de l’aviation, de la pénicilline, de l’astronautique…Aujourd’hui, Richard Branson, fondateur de Virgin, peut proposer à des clients ultra-fortunés des voyages dans l’espace, voire imaginer qu’une entreprise privée envoie le premier humain sur Mars ; mais qui aurait développé les trajets extraterrestres, sans aucune retombée commerciale immédiate, à part des superpuissances telles que les USA et l’URSS ? Et pourtant, sans ces exercices de fierté nationale, nous n’aurions pas les télécommunications satellitaires aujourd’hui. Et développerait-on la recherche de la fusion nucléaire, avec son horizon séculaire, sans aucun concours public ?

Cependant, le rôle de la collectivité dans les révolutions scientifiques précitées reste celui d’un promoteur, parfois d’un pionnier. D’autres champs du progrès humain risquent de lui donner un tout autre rôle. Que l’on pense au clonage humain ou à la recherche sur les cellules souches, les biotechnologies, dans le domaine médical, reproductif ou thérapeutique, ont déjà généré d’innombrables controverses où l’Etat apparaît comme un potentiel régulateur, voire prohibiteur de ces technologies. Mais on pourrait aller au-delà, avec la modification permanente du corps humain dans le but d’augmenter définitivement ses capacités, mais aussi d’optimiser sa consommation des ressources (libérant entres autres d’immenses surfaces agricoles, l’alimentation humaine ayant évolué). A partir de là, me direz-vous, on n’est plus dans le domaine de la technique, mais de l’idéologie, et vous aurez raison. Parmi ces idéologies, vous craindrez sans doute de voir l’eugénisme, soit la modification génétique de l’humanité par sélection. J’espère comme vous que nous échapperons à une résurgence de ces idées ténébreuses. Mais il existe un autre courant qui propose une transformation plus radicale sans induire, du moins pas nécessairement, une telle filtration des humains. Le transhumanisme est pour l’instant un mouvement non-gouvernemental, largement sous-tendu par des libertariens américains, persuadés de construire un humain débarrassé des contraintes étatiques, capable de se « télécharger » d’un corps à l’autre (9), par-delà les frontières, un humain qui ne vieillira plus ni ne souffrira la maladie,  le dispensant de participer à la protection sociale.

Et c’est sous cet angle que la participation de la collectivité au développement du progrès scientifique, mais aussi à la production et à la distribution de ses créations, devient cruciale. Les transformations de l’humain par les bio- ou nano-technologies et la cybernétique poseront de très graves questions existentielles à l’humanité. Une nouvelle branche de l’humanité pourrait apparaître, et diverger même selon les nations, ainsi qu’à l’intérieur de celles-ci, entre classes. Le triomphe de l’individu fortuné souhaitant démultiplier ses capacités et s’affranchir de toute contrainte et solidarité sociale risque de devenir la plus grande menace que la société aura à affronter.

Il existera bien sûr le choix de refuser entièrement la technologie. En supposant que le reste du monde fasse le même choix…Sinon, on peut aussi accompagner la technologie. Non seulement la collectivité aura intérêt à légiférer,  mais également à produire et à faire profiter au plus grand nombre les développements qui éviteraient au corps social de se fracturer irrémédiablement.

Quelles conséquences économiques immédiates ?

Que l’on croit ou non aux développements précédemment évoqués, il n’en reste pas moins que pour éviter à notre pays d’être pris au dépourvu lors d’une prochaine révolution, des investissements publics conséquents seront nécessaires. Or, comme nous l’avons vu, les dépenses publiques tendent à progresser dans la plupart des états, et sur le temps long dans toutes les économies développées. La cause première en est le vieillissement des populations, phénomène qui, quoi qu’on ait pu dire sur les révolutions scientifiques à venir, restera d’actualité pour des décennies, si ce n’est tout le présent siècle. Il ne fait aucun doute que cette contrainte pèsera de plus en plus sur les taux de croissance, et que nous devons donc plafonner les dépenses publiques. Car, à part Jean-Luc Mélenchon (et en fait trop de gens à gauche), nul ne devrait ignorer qu’il est un niveau de dépenses publiques au-delà duquel la croissance potentielle est nulle. Les suédois s’en sont aperçus. En plus de cette nécessité de stopper la progression du poids de la redistribution sur l’économie, nous avons besoin de dégager des marges pour investir.

En 2011, le programme de Socialisme & Souveraineté proposait déjà une politique austéritaire sur l’administration civile pour compenser l’inévitable enchérissement des retraites et de l’assurance-maladie, tout en décrivant des mécanismes limitant sur le long terme l’expansion de ces coûts sociaux. Les constats détaillés dans cet article sur l’épuisement du capitalisme devraient renforcer cette logique, afin que les économies faites servent à la recherche et au développement publics. Investissements qui peuvent être générateurs de croissance à court terme, susciter des participations étrangères et l’immigration de personnel qualifié dans des activités indélocalisables. Ce qui compenserait la limitation des dépenses publiques en fraction du PIB par l’augmentation de celui-ci.

Un problème demeure : sauf à s’accompagner d’autres promesses, le programme en question n’a que peu de chances de passer l’épreuve des urnes. Parce qu’il ne donnera pas aux contribuables de baisses d’impôts, tout en apportant l’austérité et des suppressions de postes à une fraction importante de la population. Alors que les USA sont déjà engagés dans un mouvement (temporaire sans doute) de réduction du budget fédéral, et bénéficient déjà d’avancées sur lesquelles la France est hésitante (tels les gaz et pétroles de schiste), le scénario qui se profile pour l’Europe, et en particulier l’Eurozone, est celui d’une morne stagnation, et d’une arriération périlleuse aussi bien économiquement que politiquement.

(7)   http://www.les-crises.fr/historique-pib-usa/          http://www.les-crises.fr/historique-pib-france/

(8)   Conçues à partir des idées de R.Feynmann à la fin des années 50, et passées aux travaux pratiques dans les années 1980, les nanotechnologies impactent, par la création de nanomatériaux et nano-objets, tant la pharmacie, la médecine, que l’industrie au sens large, comme l’alimentaire ou l’énergie où les nanotechnologies accroissent les rendements (dans l’énergie solaire par exemple). Leur financement laisse une place conséquente aux états, et dans ce domaine, la France, toute proportion gardée par rapport à sa population, figure en seconde position européenne après l’Allemagne, mais loin derrière les USA ou le Japon. Le financement n’est cependant pas le seul obstacle au développement nanotechnologique, puisque des craintes se portent sur la toxicité éventuelle de nanomatériaux mis au contact des organismes humains ou animaux…Craintes légitimes, mais parfois débordées par ceux qui veulent purement et simplement empêcher ces technologies d’exister…

(9)   L’un des rêves de certains transhumanistes est de transcrire la conscience humaine en un programme, téléchargeable d’un corps à l’autre. Mais bien avant de pouvoir opérer un tel saut métaphysique, le transhumanisme essayera d’abord de créer des prothèses voire des corps de plus en plus substituables, et même, pourquoi pas, contrôlables à distance. D’une manière ou d’une autre, il s’agit de surmonter les contraintes imposées par la biologie comme par les frontières.

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