Où sont les stratèges ? - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 01/11/2012
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Par Descartes, sur son blog

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Ici bas, il y a des gens qui sont prêts à suivre n'importe quel dragon, à vénérer n'importe quel dieu, à ignorer n'importe quelle iniquité. Non pas la la vrai haute créativité dans le mal des grands tyrans, mais une sorte de noirceur de l'âme produite en masse. Le pêché, vous pourriez dire, sans la moindre trace d'originalité. Ils acceptent le mal non pas parce qu'ils disent "oui", mais parce qu'ils ne disent pas "non". Je suis désolé si cela vous offense, mais les gens comme vous ont vraiment besoin de nous. Oh, oui. Nous sommes les seuls qui savent comment faire marcher les choses. Voyez vous, la seule chose que les "bons" savent faire, c'est de renverser les méchants. Et vous le faites fort bien, je vous l'accorde. Mais l'ennui, c'est que c'est la seule chose à laquelle vous soyez bons. Un jour on sonne les cloches et on renverse le méchant tyran, et le jour suivant tout le monde se plaint que depuis que le tyran a été renversé, personne ne sort plus les poubelles. Parce que les méchants savent comment planifier. Cela fait partie de la spécification, si vous voulez. Les bons, semble-t-il, n'y arrivent pas.

 

Ces mots, magnifiques, sont ceux qu'adresse le tyran d'Ankh-Morpork, Lord Vetinari, au redresseur de torts dans le roman "A la Garde !" ("Guards, guards!" dans la langue originale) d'un auteur que je recommande à tous mes lecteurs, Terry Pratchett (1). S'ils me viennent à l'esprit aujourd'hui, c'est parce qu'ils me paraissent très bien résumer la pensée politique actuelle. Le méchant tyran a été renversé depuis six mois, et tout le monde commence à se plaindre...

 

Prenons par exemple l'histoire de la défiscalisation des heures supplémentaires. Que n'a-t-on ironisé à gauche sur le slogan Sarkozyen du "travailler plus pour gagner plus". Mais dès qu'on tente de revenir au statu quo ante, tout à coup on découvre que cela implique une baisse de revenu importante pour les travailleurs les moins payés (car les cadres dans leur majorité sont au forfait et ne font donc pas d'heures supplémentaires). Même chose sur les 35 heures: après avoir fait un "casus belli" pendant dix ans, le premier ministre lui même déclare que ce n'est pas un tabou, et qu'on peut en discuter.

 

Oui, les "bons" sont revenus au pouvoir, mais comme le signalait Lord Vetinari, ils sont incapables de planifier. Non pas parce qu'ils manquent de capacités intellectuelles, mais parce que la planification implique un état d'esprit qui fait aujourd'hui défaut à nos décideurs politiques: celui de subordonner l'action à une vision générale, à un projet de société qui lui donne sa cohérence. Le fait que les programmes politique se réduisent aujourd'hui à un catalogue de mesures ciblant les diverses catégories et "communautés" dont on cherche à attirer le vote n'est qu'une manifestation, un symptôme d'un phénomène plus profond, celui de l'atomisation du corps politique qui rend impossible l'apparition de véritables projets.

 

Et ce n'est pas la faute - ou du moins toute la faute - des politiques. Au fond, ils sont devenus des commerçants, et comme tout bon commerçant, il ne stocke que les produits que les clients demandent. Et le problème, c'est que les clients cherchent la satisfaction de leurs désirs ici et maintenant, sans se préoccuper des effets que cela pourrait avoir sur d'autres. Les militants LGBT veulent le mariage et l'adoption homosexuelle, les sans-papiers veulent la régularisation de tous, les "pigeons" et autres patrons veulent la baisse des impôts et cotisations patronales, les militants du DAL veulent la réquisition sans indemnisation des logements, les militants des droits des immigrés exigent le vote pour ceux-ci, la gauche radicale se bat pour "l'interdiction des licenciements", les antinucléaires pour la fermeture des réacteurs.

 

Mais est-ce que quelqu'un se demande quels sont les effets globaux de chacune de ces mesures ? Les militants LGBT prennent-ils en compte les effets que la satisfaction de leurs revindications pourraient avoir sur les institutions de base de la société comme la famille et la filiation ? Les partisans de la régularisation des sans-papiers se rendent-ils compte du coût et des effets sur l'emploi et les salaires d'une régularisation générale ? Les "pigeons" et autres patrons se rendent-ils comptent qu'une bonne partie de la compétitivité des entreprises françaises vient des infrastructures et de la formation des personnels, tout ça payé par l'impôt ? Les partisans du droit de vote des immigrés se rendent compte des effets sur les institutions de la République et sur l'idée même de Nation ? Non, bien sur que non. Chez les "bons", l'argument qui tue est l'intérêt de chaque coterie: Les LGBT doivent pouvoir se marier parce qu'ils s'aiment; les licenciement doivent être interdits pour que les ouvriers gardent leur emploi; les sans-papiers doivent avoir les papiers pour ne plus être malheureux. La société, la collectivité peut crever la gueule ouverte.

 

Les groupes qui voyaient midi à leur porte et qui défendaient leurs petits intérêts, cela n'est pas nouveau. En fait, c'est le cas le plus fréquent. De ce point de vue, les "trente glorieuses" jouent un effet d'écran, qui nous occulte la manière dont les choses se faisaient avant. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard si les idéologies "planistes" surgissent dans l'entre-deux guerres: elles sont la réaction à une contradiction fondamentale entre une économie et une société dont la modernité appelle de plus en plus à une gestion rationnelle et un système politique qui fait la part belle aux coalition d'intérêts disparates, ou pour résoudre un problème on en créé un autre. Comme le notent beaucoup d'auteurs, ce que nos voyons aujourd'hui n'est finalement que la fermeture définitive de la parenthèse 1945-1970 et du retour aux habitudes des années 1930.

 

Le récent congrès du PS a illustré cette atomisation jusqu'à la caricature. Depuis 1972, le parti socialiste était un parti organisé en courants. Même s'il ne faut pas idéaliser ce fonctionnement, il est vrai que ces courants étaient des véritables courants de réflexion, et que leurs conflits traduisaient de véritables différences en termes de vision d'avenir. La différence entre la "deuxième gauche" de Rocard et Delors et le CERES de Chèvenement et Motchane n'était pas simplement l'envie de chacun de devenir calife à la place du calife. Quarante ans plus tard, les courants ont totalement disparus. Les "motions" de congrès, que personne ne lit, n'ont qu'un intérêt: le nom des signataires. Le PS est divisé en petites chapelles qui n'élaborent rien en termes de pensée politique, et qui se confondent avec un "notable" dont elles portent les ambitions. Que tous les ministres aient signé la "motion" majoritaire n'implique nullement qu'ils soient d'accord sur un projet, tout au plus qu'ils sont d'accord pour gouverner ensemble.

 

C'est cette atomisation qui produit à l'arrivée la cacophonie et la contradiction dans les discours du gouvernement. S'il y avait un projet de gouvernement, une véritable conception globale de la société que l'on veut construire, celui-ci donnerait cohérence aux mesures et aux déclarations. Mais ce projet n'existe pas, et les mesures et déclaration des ministres traduisent leur opinion personnelle - quand ils en ont, ce qui est très souvent loin d'être le cas - et plus souvent la demande d'un groupe de pression que le ministre veut satisfaire. Croyez-vous qu'Arnaud Montebourg ait une vision globale de ce qu'il veut construire comme économie industrielle ? Bien sur que non, il se contente de jouer les pompiers en espérant de se faire bien voir par les syndicats. Croyez-vous que Delphine Batho a une vision globale de ce que devrait être le bouquet énergétique de demain, construite en fonction d'un projet de société ? Bien sur que non: elle navigue à vue entre les "collectifs contre les gaz de schiste", les "collectifs contre le nucléaire", les "collectifs contre les éoliennes" et les "collectifs contre tout" d'un côté et les lobbies de chacune des énergies de l'autre. Et dire que certains croient encore que de cette confrontation peut sortir quelque chose de rationnel...

 

Avec Hollande et son gouvernement, nous entrons dans une nouvelle époque, celle du politique sans idées. Il y a aujourd'hui au pouvoir une génération de politiques pour lesquels le moyen - la conquête du pouvoir - est devenu le but. Mais contrairement a ce qui se passe dans le sport, où la plus haute marche du podium marque la fin du processus, en politique une fois qu'on a conquis il faut ensuite gouverner. On ne peut pas se contenter d'écouter La Marseillaise et de saluer la foule. Or, il suffit d'observer notre gouvernement pour comprendre combien il y a de vérité dans le commentaire d'un politique désabusé: "pour nos politiques aujourd'hui, gouverner est un pénible devoir entre deux élections". Je donnerais cher pour pouvoir lire dans les pensées de François Hollande, un homme qui est arrivé à faire une carrière de trente ans en politique sans jamais avoir exprimé une vision personnelle sur quelque sujet que ce soit. A quoi songe-t-il, maintenant qu'il a les moyens de faire, sans avoir la moindre idée de quoi ?

 

Lord Vetinari a raison. Et si les "bons" n'apprennent rapidement à planifier, il y a un sérieux risque que les "méchants" reviennent très vite.

 

Descartes

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