Mélenchon découvre les socialistes - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 10/05/2012
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Par Descartes, sur son blog

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Commentaire de Pablito Waal : ancien membre du PCF moi-même, j'ai rapidement compris qu'au Parti, on se préoccupe de tout, sauf de savoir poser des conditions au PS et de s'en souvenir. On préfère se murer dans l'idée que "l'unité de la gauche" est au-dessus de tout. Mais faut-il, comme Descartes, appeler à un "long travail idéologique" pour en sortir? Ce travail, de nombreux militants communistes, souverainistes, patriotes l'ont fait. Mais ils ne sont plus (ou plus pour longtemps) au PCF.

 

Je n'ai pas pour habitude de commenter les billets que Jean-Luc Mélenchon publie sur son blog, mais aujourd'hui je vais faire une exception. Son dernier billet (disponible ici) est en effet une illustration assez vivante - et assez pathétique - des problèmes qui maintenant assaillent la "gauche radicale". Problèmes qui étaient prévisibles dès juin dernier, mais qu'à force de vouloir ignorer on a laissé grandir au point qu'ils deviennent ingérables.

 

Ces problèmes tiennent à la fonction symbolique que la coupure gauche/droite joue dans la politique française. Il est aujourd'hui devenu impensable, pour n'importe laquelle des organisations classées "à gauche" de faire battre une autre organisation classée "à gauche". Le désistement républicain semble aujourd'hui gravé dans le marbre. Il n'est pas inutile de rappeler qu'il ne fut pas toujours ainsi. De 1946 à 1958, la SFIO appliquait au contraire une politique de "troisième force" et n'hésitait pas à rentrer dans des alliances électorales pour faire battre les candidats du PCF, pas plus qu'ils n'hésitaient à rentrer dans des majorités et des gouvernements clairement marqués à droite. Ce n'est qu'à la fin des années 1960, lorsque dix ans de pouvoir gaulliste avaient jeté un pudique manteau d'oubli sur les turpitudes antérieures, que socialistes et communistes ont recrée ce mythe d'une "gauche" solidaire séparée de la "droite" par un fossé infranchissable.

 

Laisser ce mythe se créer fut peut-être la plus grave erreur que commit la direction du PCF dans ces années-là. Ce faisant, ils ont pavé la route de leur propre asservissement. Car ce mécanisme favorise toujours l'organisation de gauche qui détient une position "centrale" et peut donc aller chercher ses voix au centre droit. Il a suffi ensuite aux organisations de centre-gauche de s'unir pour constituer le Parti Socialiste en 1972 pour verrouiller le dispositif. Avec sa position "centrale", il n'a pas eu de difficulté à devenir le premier parti de la gauche. Et à compter de ce moment-là, le PS a pu disposer d'un réservoir de voix sur sa gauche qui lui étaient automatiquement acquises, sans qu'il eut pour les capter à faire la moindre concession. La rupture du programme commun en 1978 illustre parfaitement ce phénomène. A quoi bon concéder dans un accord programmatique des choses à des organisations qui de toute manière n'ont d'autre choix que d'appeler à voter pour vous ?

 

Mais revenons au billet de Mélenchon. Ce qui est amusant dans ce billet, c'est que son auteur s'est retrouvé successivement des deux côtés de la barrière. En 1981, il était du côté d'un PS dominant qui venait d'utiliser le mythe du "désistément républicain" pour écraser les communistes, et qui continuera à le faire pendant une décennie et demie. En 2012, il est plutôt du côté des écrasés, et pleurniche sur le fait que le PS ignore le Front de Gauche et n'est prêt à aucune discussion, aucune concession. Comme quoi, c'est fou ce qu'un petit changement de point de vue change vos conclusions.

 

Ce changement de point de vue le conduit à de curieuses réécritures de l'histoire. Ainsi, par exemple, il écrit que "en 1981 la gauche avait un programme commun", alors que le programme commun était mort en 1978 et que ce fut cette rupture, provoquée en sous-main par les socialistes, qui fut utilisé par le PS mitterrandien comme machine de guerre contre le PCF sur le ton de "ils veulent empêcher la victoire de lla gauche". En 1981, le PS arrive au pouvoir seul et vierge de toute alliance, de toute négociation programmatique. Exactement comme en 2012. Que Mélenchon puisse écrire aujourd'hui le contraire est assez révélateur de la vision faussée qu'il a aujourd'hui de la victoire mitterrandienne.

 

Mais le principal reproche de Mélenchon a ses anciens camarades est politique. Il ne supporte pas que les hiérarques socialistes le tiennent, lui et son mouvement, pour quantité négligeable. Ainsi, il écrit que "pour les chefs socialistes : le Front de Gauche, quézaco ? Ils, elles, remercient les « humanistes », et même le Modem, sans oublier « nos amis écologistes ». Bref tout ce qui compte pour du beurre dans le résultat et dont il est possible de caresser la tête sans risque. Mais le « Front de Gauche » ? C’est le parent qui fait honte ? On dirait bien. A moins qu’il soit considéré comme peu avouable de lui devoir autant ! Car il y avait un constat chiffré pourtant facile à faire. (...) Un fait qui ne nécessite que des connaissances mathématiques rudimentaires. Nicolas Sarkozy a été battu par le Front de Gauche. Car si l’on retire nos quatre millions de bulletins de vote, François Hollande ne recueille que 40, 2% des voix. Au deuxième tour on élimine. Nous l’avons fait. Nous avons éliminé Sarkozy".

 

Là encore, Mélenchon oublie l'expérience de 1981. Dans son discours au soir de l'élection, Mitterrand n'a pas un instant remercié le PCF, qui lui avait apporté tout de même 17% de l'électorat. Aucun hiérarque socialiste à l'époque n'avait pensé non plus à exprimer la moindre reconnaissance. Et quand Mitterrand est entré au Panthéon la rose à la main, il n'a pas pensé à inviter Georges Marchais à l'accompagner. Et le jeune Mélenchon, ni à l'époque, ni dans ses évocations rétrospectives, ne semble avoir éprouvé la moindre gêne qu'on ait pu ainsi ignorer le PCF. Une fois encore, c'est fou ce qu'un changement de perspective change vos conclusions. Quant au "constat chiffré", c'est à mourir de rire. D'une part, parce que le calcul qu'il fait pour les voix du Front de Gauche pourrait être fait avec les voix d'Eva Joly, de Philippe Poutou (1)... et de Marine Le Pen. Si le tiers de l'électorat de celle-ci avait voté pour le candidat UMP et non pour le candidat PS, Hollande aurait été battu. Dire donc que c'est "Sarkozy a été battu par le Front de Gauche", c'est de la pure vantardise.

 

Mais le commentaire de Mélenchon contient une seconde erreur qui, elle, est plus fondamentale. Admettons que ce soient les électeurs du Front de Gauche qui ont "battu Sarkozy". Peut-on pour autant conclure que c'est "le Front de Gauche qui a battu Sarkozy" ? Si le Front de Gauche n'avait pas existé, il ya fort à parier que ces mêmes électeurs auraient voté pour Hollande au deuxième tour. Si le Front de Gauche les avait appelé à s'abstenir, ils auraient dans leur grande majorité désobéi. Mélenchon parle comme si le Front de Gauche avait autorité sur ses électeurs. Comme s'il avait eu entre ses mains la décision de faire élire ou faire battre Hollande. Mais en fait, dans le contexte actuel, le Front n'a jamais eu un tel pouvoir. En fait, les dirigeants du Front de Gauche n'avaient pas le choix: s'ils avaient appelé à faire battre Hollande, leur électorat ne les aurait pas suivis, et ils auraient en plus été cloués au pilori comme les responsables de la défaite. C'est cela qui explique le pourquoi des "salamalecs" envers écologistes et centristes: parce que leurs électorats, contrairement à celui du Front de Gauche, ne sont pas contraints par le "désistement républicain", ils avaient le choix. Ils auraient pu saboter l'élection et ne l'ont pas fait: ils avaient donc quelque chose à vendre. Le Front de Gauche n'avait à proposer, puisque son électorat vote au deuxième tour pour les candidats socialistes quelques soient les consignes. Ce qui nous amène au point qui pour moi est fondamental. Le problème posé par le corset qu'est devenu le "désistement républicain" et plus largement par la difficulté de s'affranchir du réflexe de guerre civile droite/gauche est bien connu, et se pose à la "gauche de la gauche" à chaque élection et de manière plus aiguë, à chaque fois que la gauche revient aux affaires. N'osant pas affronter un gouvernement étiqueté "à gauche", la "gauche radicale" se trouve immanquablement forcée de cautionner des politiques qu'elle ne partage pas mais qu'elle n'a aucun moyen d'infléchir.

 

Pour sortir de cette impasse, il faudrait un très long travail de préparation idéologique. Il faudrait élaborer une véritable doctrine des rapports avec le PS, qui exprime clairement les objectifs de la négociation et les lignes rouges. Et ensuite, expliquer, expliquer, expliquer. Clairement et avec un discours cohérent et constant dans le temps. Car les électeurs ne sont pas idiots: si on leur explique pourquoi à un moment donné il vaut mieux faire tomber un gouvernement "de gauche" que d'admettre certaines politiques, ils sont capables de le comprendre surtout si on montre qu'une telle attitude va dans le sens de leurs intérêts (2). Au lieu de ça, on arrive au pied du mur sans avoir fait le moindre travail de fond sur la question des désistéments, des accords programmatiques nécessaires pour une participation au gouvernement, et du "plan B" au cas où cette participation paraîtrait inopportune.

 

Le Front de Gauche a refusé catégoriquement de réflechir sur toutes ces questions. Dans la plus pure logique opportuniste qui préside depuis des années au fonctionnement de ses membres la doctrine était "faisons d'abord le meilleur résultat possible, on réfléchira après". Seulement, "après" c'est maintenant, et on y arrive alors qu'il est trop tard pour faire un travail pédagogique de fond sur l'électorat et sur les militants. En fin de comptes, on prendra les décisions - comme ce fut le cas en 1997 - dans l'urgence et en fonction des intérêts à court terme des appareils. Napoléon disait que la pire erreur que puisse commettre un stratège est de se laisser placer dans une situation à partir de laquelle il ne reste que de mauvaises solutions. C'est exactement ce qui se passe aujourd'hui.  Pour sa part, Mélenchon est en train de découvrir - vengeance poétique - une réalité que les militants et dirigeants communistes connaissent depuis trente ans: que le Parti Socialiste est sans morale et sans pitié. Que les socialistes agissent en fonction de leurs intérêts, et qu'ils se foutent de la justice et de la "solidarité de gauche". Pourquoi partager le gâteau, alors qu'on peut le manger entier ? Peut-être cela aidera Mélenchon à comprendre pourquoi tant de militants communistes ne partagent nullement son enthousiasme rétrospectif pour la geste mitterrandienne...

 

 

Descartes

 

 

 

(1) Si les électeurs de Philippe Poutou avaient voté en bloc pour Nicolas Sarkozy toutes choses égales par ailleurs, cela aurait suffi pour lui donner la victoire. Il aurait suffi que les électeurs d'Eva Joly s'abstiennent pour aboutir au même résultat.

 

(2) Ce qui bien entendu pose la question plus large des intérêts "de classe" des électeurs de la "gauche radicale". On peut penser que si les partis de la "gauche radicale" se voient contraints par leur propre électorat à soutenir des gouvernements "socio-libéraux", c'est que les intérêts de cet électorat vont dans ce sens. Il est intéressant d'ailleurs de constater que lorsque le PCF était un parti très majoritairement ouvrier, il n'hésitait pas à renverser des gouvernements dirigés par des socialistes, et qu'au fur et a mesure que les couches moyennes ont pris de l'importance, ce genre de décision est devenu de plus en plus difficile. Ce n'est pas une coïncidence non plus si l'organisation pour laquelle la frontière "droite/gauche" est la plus perméable est le Front National, qui aujourd'hui capitalise justement l'électorat ouvrier, autrefois encadré par le PCF.

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