Le festival de l'intelligence gâchée - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 09/04/2012
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Par Descartes, sur son blog

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Fuites d'eau


Dans un paysage télévisuel sinistré, ou vous avez le choix entre des séries américaines à la pelle, des émissions ou des exhibitionnistes divers viennent raconter l'inceste avec le petit dernier et des programmes qui sont en fait de la publicité déguisée pour la pièce, le récital ou le disque de l'invité, il y a quelquefois des éclairs qui vous réconcilient avec la vie. Même s'ils laissent un arrière goût amer.

L'émission politique dirigée par Olivier Mazerolles hier sur BFM était l'un de ces éclairs. Non seulement parce que l'émission est intelligemment faite et permet aux invités de s'exprimer correctement, mais aussi par la qualité des invités. Et hier ils étaient de marque: Henri Guaïno en entrée, Jean-Luc Mélenchon en dessert. Deux personnalités dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles ne sont guère "formatées" par une langue de bois partisane et dont le discours est toujours personnel. La soirée promettait, et elle a tenu ses promesses.

 

Ces deux personnages, atypiques, sont pourtant totalement différents. Henri Guaino, c'est l'intelligence à l'état pur et sans concessions. Un homme qu'il est très rare - voire impossible - de prendre en défaut de raisonnement. Sa parole est toujours alimentée par une logique implacable qui ne fait aucune concession au politiquement correct et à la démagogie. Il n'hésite pas a dire des choses qu'il estime justes, même si cela doit déplaire: le discours de Dakar reste peut-être le meilleur exemple. C'est d'ailleurs l'une des étrangetés du personnage: ce technicien est devenu "invité politique" des médias sans pour autant être un véritable homme politique. Il n'a jamais été candidat à une élection - on dit qu'il pourrait se lancer lors des prochaines législatives - et de ce fait n'est jamais entré dans le jeu de la séduction qui est celui de tout candidat à une élection.

 

Pour ne donner qu'un exemple, on peut prendre sa réponse concernant l'augmentation des carburants, lorsque le journaliste a accusé le gouvernement de ne rien faire. En réponse, Guaino a dit les faits, à savoir, que l'augmentation des prix du carburant est le résultat d'une augmentation sur les marchés internationaux du pétrole, et qu'il est impossible, pour un produit largement importé, d'empêcher la hausse de se répercuter à l'intérieur. Et que toutes les propositions de "blocage" ou de "TIPP flottante" ne sont que des promesses démagogiques. Il a parfaitement raison: tout simplement parce que quelqu'un finira toujours par payer la différence entre les prix intérieurs et les prix extérieurs, et que reporter l'addition du consommateur sur le contribuable n'est pas la meilleure manière de pousser à un usage rationnel des carburants.

 

Mélenchon, c'est tout le contraire. C'est l'homme politique jusqu'au bout des ongles, autant attentif et à l'aise sur les questions de tactique politique qu'il méprise les questions techniques. Lorsqu'il est interrogé sur le fonctionnement du Front de Gauche, les alliances de second tour, ses rapports avec le PS ou avec le PCF, l'intelligence de son discours est évidente et la profondeur de ses analyses est remarquable. Lorsque la question porte sur des questions de principe, il s'en sort avec des envolées lyriques. Mais lorsqu'il s'exprime sur des questions proprement politiques, le discours devient faible et contradictoire.

 

Prenons par exemple son analyse des "révolutions latinoaméricaines". Hier sur BFM, c'est l'Argentine qui était à l'honneur. Mélenchon parle du "refus" de ce pays de payer sa dette, en soulignant que les commentateurs avaient prédit une récession durable, et que celle-ci ne s'est pas réalisée. Seulement, Mélenchon transpose cette leçon à l'Europe en oubliant deux éléments essentiels. Le premier, c'est que l'Argentine n'a pu organiser son défault que parce qu'au préalable elle avait abandonné la parité fixe de sa monnaie avec le dollar. Transposé à l'Europe, cela reviendrait à sortir de l'Euro, stratégie que Mélenchon rejette chaque fois que la question lui est posée. Le deuxième élément essentiel, est que l'Argentine est une économie de rente - celle de l'agriculture et de l'élevage extensif - qui est relativement indépendante des importations, et que les problèmes économiques du pays proviennent d'une mauvaise répartition et utilisation de cette rente. Ce n'est certainement pas le cas des économies européennes.

 

Un exemple encore plus inquiétant - et plus révélateur - des incohérences du discours mélenchonien est la question du SMIC. La proposition du Front de Gauche est de porter celui-ci à 1700 € par mois, contre 1300 € aujourd'hui. Le journaliste pose à Mélenchon la question traditionnelle: cette mesure ne compromet-elle pas la compétitivité des entreprises et donc l'emploi ? Réponse, elle aussi classique: l'augmentation du salaire des smicards implique une augmentation de la demande, parce que les smicards consomment l'ensemble de leur revenu. Plus de demande c'est plus de commandes pour les entreprises, donc plus de travail donc plus d'emploi.

 

Jusque là, rien que de très classique. Mais alors le journaliste pose une pure question de logique: si augmenter le SMIC est bénéfique pour l'économie, pourquoi s'arrêter à 1700 € ? Pourquoi pas 2000 € ? Et là, Mélenchon n'a plus de réponse rationnelle. Il se défausse en argumentant que "1700 € c'est la revendication des syndicats". Il invoque les mânes des ancêtres en rappelant qu'en 1981 on a aussi augmenté massivement le SMIC, oubliant au passage que l'augmentation de 1981 est la meilleure démonstration du fait qu'une telle augmentation, dans un contexte d'économie ouverte, conduit à la catastrophe. Le problème que Mélenchon ignore - ou fait semblant d'ignorer - est que s'il est exact que l'augmentation du SMIC provoque une augmentation de la demande, cette demande ne s'adresse pas nécessairement aux produits fabriqués en France. Augmenter le SMIC dans un contexte de libre-échange relancera la demande de chemisettes made in China, de voitures made in Roumanie, de jeans made in Tunisie et de tomates made in Espagne. Ce qui serait certainement une très bonne nouvelle pour ces pays, mais qui ne ferait que creuser le déficit commercial français. C'est exactement ce qui s'est passé en 1981, et Mélenchon devrait se souvenir à quoi tout cela a abouti: au choix cornélien entre la sortie du SME ou la rigueur. Dans la mesure où le Front de Gauche exclut toute sortie de l'Euro, ce n'est pas un précédent très encourageant.

 

Il y a quelque chose d'amer a voir deux intelligences de cet ordre gâchées, pour des raisons différentes. Henri Guaino parce qu'il ne peut accèder au pouvoir que dans le rôle du fou du roi. L'homme dont on admire les fulgurances, mais à qui on ne confiera pas de véritable pouvoir. Sarkzoy aurait dit de lui "je suis un fils d'immigré sans diplôme, j'avais besoin de Guaino pour m'apporter la France de Peguy et de Michelet". Mais il n'a jamais précisé ce qu'il comptait lui donner en échange.

 

Pour Mélenchon, les causes du gâchis sont plus subtiles. Le tribun du Front de Gauche est issu d'une trajectoire très particulière: celle qui conduit du gauchisme de l'OCI au pragmatisme cynique du mitterrandisme. C'est ce qui explique que chez Mélenchon toute l'intelligence est consacrée aux moyens, et non aux buts. La réflexion tactique prend le pas sur le projet, au point de devenir le projet lui même. L'exemple de la "constituante" est le plus révélateur: le FdG consacre beaucoup plus de temps à promouvoir l'idée d'une constituante que ses projets constitutionnels. Comme si la procédure était finalement plus importante que le résultat.

 

Malheureusement, notre système politique pénalise l'intelligence. Il y a d'ailleurs un fait qui ne trompe pas: les efforts que nos politiciens font pour cacher ou occulter leur intelligence. Il ne faut pas paraître trop vif, trop diplômé, trop cultivé. Il faut se faire plus bête qu'on est pour plaire à Mme Michu. Chirac a occulté pendant presque toute sa vie politique sa connaissance de l'art et de la culture orientale, Hollande essaye d'oublier son passage à l'ENA. Les intelligents, on les admire mais on les craint: Chevènement et Seguin ont fait hier l'amère expérience.

 

Peut-être le mot de la fin appartient à Henri Guaino, interrogé sur son opinion sur Jean-Luc Mélenchon: "il se trouve que Jean-Luc Mélenchon fait une excellente campagne; qu'il assume ses idées, ses convictions; qu'il le fait avec beaucoup de talent; et je pense que c'est très utile dans cette campagne parce que cela oblige un certain nombre de candidats à prendre position par rapport aux propositions de M. Mélenchon. Vous savez, Jean-Luc Mélenchon est au fond l'une des expressions du cri de souffrance de beaucoup de français, il entend ce cri et le reprend à sa façon. Je ne suis pas d'accord sur la manière dont il y répond, mais en tout cas ce qu'il exprime c'est quelque chose qui rencontre un écho d'assez profond". Je ne peux que partager. On aimerait connaître l'opinion de Mélenchon sur Guaino... mais il est vrai que ce dernier n'est pas candidat.

 

Descartes

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