Le matin des magiciens - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 27/08/2012
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Par Descartes, sur son blog

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"Rien n'est jamais acquis à l'homme", disait le poète. Et il avait raison. Nous, pauvres enfants des Lumières, avions cru battre le spectre de l'obscurantisme. Ayant chassé les superstitions de l'espace public, de l'Ecole, de l'Université, une humanité plus éclairée allait naître et développer une politique fondée sur la Raison et la science. Et bien non. Non seulement les superstitions sont de retour sous le déguisement du carnaval identitaire - et ceux qui voyaient dans le "printemps arabe" le début du XXIème siècle constatent chaque jour que c'est plutôt un retour au XIème qui s'annonce - mais même chez nous les marchands de peurs obscurantistes sont légion. Et font de très belles affaires.

 

Je ne parle pas bien entendu de l'annonce prochaine de la fin du monde, à laquelle personne ne croit vraiment - si les gens y croyaient, ils se précipiteraient chez leurs banquiers demander des prêts - et qui n'est qu'un prétexte pour vendre du papier ou pour organiser des happenings divers et variés. Mais on voit pulluler ailleurs toute une foule d'hystériques - au sens le plus stricte du terme - qui profèrent un discours pseudo-scientifique qui devrait apparaître évidemment absurde à quiconque a tiré profit des enseignements de physique du lycée. On pouvait ainsi il n'y a pas si longtemps regarder à la télévision - désolé, j'ai oublié les références exactes du reportage - l'histoire d'une jeune fille "hyper-électrosensible" dont les parents avaient été obligés de modifier la maison (peinture spéciale pour "arrêter les champs électromagnétiques", pas d'appareils électroménagers "générateurs d'ondes" et tout le tralala), qui ne pouvait sortir chez elle que couverte d'un voile fait d'un tissu spécial pour "arrêter les ondes électromagnétiques", qui ne pouvait être scolarisée normalement de peur des "migraines" provoquées par les "ondes". On avait de la peine pour les pauvres parents, devenus esclaves de l'hystérie de leur fille. Il y a des cas où une bonne fessée est la meilleure thérapie. Elle devrait être remboursée par la sécurité sociale (1).

 

L'ennui, c'est qu'au lieu de rembourser la fessée, notre société est en train de donner raison aux hystériques. Au nom du "principe de précaution" - devenu, dans son interprétation actuelle, le fer de lance de l'obscurantisme - divers tribunaux (TGI Carpentras, 16/2/2009, CA de Versailles, 4/2/2009) ont ordonné le démontage d'antennes-relais de téléphonie mobile. Ces deux décisions avaient provoqué une réaction de l'Académie de Médecine (disponible ici), qui soulignait les erreurs de fait contenues dans la décision et l'application obscurantiste du principe de précaution.

 

La question, vous l'avez compris, n'est pas de nier les symptômes. Il y a des gens qui, sachant qu'il y a une antenne dans leur voisinage, peuvent avoir des palpitations, des évanouissements, un eczéma, que sais-je. Mais il faut comprendre que ces symptômes n'ont rien à voir avec les champs électromagnétiques: ils proviennent soit de pathologies ayant des causes distinctes et que le sujet attribue aux champs électromagnétiques, soit d'un phénomène psychosomatique (2). Mais pourquoi, me direz-vous, ces hystéries apparaissent ? Eh bien, elles ont deux fondements: d'une part, elles sont profitables aux sujets, puisqu'elles lui servent de prétexte et d'explication à tous ses problèmes et constituent une source de pouvoir sur les autres. L'exemple de la jeune fille cité plus haut est de ce point de vue extrêmement éclairant: on voyait dans le reportage combien "l'électrosensibilité" supposée permettait à cette adolescente de tyranniser la vie de la famille en rendant ses parents esclaves de ses fantasmes. Mais ces hystéries sont aussi stimulées par l'existence de toute une tribu de "thérapeutes", d'avocats, d'associations et tutti-quanti qui légitiment les hystériques dans leur croyance.  "L'électrosensibilité" n'a tué personne, au contraire: elle fait vivre pas mal de monde.Et très confortablement.

 

D'ailleurs, comment reprocher au peuple de croire à ces sornettes lorsque les publications des élites s'en font l'écho ? Pour ne prendre qu'un exemple, je vous renvoie à "Le Monde" daté du 22 août dernier. En première page, au dessus d'une photo les représentant, on peut lire le titre "Les révoltés de la très haute tension: le combat d'irréductibles normands contre le chantier de la ligne THT Cotentin-Maine". Cette manchette renvoie en page intérieure à un article où l'on peut lire - sous la plume d'Hervé Kempf, toute une référence en matière d'obscurantisme - les lignes suivantes: "l'étable de M. Charruel est située à 60 mètres d'une ligne à deux fois 400 kv, qui relie depuis les années 1980 Flamanville à Rennes. Depuis lors, les vaches ont une production inférieure à celle des voisins et un lait de moindre qualité". On se demande si, dans les meilleures traditions du journalisme d'investigation, le journaliste a été vérifier les dires de M. Charruel, ou s'il s'est contenté de reproduire les dires de son témoin en leur accordant son crédit. Et Kempf enfonce le clou en notant que "RTE a réalisé divers travaux électriques dans la ferme pour tenter de régler le problème, et indemnise aussi la perte de production". Diable ! On dirait que même RTE reconnaît la réalité du préjudice ! N'est-ce pas là une preuve ?

 

Et bien non. RTE ne fait que tirer la conséquence d'une triste réalité: nous sommes revenus en effet à l'époque des chevaliers-bandits du moyen âge. Vous savez, ces seigneurs qui se trouvaient une route importante, de préférence sur une vallée encaissée, construisaient un château pour garder la route, et exigeaient un péage. Ces chevaliers-bandits étaient dans une pure logique de prédation: ils ne rendaient aucun service, ne créaient aucune valeur. Ils ne faisaient que profiter du fait qu'ils contrôlaient une ressource indispensable pour prélever de la valeur sur les autres. Et bien, nous sommes revenus à cette logique: pour installer une antenne, pour construire une ligne électrique, il faut aujourd'hui passer par les nouveaux chevaliers-bandits. Des chevaliers-bandits qui arguent de préjudices imaginaires pour obtenir souvent de juteuses indemnisations que les entreprises paient parce qu'elles savent que l'alternative est une longue procédure judiciaire qu'elles risquent de perdre. Et c'est vous et moi, par l'intermédiaire des tarifs des services, qui payons ce chantage. Et le coût est loin d'être négligeable: Selon le même Kempf, pour la ligne Cotentin-Maine, pour un coût de réalisation de la ligne de 250 M€, il est prévu 100 M€ de "mesures d'accompagnement" (rachat de fermes, indemnisations...). Avec une telle manne à l'horizon, "les révoltés de la très haute tension" auraient tort de se gêner.

 

L'obscurantisme a un coût.  Il a un coût lorsque la collectivité se trouve obligée de réparer des dommages imaginaires. Il a un coût aussi lorsque toute une industrie de la peur s'organise pour soutirer de l'argent aux victimes des terreurs millénaristes en leur promettant la salvation. Mais il a un coût bien plus grand lorsque le débat public cesse d'être un débat rationnel et les politiques publiques se font non plus en fonction des réalités, mais en fonction des peurs irrationnelles de telle ou telle catégorie. Il faut le dire et le répéter: il n'y a rien qui puisse mieux guider nos choix collectif que la Raison. Et si la science n'a pas toujours la vérité, elle a en elle même les mécanismes pour corriger ses propres erreurs. Et puis, malgré ses erreurs, la recherche scientifique reste le meilleur instrument dont nous disposiions pour apprcher la vérité.

 

Il y a toujours quelque chose d'assez ironique de voir que la même bienpensance médiatique qui nous met en garde contre les idées réactionnaires d'un Le Pen soit la première à essayer de nous vendre une vision du monde qui nous ramène aux âges obscurs. Ceux qui jettent aux orties l'héritage des Lumières pour utiliser la peur comme instrument politique nous préparent des jours bien sombres...

 

Descartes

 

 

 

(1) Vous trouverez sur la toile d'innombrables références à "l'électrosensibilité" qui est la dernière affection à la mode. Il faut dire et répéter que toutes les études effectuées en double aveugle ont montré que les symptômes n'ont aucun rapport avec les champs électromagnétiques. Les sujets "électrosensibles" présentent fréquement les symptômes alors même que les champs supposés les provoquer sont imaginaires. On parle bien entendu ici des champs faibles, inférieurs aux normes en vigueur. Il est évident que les champs intenses ont des effets - essentiellement thérmiques - sur les tissus vivants. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici.

 

(2) Certains soutiennent qu'il faut tout de même démonter les antennes, puisqu'elles sont la cause du symptôme même si cette causalité est psychologique et non physique. Cette position est absurde: si je suis persuadé que ma voisine m'a jeté un sort et que c'est cela qui fait tomber mes cheveux, ais-je le droit d'obtenir d'elle réparation du préjudice ? Avec ce genre de raisonnement, on revient rapidement à la chasse aux sorcières.

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