Loin des urnes, citoyens ! - par Pablito Waal

  • Par arsin
  • Le 29/12/2013
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2014 sera, en France, l’année de deux convocations électorales : les municipales et les européennes. Pour ces dernières, des prédictions parues en Octobre nous agitent une fois de plus que le Front National risque de passer la barre des 20% et même de devenir le premier parti du pays. Une annonce que j’accueille avec scepticisme, tant l’épouvantail lepéniste a servi tant de fois, crédité de performances surprenantes, par exemple pour la dernière présidentielle, pour laquelle il devait déjà faire plus de 20%. Une autre raison de mon scepticisme est que les élections européennes sont traditionnellement un moment de forte abstention de l’électorat lepéniste, peu enthousiaste de dépêcher des représentants dans un Parlement dont il se soucie peu, voire dont il conteste l’existence même, tout comme le fait l’auteur de ces lignes.

C’est ce point précis qui m’a incité à me renseigner sur le niveau global de participations aux élections parmi les peuples d’Europe, d’Amérique du Nord, et plus généralement des « vieilles démocraties ». Puisque, à défaut de nous avoir apporté la révolution, 2013 a vu la continuation du débat sur le fait que nous soyons ou non une démocratie, intéressons à l’engouement populaire pour la cérémonie électorale. On pourrait logiquement s’attendre à ce qu’un peuple ayant compris la déliquescence de sa démocratie (voire même, comme le pense Etienne Chouard, que nous n’ayons jamais eu de démocratie) décide de le manifester par une abstention toujours plus grande. Ou même, que cette abstention croissante se produise « inconsciemment », c’est-à-dire sans que la prise de conscience d’une crise de régime soit définitive dans la population.

Certes, des commentateurs, à l’instar de Descartes, pourront nous rappeler que le niveau de participation aux élections n’est pas le premier critère attestant du niveau de légitimité que l’opinion commune accorde aux institutions électives. Le respect accordé aux décisions officielles de ces institutions (concrètement, le fait qu’une loi votée par les assemblées ne soit plus remise en cause avant un long délai) serait plus significatif. C’est un angle de vue intéressant, mais qui ne vide pas l’évolution du taux de participation civique de son sens. D’autres, par exemple dans la tradition libérale, pensent que la hausse des désertions électorales n’est pas un signe de perte de confiance en la démocratie actuelle, mais au contraire un signe de contentement face aux principales offres politiques, aboutissant à ce que des citoyens n’éprouvent même pas de craintes face à une alternance gouvernementale, et pas d’envie de changer le panorama politique, leur situation présente les satisfaisant. C’est une des explications longtemps avancée pour le fort niveau d’abstention américain (qui est une réalité)…du temps où la croissance était forte. Il va de soi que dans l’Europe de 2013 et sans doute de l’année prochaine, « l’abstention pour cause de satisfaction » ne doit pas être un courant majeur.

Les élections européennes

Venons-en à ces pauvres mais jeunes élections européennes, qui fêteront leurs 35 ans en juin prochain, avec leur huitième édition. Elles avaient déjà mal commencées (40% d’abstention en France en 1979) pour être délaissées par près de deux tiers des électeurs hexagonaux en 2009. Mais nous ne sommes pas tout à fait les derniers parmi les nations de grande taille dans l’ancienne Europe des Quinze. Le Royaume-Uni a toujours fait mieux que nous en ce domaine, et ce depuis le départ : avec des scores toujours inférieurs à 39% (le niveau de 2004, qui avaient vu l’émergence du UKIP), le royaume a même atteint les 24% en 1999. Notons cependant que les sujets de sa majesté ont oscillé entre ces deux extrêmes, leur participation « moyenne » s’établissant autour du tiers des inscrits. Sur le continent, France comprise, c’est plutôt la décrue qui prévaut. Mettons de côté de le cas de l’Italie, où le vote était obligatoire jusqu’en 1993, ce qui explique les fortes participations antérieures. Notons cependant qu’en Italie, même quand le vote est obligatoire, il y a quand même 15% d’abstention. Mais en 2009, les transalpins arrivèrent à 35%. Ce taux relativement faible est caractéristique d’un pays qui fut longtemps un des plus pro-européens. Sentiment qui s’est plus qu’effrité, comme en témoigne d’abord le score du Mouvement 5 étoiles, puis la montée du débat sur la sortie de l’euro, auquel Jacques Sapir a participé.

L’Espagne faisait également partie des ravis de l’intégration européenne. Ce qui n’a jamais mobilisé plus de 70% des espagnols, proportion aujourd’hui descendue à 45% (niveau déjà atteint en 2004, donc avant la crise qui frappe toujours le pays). Le pays de Cervantès avait pourtant connu une remontée de l’assiduité dans les années 1990. Remarquons aussi qu’en février 2005, l’Espagne vota massivement oui au traité de Rome…Enfin « massivement », tout est relatif : 42% de l’Espagne s’exprima, et 40% tout juste en enlevant les votes blancs et nuls. Notons, pour l’humour, que des européistes, après le vote français du 29 mai et celui des néerlandais juste après, cumulèrent le nombre de vote oui et non dans les différents pays et en déduire que le oui était majoritaire. Comme quoi, il y a vraiment des gens qui sont étrangers au concept de souveraineté nationale…

L’Espagne a aujourd’hui, sur les européennes, le même degré d’investissement électoral que l’Allemagne. Cela fera au moins une convergence réussie. Les allemands tout juste réunifiés se déplaçaient encore à hauteur de 60% en 1994. Mais peut-être la première démographie européenne subit-elle l’influence de l’Europe de l’Est, dont la passion pour la « réunification européenne » de 2004 a vite pali. En Pologne comme en Roumanie, c’est un appelé sur quatre qui vient glisser, non pas une quenelle, mais un bulletin de vote pour choisir ses eurodéputés.

Le petit graphique suivant résume ce déclin global des participations. On peut néanmoins se demander si ce sont les élections européennes qui sont elles-mêmes en dépérissement, ou si elles ne pâtissent pas d’une désaffection propre aux élections en général.

 

Les élections majeures

Nous ne verrons pas les élections locales ici, et nous focaliserons sur les présidentielles, ou législatives (dites souvent « élections générales ») dans les démocraties parlementaires.

En France, la participation électorale aux présidentielles ne baisse pas vraiment, comme on a pu le voir en 2007 (près de 80% des inscrits ont voté le 22 avril de cette année). Cependant, 2012 (75%) a refait une partie du chemin vers le minimum de 2002 (72%). La baisse est réelle pour les élections législatives, qui ont connu deux seuils de progression de l'abstention ; un dans les années 1980, plus précisément à partir de 1988, où les taux au premier tour passèrent durablement au-dessus de 30%. Puis vint le quinquennat, soudant le verdict des législatives à celui des présidentielles : l’abstention grimpa au-delà des 35%.

Il faut aussi prendre soin de distinguer la participation parmi les électeurs inscrits et celle parmi les personnes en droit de s’inscrire, vu qu’en France, 10% de cette dernière population est non-inscrite. Il y a donc toujours un fond d’abstention « involontaire ». De même, parmi les abstentionnistes, il faut distinguer des réfractaires permanents au vote, et des abstentionnistes « intermittents » qui doutent temporairement du choix qui leur est proposé. La première catégorie est stable, réunissant un peu plus d’un dixième des inscrits. Ce sont donc surtout les « intermittents », ceux qui ne parviennent pas à se décider jusqu’au jour de l’élection, qui causent la hausse du phénomène. Donc les français ne se désintéressent pas de la vie politique, c’est plutôt la qualité du choix qui est en cause.

A l’échelle européenne, on peut remarquer que les pays d’Europe du Nord ont conservé leur forte participation électorale, au-delà des 80%, tandis que celles d’Allemagne ou d’Autriche ont fondu, tombant d’un 90%  flatteur à un chiffre plus proche des 70%. Ce qui les rapproche du Royaume-Uni, où la proportion de votants aux législatives franchit à peine les 65% en 2010 (chiffre comparable à celui du Canada en 2011). L’Espagne connait des situations très irrégulières, avec des participation constamment comprises entre 68% et 80% depuis la restauration démocratique, avec un retour aux 70% en 2011 contre 76% en 2004. Mais la situation était pire en 2000 ou à la fin des années 1980. L’Italie, dont on a vu plus haut qu’elle connaissait encore récemment le vote obligatoire, a assisté en 2013 a une nouvelle démobilisation, seulement 68% des italiens (contre 79% en 2008) participant aux consultations qui mirent un terme à la « technocrature » de Monti. Ce qui explique en partie la performance fulgurante de Beppe Grillo.

En Europe de l’Est, la désillusion est plus forte, notamment en Pologne, où l’assiduité aux présidentielles s’est réduite de 60% au 50% au cours des années 2000. Une évolution tout à fait comparable à celle de la Roumanie sur la même période. Cependant, contrairement aux élections européennes, une remontée d’attention est perceptible dans les années 2000 dans ces deux pays, tout en laissant indifférents près de la moitié des électeurs.

Le Japon étant devenu une démocratie en 1945, ses premières élections virent une progression de la pratique civique, suivie d’une stabilité étendue jusqu’aux années 1990 (entre 70% et 80% de participation), après quoi l’archipel s’aligne sur les niveaux américains du tournant du millénaire.

Le cas américain

Notons que tous ces chiffres ont été calculés en proportion des inscrits, ce qui rend difficile la comparaison avec les USA, où les scores de l’abstention sont mesurés en prenant pour base la population en âge de voter. Ce qui mène à des niveaux de participation d’à peine plus de 50%. Par comparaison, pour l’année 2007, en France, la participation totale aurait été redescendue au niveau des 70%, en prenant le même mode de calcul. Ajoutons qu'aux Etats-Unis, les modalités d’inscription sont différents d’un état fédéré à l’autre, rendant encore plus complexes les parallèles entre les situations américaine et européenne.

Ce désintérêt électoral concernant les USA n’est pas récent, comme on le voit sur le graphe ci-dessous, où la barre des 50% d'abstention est franchie dès 1920, avant de devenir la norme dans les années 1980. Mais le phénomène semble s’inverser dès 2004, la présidence Bush Junior ayant visiblement retendu la vie politique intérieure.

Proportion de votants exprimés dans la population en âge de voter aux USA, élections présidentielles, 1824-2008

 Conclusion

 Que les élections en général intéressent moins les populations aujourd’hui que dans les années 1980 et antérieures, quand des clivages idéologiques majeurs ainsi que la guerre froide fondaient le théâtre politique, c’est une chose. Mais la tendance n’est pas monotone, et certains pays voient des reprises d’engouement démocratique. Sous cet angle, les élections parlementaires européennes apparaissent dans leur nudité, celle des épreuves de légitimation du pouvoir les plus méprisées des peuples.

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