Margaret Thatcher ou le vol de l’aigle du capitalisme libéral - par Pablito Waal

  • Par arsin
  • Le 09/04/2013
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Par Pablito Waal

Elle disait qu'il était "l'un des hommes de sa vie". Il n'y aura pas de descendance.

Madame Thatcher est devenue Madame Tas d’os. Derrière ce pathétique jeu de mots, ne vous attendez pas à trouver un nouvel exercice de mollardage en série sur une sépulture, un peu comme un symétrique des vénérations adressées à feu Hugo Chavez il y a quelques semaines. Tout comme dans l’oraison vouée au président vénézuélien, je vais plutôt trouver du bon et du mauvais.

Le titre de cet article est à l’image du passage de Thatcher dans l’Histoire : atypique. Aucun chef de gouvernement n’aura autant duré au 10 Downing Street après 1945, pas même Tony Blair. Mais aussi parce que les mandats de Maggie Thatcher n’ont pas été la stricte copie de ceux de Ronald Reagan aux USA : contrairement à ce dernier, qui n’a pas empêché la hausse des dépenses publiques aux USA , elle a bien entrepris la désétatisation de l’économie britannique…avant que ce travail ne soit en bonne partie annulé par ses successeurs.

Mais point de démonologie ici sur les effets des privatisations, de la politique monétaire restrictive des années 1979-81, sur les conséquences sociales, etc…D’autres articles s’en chargeront bien assez. Je vais juste m’enquérir de chasser quelques idées reçues, retrouvées ici et là dans les articles nécrologiques, qui fondent le « mythe » Thatcher, du moins auprès de ses partisans.

Retraçons la scène : à la fin des années 1970, le Royaume-Uni est « l’homme malade de l’Europe ». Sujet à des déficits budgétaires récurrents qui l’ont conduit à recourir à des prêts du FMI, le pays est paralysé par un secteur public sous-productif, et des syndicats corporatistes et surpuissants ; l’inflation atteignit les 27% en 1975. En 1978-1979, survient « l’hiver du mécontentement » et ses 30 millions de journées de grèves. Ancienne chimiste puis avocate, élue depuis ses 34 ans (1959) à la chambre des Communes, Margaret Thatcher, ancienne secrétaire à l’éducation dans le gouvernement Heath (1970-1974), puis chef du parti travailliste depuis 1975, arrive enfin à Downing Street après une nette victoire des conservateurs en 1979. Elle y applique une politique anti-inflationniste, d’abord nocive à court terme sur la croissance et l’emploi, mais qui aurait remis par la suite le Royaume-Uni sur la voie de la croissance. Elle résiste aux déchainements syndicaux, réalise des privatisations dans l’industrie, les transports, les télécommunications, dégonfle le secteur public d’au moins un millions d’emplois, ainsi que les dépenses publiques qui passent de 45% du PIB à environ 39%.

Et le tout aurait fait du Royaume-Uni le pays prospère que ceux qui ont connu l’avant-2008 gardent en mémoire.

Y’aurait-il quelques trous dans le mythe ?

OUI. Loin de moi toute tentative de nier des aberrations ou déficiences de l’Albion d’avant les eighties, mais quelques points ont besoin d’être bien recadrés concernant le « sauvetage » du pays qu’aurait opérée la ferreuse madone.

Croissance : non, Maggie n’a pas « sauvé » le Royaume-Uni

« L’Homme malade de l’Europe » faisait effectivement figure d’asthmatique en Europe de l’Ouest au temps des pattes d’eph’. On peut balayer les arguments utilisés en tant qu’illusions d’optique, tels le nombre de jours de grève (quand on vous parle de 30 millions de journées grevées, pensez au nombre total de jours de travail que 25 millions de travailleurs britanniques accomplissaient dans une année) ou encore l’inflation (qui n’a dépassé les 20% qu’au cours de l’année 1975 jusqu’à mars 1976) et qui n’empêche pas forcément la croissance, comme nous allons le voir.

Pensez donc: de 1969 à 1979, le PIB britannique par tête en parité de pouvoir d’achat ne s’était accru que de 30%, contre 40% chez les froggies, et 33% chez les Huns (c’est ainsi que les grands-bretons surnomment les boches, alors coupés en deux)…Relisez-bien : 30% de croissance du PIB par tête sur dix ans. Nous en sommes fort loin aujourd’hui dans toute l’Europe occidentale.

En qu’en était-il dans la décennie suivante, celle du « sauvetage » ? Et bien une croissance décennale de …25%. Certains d’entre vous ont peut-être en tête les bons chiffres de la période 1984-1988 comme preuve de la « réussite » thatchérienne. Et bien regardez bien cette période, par exemple sur le graphique ci-dessous, car ils sont bien seuls, ces moments de croissance, auxquels le début des années 70 n’avait rien à envier.

Sinon, les « performances » du Royaume de Sa Majesté, qui ont forgé l’idée d’un « modèle » britannique que nos libéraux gaulois ne cessaient de vouloir imiter, correspondent surtout à la période 1994-2007. Soit un mélange de mandats tory (Major) et travaillistes. Une période pendant laquelle le « modèle » a nettement évolué : aujourd’hui, près de 6 millions de britanniques travaillent pour le secteur public, comme avant 1979, soit un nombre comparable à celui de la France. Mais comme il y a 30 millions de personnes employées au Royaume-Uni (contre 26 en France), la proportion représentée par le secteur public britannique dans la population occupée est de 20%, contre un quart en France.

Les dépenses publiques, que Maggie avait ramenées à 39% du PIB ont été tirées à la hausse dès Major, et étaient à 47% en 2010 : sur ce point, c’est le Royaume-Uni, loin d’être le phare de la « liberté » que les thatchériens espéraient, qui s’est aligné sur le continent, et non le contraire. Certes, le gouvernement britannique n’est pas revenu sur les privatisations opérées pendant les 18 années que les conservateurs ont passé à dominer la Chambre. Le pays qui accueillit Hayek s’est donc bien converti au modèle étato-capitaliste que connaissent la plupart des pays occidentaux : un état qui a renoncé à son arsenal productif, mais qui assume un système redistributif important. Et dont l’une des pièces maîtresses, outre-Manche, est le National Health Service, le système public de santé tant décrié mais dont la métallique premier ministre n’a pas pu se débarasser.

En fait, la seule « exceptionnalité » dans le parcours du Royaume-Uni après 1980, est d’avoir moins réduit ses taux de croissance que ses deux plus grands voisins européens :

 

Ce graphe pourrait être fait avec tous les pays de l’OCDE, et avec la même allure. Tous les pays développés voient leur PIB par tête décélérer depuis un demi-siècle. Même la Corée du Sud, même les USA, et la Chine a commencé aussi. C’est le grand fait dont on parle peu : inexorablement, il semble que le monde entier, avec plus ou moins de décalage entre pays de vieille industrie et pays émergents, évolue vers une croissance proche de zéro. Et les pays « libéraux » peuvent seulement prétendre y aller moins vite que d’autres (et encore, ce n’est pas sûr ni exempts d’exceptions).

Les années 1980-1990, celles du thatchéro-reaganisme triomphant, prolongées par Major et globalement Clinton, donnèrent l’impression que le « libéralisme » avait trouvé des solutions à la crise. Il n’en était rien, et les petits rebonds anglosaxons pouvaient s’expliquer par des faits plus passagers, tels que la révolution informatique, ou informatico-financière aux pays de la City et de Wall Street, places chéries par le même couple Maggie-Ronald, ou encore le pétrole de la Mer du Nord pour rester dans le pays qui nous préoccupe. Mais rien de tout cela n’a changé la tendance de fond.

Pour le chômage, il faudra attendre les années 1990 pour observer également la décrue qui fera miroiter à notre jeunesse impatiente Albion comme l’Eldorado de l’emploi rapide. Mais dès 2008, la courbe remonte :

Source : ONS (Office for NationalStatistics)

Il serait cependant peu honnête d’imputer à Thatcher la flambée de chômage qui est survenue dans les années 80, alors que la France et la future zone euro non seulement n’y ont pas échappé, mais n’en sont jamais ressortis :

Taux de chômage (en % de la population active) de 1978 à 2011

Source : INSEE

En bref, que reste-t-il du thatchérisme ? La Dame a échoué à faire définitivement reculer l’envie d’Etat dans l’esprit des britanniques, qui se sont empressés de réaccroître sa place dès le départ de celle qui les gouverna pendant 11 ans. L’industrie britannique n’a pas été renationalisée… Parce qu’elle a disparu en grande partie. Au nord comme au sud de la Manche, l’industrie, qui mobilisait le tiers des travailleurs occupés, n’en regroupe plus que moins de 15%. Et la financiarisation de l’économie (qui représente actuellement 10% des emplois, pas très loin de l’industrie…) n’est pas un cadeau par les temps qui courent…

Le thatchérisme comme le reaganisme sont bien des « vols de l’Aigle » du capitalisme libéral, comme les Cent-Jours l’avaient été pour l’Empereur : un épisode flamboyant, mais bien final, qui n’empêche pas l’issue implacable qu’est l’enlisement du monde capitaliste vers la stagnation économique. Un peu le sort de l’URSS des années 70-80, en somme.

En cela, je suis étonné que toutes les nécrologies consacrées à la défunte baronne passent inévitablement par le couplet sur la « réussite économique malgré les drames sociaux ». Réussite économique ? Vraiment ? Par rapport à une France qui est déjà arrivée à la croissance nulle, peut-être...

Une restauration de l’autorité de l’Etat

L’autre aspect atypique des mandats Thatcher lui valent autant de haine que sa politique économique. Mais je ne m’ajoute pas au concert des critiques. L’action régalienne de la premier ministre est encore remarquable par sa volonté de rétablir le respect de l’autorité de l’Etat. Face à l'Union Européenne, aux syndicats, face à des séparatistes régionaux, face à des puissances ennemies. Passons sur l'anti-eurofédéralisme dont elle a fait preuve, le refus d'une "solidarité" intereuropéenne à laquelle elle n'avait aucune raison de se soumettre : si Thatcher a bien sauvé son pays de quelque chose, il s'agirait plutôt de l'entrée dans l'euro.

Mais pour les autres adversaires que j'ai cités, tout cela pourrait vous étonner venant du socialiste que je suis, et risque de me valoir quelques inimitiés.

Concernant les syndicats : rappelons-le, le socialisme, ce n’est pas le pouvoir des syndicats, dont le rôle est d’être des organisations de défense des salariés. Et qui n’ont donc pas à avoir l’initiative de la politique à mener, et dont le pouvoir ne doit pas s’étendre jusqu’à bloquer l’action du gouvernement, dont la représentativité par rapport au peuple, si imparfaite soit-elle, est de loin supérieure à celle de tous les syndicats réunis. Car quand bien même tous les salariés seraient syndiqués, l’adhésion à un syndicat n’équivaut pas à un vote pour une politique globale, contrairement à ce qui fonde l’élection d’un gouvernement. Les syndicats, eux, n’ont pas à jouer le rôle de gérants de tout ou partie de l’économie, même dans les entreprises publiques. Cependant, la facilité avec laquelle les syndicalistes peuvent prendre l’ascendant dans la gestion d’entreprises étatisées et en monopole a fait admettre à beaucoup la nécessité de privatiser ces entreprises pour se débarasser des excès du pouvoir syndical. Je ne partage pas cette soi-disant nécessité. Je considère que ces entreprises doivent être en gestion conjointe de l’Etat et des représentants des contribuables-actionnaires, chaque contribuable détenant un droit de vote délégable et étant comptable des pertes et profits de l’entreprise (c'est-à-dire directement comptable). Thatcher s’est débarassé de l’adversaire en lui coupant ses bases par la privatisation et l’abandon d’une (grande) partie de l’industrie. Si la solution n'est pas bonne, au moins l'autorité étatique est sauve. Je préfère une démocratie libérale à un système dit social mais où la démocratie est sabrée par des minorités agissantes.

Concernant les séparatistes...Bon, haïssez-moi tant que vous le voudrez…mais je n’arrive pas à éprouver plus d’empathie pour Bobby Sands et ses camarades de l’IRA morts d’inanition en 1981 que je n’en aurais pour n’importe quelle mort humaine. Et, plus précisément, devrais-je dire : pour n’importe quel suicide. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : des militants représentant un combat sécessionniste, revendiquant la défense des droits d’une minorité religieuse en Irlande du Nord, qui sont arrêtés, certes sans procès, et sont arbitrairement détenus, certes. Ils veulent être reconnus comme prisonniers politiques, pas comme des détenus de droit commun dont ils refusent de porter l’uniforme. Leur propre mouvement, l’IRA provisoire, les pousse à entamer une grève de la faim, à mener jusqu’au bout. A cette époque, l’IRA provisoire – mais les loyalistes britanniques aussi – tuait régulièrement. Plus de 1800 morts lui sont reprochés, des morts qui, étrangement, suscitent peu d'émotion chez ceux qui pleurent Bobby Sands. Je ne crois pas qu’il aurait été judicieux pour l’Etat britannique de reconnaître ces captifs comme prisonniers politiques, donnant dès lors une légitimité politique au combat meurtrier de leur organisation. Eh bien, j’ai dû mal à voir l’indignité de Thatcher lorsqu’elle déclara qu’elle faisait avec Bobby Sands ce qu’elle avait à faire, soit « lui offrir trois repas par jour » puis, après l’issue fatale :

« Bobby Sands a choisi de s’ôter la vie. Un choix que son organisation ne laisse pas à beaucoup de ses victimes ».

C’était parfaitement vrai. Et il est inutile de répondre que l’Etat britannique s’est lui-même tâché les mains de rouge au court du conflit nord-irlandais. Le sacrifice de Sands et de ses camarades fut vain, en dehors de la symbolique (et encore…). Voyons les choses concrètement : si un jour l’Irlande du Nord devait être rattachée à l’Eire, l’IRA n’y sera pas pour grand-chose. Cela ne se produira que lorsque les catholiques (ou plutôt les nationalistes irlandais, qui ne regroupent pas tous les catholiques et peu de protestants) seront devenus majoritaires dans ce boût d’île, appartenant au Royaume-Uni, dont il faut rappeler qu’il s’agit d’une démocratie. Autrement dit, ce n’était pas en incitant les siens à mourir en prison, mais plutôt en les maintenant en vie et en les multipliant que le camp républicain irlandais a une quelconque chance d’aboutir à ses fins. Par comparaison, Nelson Mandela a préféré rester 27 ans dans les prisons d’un régime autrement plus abject encore que celui du Royaume-Uni en Ulster. Et sa survie et sa libération ont permis à l’ANC de pouvoir gérer la fin de l’apartheid, alors que la mort de Mandela n’aurait en rien hâté le processus.

Pour le reste du conflit nord-irlandais, je ne suis pas compétent pour dire si le pouvoir britannique a bien géré la chose ou pas, s’il a fait traîner les affrontements, ou s’il n’y avait pas le moindre laxisme à afficher face à l’IRA jusqu’au processus de paix des années 1990. Ce que je sais, c’est que l’épisode de la prison de Maze a montré l’Etat thatchérien dans sa réalité : froid, inflexible, faisant appliquer les mêmes règles partout, refusant de céder au sentiment. N’en déplaise à certains, c’est exactement ainsi que l’Etat doit être. Proudhon ne disait-il pas : « Celui qui n’est pas allé en prison ne sait pas ce qu’est l’Etat » ?

Dernier point : le conflit des Malouines. Fallait-il, alors que le gouvernement traversait une grave période d’impopularité, envoyer plus de deux cent soldats de Sa Majesté mourir à l’autre bout de l’Atlantique, pour reconquérir quelques bouts de cailloux désolés et ne comptant que quelques centaines d’habitants, en tuant trois fois plus d’argentins, pauvres sbires d’une dictature aux abois ?

Oui. Parfaitement.

Le moindre acre du territoire national doit être défendu comme si sa perte signifiait demain celle de tout le pays. Certains rois de France auraient dû le savoir. Et la défaite aux Malouines n’est pas pour rien dans la chute de ladite dictature à Buenos Aires.

En conclusion, celle qui présida pendant une décennie aux destinées de l’archipel jadis impérial a représenté l’inverse de la conception de l’Etat que chérit une grande partie de la gauche des deux côtés du Channel. J’entends par là l’Etat social, celui qui paie pour le bien-être (réel ou supposé) des résidents, et qui ne manifeste jamais sa violence (parce que la violence, c’est mal, voyez-vous). Elle a exprimé l’idée inverse : celle d’un état fort sur l’application des règles de droit (Droit qui, avec Dieu, est la devise du Royaume), mais qui laisse la gestion des affaires économiques et sociales aux grandes puissances privées. Avec en plus la chimère du « capitalisme populaire », qui s'évapora comme d’autres pans de son héritage.

Haïr Thatcher est inutile, et me mettrait en compagnie de gens qui s’imaginent que, à cause d’elle entre autres, le monde a évolué vers « l’ultralibéralisme », ou de gens qui pensent que le monde devrait être débarrassé des policiers, militaires et frontières, mais pas des caisses de sécurité sociale que le même état régalien fait fonctionner. Il y a des compagnies dont je me passe.

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