Le héros de notre jeunesse - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 25/08/2012
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Par Descartes, sur son blog

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Commentaire de Pablito Waal : voir également ma discussion en commentaires avec l'auteur de l'article.

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Ce soir, j'ai envie de rire. Et c'est pourquoi je vais forcer ma nature - naturellement pessimiste - pour vous amener un texte comique. Quelqu'un de bien intentionné - du moins je l'espère - m'a en effet fait parvenir la série d'instantanées écrite par Jean Ortiz pour le journal l'Humanité pendant son tour du Vénézuela et publiées in extenso sur le site du M'PEP (ici  ). Pour les lecteurs qui ont envie de rigoler un bon coup, cela vaut la peine.

 

Mais, me diras-tu - hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère - qu'y a-t-il de si amusant dans cette suite plutôt terne de portraits de commande à la gloire du dernier socialisme exotique à la mode et de son Grand Dirigeant ? Je conçois que le caractère comique n'aparaisse pas nécessairement à ceux de mes lecteurs qui ont la chance d'être jeunes et qui ne partagent pas avec moi la passion du papier jauni. Qui lit aujourd'hui tous ces textes qui ont successivement porté aux nues Staline et la Russie Soviétique, Mao et la Révolution Culturelle, Guevara et ses multiples guerrillas... et jusqu'au Kampuchea Démocratique de Pol Pot (1) ? Personne. Et c'est vraiment dommage, parce que la lecture de ces textes pourrait nous vacciner aujourd'hui contre ce genre d'emportement qui consiste à laisser le sens critique au vestiaire parce que, tu comprends, il ne faut pas appliquer nos critères "eurocentriques" à des régimes de l'autre bout du monde. Mais que voulez-vous, la "gauche radicale" est une religion, et une religion a besoin de messie. Et aujourd'hui, le messie s'appelle Chavez.

 

Le texte d'Ortiz est intéressant parce qu'il recueille, en vingt instantanées, tous les poncifs du genre. Mais ce qui frappe surtout, c'est d'abord qu'Ortiz n'a pas croisé une seule personne qu'il qualifierait de progressiste pour critiquer un aspect de la politique de Chavez. La critique, c'est le monopole de l'opposition, dont on signale a satieté combien elle est "aggresive", "haïneuse", stupide, relayant le discours des Etats-Unis. Tout ce qui est digne, intelligent, patriote ne peut être - acritiquement - que pour Chavez. Celui qui n'est pas d'accord est soit un imbécile, soit un traître. Ca ne vous rappelle rien ?

 

Si, bien sur. C'est le propre de toute vision manichéenne du monde, et en matière de manichéisme la "gauche radicale" a une longue histoire. Mais on pouvait se dire qu'après autant d'expériences malheureuses et de faux messies qui se sont révélés des hommes comme les autres - ou pire - elle en aurait tiré la leçon. Faut croire que non: Chavez se voit habillé des oripeaux tombés des épaules de Mao ou de Staline. En pire, parce qu'au moins personne n'attribuait à Mao ou a Staline des pouvoirs magiques ou surnaturels. Mais pour Chavez, tout est possible: Ortiz se pâme devant Maria, une militante qu'il décrit dans ces termes: "María voue à Chavez une affection et une confiance totale, « il ne peut pas mourir ». Et d’ailleurs, María Lionza, la sainte indienne de l’État du Yaracury, fait des miracles pour lui". Ailleurs, il note - toujours sans une once de sens critique - que "Chavez se considère un soldat de Jesus". On n'ose imaginer ce que le journaliste de l'Humanité aurait écrit si un homme politique français - au hazard, Nicolas Sarkozy - s'était proclamé "soldat de Jesus". Mais il est vrai que la haine et l'amour changent la face de la justice, comme disait Pascal...

 

Cette capacité d'accepter n'importe quoi au nom de l'exotisme - déguisé sous la forme de l'appel à "bannir tout réflexe eurocentré" - atteint son paroxisme dans la description suivante: "Pour savoir s’il s’agissait bien du corps de Simon Bolivar, Chavez a fait exhumer les restes le 15 avril 2010, et les scientifiques ont confirmé qu’il s’agissait bien du fondateur de cinq États latino-américains". Qu'aurait écrit Ortiz si Hollande avait fait exhumer les restes de Jean Jaurès du Panthéon pour vérifier s'il s'agit bien du corps de l'illustre socialiste ? Il s'en serait moqué, et il aurait eu parfaitement raison. Qu'est-ce que cela change que les restes de Bolivar enterrés à Caracas soient ceux du "vrai" libertador, ou bien ceux d'un chien errant - ou même que le cercueil soit vide ?  Ce genre de préoccupation morbide est le signe d'une croyance magique qui accorde au "vrai" corps d'un leader a des pouvoirs surnaturels que bien entendu un "faux" n'aurait pas. Voir un journaliste français, qui plus est un journaliste prétendument progressiste, se pâmer devant ce genre de pratique chez un chef d'Etat, avouez que c'est comique...

 

Mon propos ici n'est pas de savoir si Chavez gouverne bien ou mal (3).  Ce qui m'intéresse ici est cette fascination que ce genre de personnage exerce sur les gauchistes français au point de leur faire perdre tout sens critique. Chavez est dans le camp du "bien", et du coup quoi qu'il fasse il sera applaudi par les gauchistes français qui trouveront toujours une bonne raison pour dire que c'est admirable. Comme le roi médiéval, il ne peut mal faire. Le Vénézuela vu par Ortiz rappelle furieusement ces voyages organisés par l'Intourist en Union Soviétique, d'où les sceptiques revenaient plus sceptiques et les croyants revenaient plus croyants encore. Ortiz de toute évidence appartient à ce second groupe. Tout ce qui va bien, c'est grâce à Chavez. Tout ce qui va mal, c'est la faute au passé, à l'opposition, à l'impérialisme international.

 

En 1967, Régis Debray publie un petit ouvrage, "Révolution dans la révolution", tout à la gloire du "socialisme tropical" et des théories "foquistes" de Guevara. Il faut le relire aujourd'hui avec un oeil critique (2) pour comprendre pourquoi l'exotisme exerce sur la mentalité gauchiste européenne une influence irrésistible. Pourquoi ? Parce qu'en Europe, le gauchiste est contraint par une tradition cartesienne et laïque qui rend certains discours risibles. Par contre, une fois sorti des frontières du vieux continent, on peut se permettre de toucher au fruit interdit et vénérer un leader qui se prend pour Jesus sans avoir l'air ridicule. C'est la vertu de l'exotisme: constituer un "ailleurs" qui échappe aux règles. Certains en profitent pour coucher avec des petits garçons - ce que chez nous porte le stigmate de la pédophilie est considéré tout au plus comme une immoralité lorsqu'on le fait là bas - d'autres profitent pour coucher avec Chavez.

 

 

Descartes

 

(1) Vous ne me croyez pas ? Relisez Badiou et son "Kampuchéa Vaincra" (disponible ici)

 

(2) C'est ce qu'a fait son auteur, d'ailleurs, qui en a fait un commentaire délicieux... on peut reprocher beaucoup de choses à Debray, mais pas de ne pas avoir un retour critique sur son propre passé.

 

(3) Personnellement, je trouve qu'il est un exemple de plus de la longue lignée de leaders populistes qui, dans une économie de rente, peuvent acheter le soutient des plus humbles en distribuant  avantages et prébendes. Bien avant lui, Peron a fait la même chose et lui aussi a été élevé à la dignité de dieu vivant. En général, cela se termine mal le jour où le contexte international fait que la rente se réduit, et qu'elle ne peut plus supporter les dépenses en question.

démocratie Venezuela Chavez populiste

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