Le choix de la défaite - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 05/07/2012
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Par Descartes, sur son blog

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Une des rares prédictions justes de Mélenchon sur Hollande

Mes amis, je suis très déprimé. Et c'est étrange, parce qu'un pessimiste ne devrait jamais être déprimé, particulièrement lorsque les faits lui donnent raison. Mais si je suis déprimé, ce n'est pas à cause du discours de politique général de Jean-Marc Ayrault ou des premiers pas de la présidence Hollande. Je n'en attendais rien, je ne peux donc pas être déçu. Ce qui m'énerve, m'attriste et finalement me déprime c'est l'incapacité de nos élites politiques, journalistiques et - pour partie seulement - administratives à élaborer une analyse globale, qui aille au delà de telle ou telle mesure, de tel ou tel impôt, de telle ou telle loi. Avant de dire ce qu'il faut - ou faudrait - faire, il est absolument nécessaire de poser un diagnostic: qu'est ce qui se passe exactement ? Pourquoi en sommes nous là ? Quels sont les mécanismes à l'oeuvre ?

 

En juin 1940, De Gaulle prononce au micro de la BBC les mots suivants (1):

 

"Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement.

 

Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s'est mis en rapport avec l'ennemi pour cesser le combat. Certes, nous avons été, nous sommes, submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne, de l'ennemi. Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd'hui.

Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non !

Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire.

Car la France n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l'Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans limites l'immense industrie des Etats-Unis.

Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n'empêchent pas qu'il y a, dans l'univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là".

 

Et seulement alors il conclut:

 

Moi, Général de Gaulle, actuellement à Londres, j'invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j'invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d'armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver, à se mettre en rapport avec moi.

Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas.

 

Rien ne vous frappe dans ce texte ? Moi si: la disproportion entre les deux parties. La première, qui occupe l'essentiel du texte, est une analyse. L'auteur explique ce qui se passe, pourquoi cela s'est passé, et quels sont les leviers possibles d'une action future. Et ce n'est qu'une fois cette analyse posée que De Gaulle appelle à une action concrète. Que dans des conditions aussi dramatiques De Gaulle ait accordé une telle importance à l'analyse et une place secondaire à l'action n'est pas anecdotique. C'est une démarche politique saine adressée à un peuple adulte.

 

Le moins qu'on puisse dire, c'est que soixante-deux ans et deux semaines plus tard, les successeurs de Mongénéral ont choisi un discours bien différent. Voici l'intégralité du seul paragraphe qui parle de la situation actuelle:

 

Députés de la majorité comme de l’opposition, vous détenez une part égale de la souveraineté nationale, je sais que vous en serez dignes, à chacune et à chacun de faire preuve de courage et de responsabilité. Dans une période qui exige de chacun qu’il élève sa réflexion, son discours et ses propositions, au niveau d’une crise sans précédent et qui menace de nous faire perdre ce que le siècle passé nous a légué, notre modèle social et républicain.
Je suis venu aujourd’hui pour vous appeler, et à travers vous, appeler l’ensemble de notre peuple à une mobilisation, car il n’est pas trop tard pour agir et pour réussir. Je suis ici pour vous appeler à retrouver confiance dans notre destin. Notre pays s’est affaibli économiquement, il s’est dégradé socialement, il s’est divisé politiquement, il s’est abîmé moralement. La France ce sont près de trois millions de salariés qui ne retrouvent pas de travail, ces femmes à qui il n’est proposé que des emplois très partiels, ces jeunes pour qui l’entrée dans la vie active s’apparente à un parcours d’obstacles, ces seniors qui se voient fermer toutes les portes alors qu’ils ont encore tant à apporter à la société. Et ce sont ces plans sociaux opportunément retardés et qui font courir le risque du chômage, à plusieurs dizaines de milliers de familles supplémentaires.
Depuis 2007, depuis 2007 la dette a augmenté de 600 milliards d’euros, 600 milliards d’euros, et cette dette atteint aujourd’hui près de 1800 milliards d’euros, soit 90 % de la richesse produite par la France chaque année. Le poids de la dette est devenu écrasant : l’Etat verse ainsi près de 50 milliards d’euros par an à ses créanciers. Cette somme représente la première dépense juste devant le budget de l’Education nationale, elle est supérieure aux budgets de la recherche, de la justice et de la sécurité réunis. Et bien cette situation je ne l’accepte pas.

 

La curieuse formule qui conclut le paragraphe est en elle même tout un programme. Ayrault prétend dans ce paragraphe décrire une situation réelle. Or, "ne pas accepter" une réalité, cela veut dire quoi ? On peut mettre "cette situation, je ne m'en satisfais pas", ou bien "cette situation, je veux la changer". Mais ne pas "accepter" la réalité, c'est une drôle de base pour une politique.

 

Mais le plus important n'est pas là. le Premier ministre décrit une situation, une réalité. Mais il ne l'analyse pas. Il n'y a rien dans ce paragraphe qui réponde à la question "pourquoi". On nous dit que le pays est affaibli, dégradé, divisé, abîmé, que le chômage est massif, que la dette nous écrase. Mais quelle est le mécanisme qui nous a amené là ? Quelle est la "force mécanique, les chars, les avions" qui nous écrasent ? Quelle est la "tactique qui a surpris nos chefs" ? A ces questions, point de réponse.

 

Je veux bien qu'un discours de politique générale ne soit pas une conférence économique ou politique. Mais il semble difficile de donner une cohérence à l'action d'un gouvernement censé résoudre un certain nombre de problèmes si l'on n'a pas une vision des mécanismes qui les ont créés. Sans cette analyse, on est irrésistiblement ramené à un catalogue de mesures, qui peuvent être bonnes ou mauvaises, mais sans cohérence ni hiérarchie les unes par rapport aux autres, quand elles ne se contredisent pas. On trouve ainsi d'un côté des mesures dont le but déclaré est de faire repartir la croissance et dans le paragraphe suivant des mesures visant à réduire le déficit et la dette qui sont de nature nettement dépressive. Comment dans ces conditions pourrait-on y croire ?

 

Il faut poser les problèmes clairement, et cela suppose d'avoir une vision macro-économique d'abord, sans aller tout de suite regarder telle ou telle allocation, telle ou telle dépense. Le fait est qu'il n'existe que trois manières de consommer plus qu'on ne produit: on peut puiser dans ses réserves (c'est à dire, consommer aujourd'hui la valeur qu'on s'était abstenu de consommer hier); on peut emprunter (c'est à dire, trouver quelqu'un qui renonce à consommer pendant un certain temps pour que nous puissions consommer à sa place); et on peut voler (c'est à dire, prélever de la valeur sur quelqu'un d'autre sans contrepartie). Un fois exclu le vol, qui est non seulement immoral, mais surtout difficile à pratiquer aujourd'hui, il ne nous reste que l'emprunt et la réserve.

 

Pendant ces dix dernières années,les français ont globalement consommé plus qu'ils n'ont produit. Il est de ce point de vue instructif de regarder l'évolution de la balance des échanges courants (2): Le solde était largement positif à la fin des années 1990, et atteint son plus haut niveau en 1999 avec 43 Md€. Il décroît régulièrement depuis cette date (3). A partir de 2005 le solde devient négatif, et atteint presque 40 Md€ en 2011. Mais si l'on va dans le détail, c'est encore plus inquiétant: pour ce qui concerne les échanges de biens - c'est à dire les produits industriels importés et exportés - la dégradation est beaucoup plus spectaculaire: on est passé d'un excédent de 24 Md€ en 1997 à un déficit abismal de 60 Md€ en 2011. Ce sont les revenus du capital investi à l'étranger, qui eux sont passés de 6 Md€ en 1997 à 36 Md€ en 2011 qui font la différence. En d'autres termes, la France non seulement vit à crédit depuis 2005, mais pour la partie qui n'est pas financée par le crédit elle se finance de moins en moins de son travail, et de plus en plus de la rente des capitaux qu'elle investit à l'étranger (4).

 

Pour financer cette vie à crédit, on a eu recours aux réserves et à la dette. La dette, ce n'est pas la peine d'en dire plus, tout le monde reconnait son existence. La question des réserves est plus subtile, et n'est jamais abordée dans les discours politiques. Le fait est que nous bénéficions aujourd'hui encore d'énormes investissements en infrastructures qui datent des années 1960-70. Ces infrastructures sont une forme de "réserve", dans laquelle nous puisons tous les jours. Cependant, ces infrastructures arrivent en fin de vie utile, et il faudra tôt ou tard consentir les investissements nécessaires à leur renouvellement sous peine de voir leur performance se dégrader. Or, personne ne semble prendre en compte cette réalité. D'où sortira l'argent pour reconstruire le parc de production électrique ou pour renouveler le parc de traction ferroviaire, par exemple ?

 

Notre Premier ministre, et l'ensemble de notre classe politique tournent comme des poulets sans tête autour du déficit et de la dette, mais ne se demandent jamais d'où elle vient. La cause de ces deux problèmes est la même: une consommation excessive par rapport à la production, sous l'effet de deux forces opposées: du côté consommation, des politiques de concurrence et de libre-échange qui ont stimulé la consommation , et notamment celle des classes moyennes, qui arrive à des extrémités indécentes - et si vous me trouvez dur, pensez au marché du téléphone portable. D'un autre côté, une politique économique qui a favorisé une désindustrialisation accélérée et la délocalisation des investissements. Lorsque la production ne couvre pas la consommation, il se génère forcément une dette. Celle-ci est ensuite distribuée entre la dette publique et la dette privée: si l'Etat prélève les impôts nécessaires pour équilibrer ses finances, il réduira la dette publique et augmentera la dette privée. Si l'Etat choisit de préserver les finances des acteurs privés - vous et moi - alors c'est lui qui s'endettera. Appauvrir l'Etat pour enrichir les citoyens - enfin, certains citoyens, ceux des couches moyennes en particulier - voilà la politique suivie par tous les gouvernements de droite comme de gauche depuis trente ans.

 

Il faut donc réduire la consommation et augmenter la production. Le premier terme de l'équation pose la question de la distribution de l'effort. La tentation du PS, au delà des beaux discours, sera certainement celle recommandée par Alphonse Allais: "il faut aller chercher l'argent là où il est, chez les pauvres". L'alternative, qui est d'aller chercher l'argent chez les classes moyennes, est trop dangereuse électoralement. Quant aux "riches" diabolisés par le discours gauchiste, ils ont beaucoup d'argent, mais ils sont peu nombreux. On leur demandera un sacrifice pour des raisons symboliques, mais du point de vue économique leur contribution ne peut être que limitée.

 

Reste la question de la production. Dans le contexte de libre-échange qui est le notre, il n'y a pas beaucoup de solutions. On en arrivera toujours au même problème: produire en France implique créer des conditions qui rendent les investissements industriels compétitifs par rapport à ce qui se fait en Chine, en Inde, en Corée ou en Roumanie. Et cela suppose nécessairement de baisser les coûts de main d'oeuvre tels qu'ils sont vus côté employeur. Non pas au niveau des coûts salariaux chinois, indiens ou roumains, parce qu'il faut aussi tenir en compte la productivité du travailleur français et l'effet bénéfique de nos infrastructures, mais il faut gagner entre 10 et 20% si l'on veut avoir un chance de reconstruire un appareil industriel. Pour obtenir ce résultat, il n'y a pas dix façons de faire: il faut transférer une partie du coût de la main d'oeuvre ailleurs. Et cet "ailleurs" ne peut être que le consommateur. Sauf à sortir de la logique de libre-échange, il n'y a pas d'autre solution qu'un transfert des coûts salariaux - par le biais d'une reprise des charges sociales, des cotisations retraite voire des aides salariales type RSA - vers la fiscalité de la consommation et du revenu. Jean-Marc Ayrault semble avoir exclu cette hypothèse, et la gauche "traditionaliste" est contre. C'est très dommage.

 

Faute de faire ces choix, je crains que le discours ayraultien annonce une politique du chien crevé au fil de l'eau. Et cela était dejà visible dans le domaine productif, avec la disparition du ministère de l'industrie, remplacé par un ministère "du redressement productif" dont on voit chaque jour plus qu'il aura pour rôle non pas de concevoir une politique industrielle, mais de jouer les pompiers auprès des entreprises en difficulté. Ayrault le confirme en annonçant une austérité généralisée, un paupérisation de l'Etat sauf dans les domaines "payants" électoralement (des profs pour les classes moyennes, des flics pour le peuple des cités) et avec quelques sucettes "sociétales" pour faire passer la pilule. Bienvenus à la présidence "normale"...

 

 

Descartes

 

(1) Il y a un débat historique sur les mots exactement prononcés ce jour-là. Aucun enregistrement du discours n'a survécu, et celui-ci a été relu plusieurs fois à quelques jours d'intervalle et sous des formes légèrement différentes. Mais l'essentiel y est.

 

(2) Rappelons que la balance des échanges courants comptabilise les échanges avec l'extérieur de biens, de services et de revenus du capital investi. Elle se distingue de la balance commerciale (qui ne prend en compte que les échanges de biens) et de le compte financier (qui prend en compte les entrées et sorties de capitaux).

 

(3) Tiens...  1999 est l'année où l'Euro est introduit comme monnaie unique pour les échanges commerciaux et financiers. Mais c'est certainement une coïncidence.

 

(4) Bien entendu, cette transformation traduit un transfert de revenu entre ceux qui travaillent - les ouvriers et employés - et ceux qui investissent - les classes moyennes et supérieures.

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