Pax germanica - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 17/10/2012
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Par Descartes, sur son blog

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Descartes explique à son tour pourquoi "L'Europe c'est la paix" est un mensonge. Mais il va nettement plus loin...

On a de la peine à imaginer les trésors d'entregent et de lobbying auquel se sont livrées les politiciens europhiles pour obtenir pour l'Union Européenne le Prix Nobel de la Paix. Il est vrai que le Prix n'a plus son lustre d'antan, à force d'avoir été accordé ces dernières années à des personnalités dont l'engagement pour la Paix est fort discutable, dont Henri Kissinger est certainement le prototype. Le comble du ridicule a été atteint lorsque le Prix fut donné à Barack Obama, quelques mois après son élection et avant qu'il ait eu la moindre possibilité de le mériter. Un prix "par avance" en quelque sorte. Mais même dévalué, l'Union Européenne en perdition avait désespérément besoin de quelque chose pour redorer son blason.

Lorsqu'une institution se voit menacée, elle revient à ce qui est sa raison d'être réelle ou imaginaire. Lorsque l'Etat-nation est en difficulté, c'est souvent le drapeau de la sécurité qu'il brandit, et c'est normal puisque la sécurité est la première fonction régalienne. Lorsque l'école est en crise, elle lève le drapeau de l'ascenseur social - aujourd'hui déguisé sous l'expression "la réussite pour tous" -, de l'égalitarisme et de la formation du citoyen. L'Union Européenne, quant à elle, nous a été vendue depuis des décennies avec l'argument de "la Paix". Des légions de politiciens nous expliquent depuis les années 1950 que c'est grâce à "l'Europe" qu'il n'y a plus de guerre européenne, et qu'au lieu de se tirer au fusil et au canon les ennemis d'antan communient maintenant dans l'amour et la fraternité dans des réunions à Bruxelles. A un moment où l'Union Européenne a montré sa totale incapacité à prévoir ou prévenir la crise, et montre chaque jour une incapacité au moins aussi totale d'en conjurer les effets sur les citoyens européens que nous sommes, les institutions de l'Europe avaient besoin de se replier sur le discours fondateur, et ce Prix va leur en offrir l'opportunité de le faire. Oubliez le chômage, la pauvreté, l'austérité ad aeternum, et pensez à la Paix !

 

Bien entendu, tout cela n'est qu'invention. La construction européenne n'a rien à voir avec les trente années de paix qu'a connu le continent européen entre la fin de la seconde guerre mondiale et le réveil des nationalismes balkaniques après la chute du Mur. Cette paix fut le résultat de plusieurs facteurs: d'abord, la défaite totale de l'Allemagne, qui contrairement à ce qui s'était passé en 1918, a été partagée, occupée et effacée pour vingt ans du concert des nations. Ensuite, l'équilibre de la terreur instauré entre l'URSS et les USA, et l'ascension de ces derniers comme puissance ultra-dominante dans le camp occidental. Dès lors que la guerre froide avait commencé, il était hors de question de tolérer des querelles intestines dans le camp occidental.

 

Mais peut-être encore plus important, la fin des conflits armés en Europe est aussi le résultat d'une mutation fondamentale des facteurs de puissance. Pendant des siècles, la puissance des Etats était liée à leur extension territoriale: plus de territoire, c'était plus de serfs ou de travailleurs pour payer l'impôt, plus de jeunes pour intégrer les armées, plus de mines pour fournir le fer, le cuivre et l'or, plus de champs pour fournir la viande, le blé, l'orge, plus de de forêts pour fournir le bois pour faire des bateaux. Dans une époque où le protectionnisme était la règle et le libre-échange l'exception, il ne fallait pas compter sur les autres pour vous fournir les matières premières stratégiques: il fallait les avoir chez soi. Pour augmenter leur puissance, les puissances se sont donc embarqués dans des guerres de conquête territoriale, sur le continent européen d'abord, sur l'ensemble de la planète ensuite pour se tailler de vastes empires coloniaux. Sans compter sur l'importance d'un vaste territoire pour avoir une profondeur stratégique en cas d'attaque extérieure.

 

Tout cela a changé dans le dernier quart du vingtième siècle:  la puissance n'est plus fondée sur l'extension territoriale, mais sur la richesse concentrée. Le libre-échange permet de se fournir des matières premières, même les plus stratégiques, sur le marché mondial. La décolonisation a remplacé la domination politique par la domination économique. Les armées de conquête ont été progressivement remplacées par des armées de projection permettant non plus d'occuper de nouveaux territoires, mais de sauvegarder ponctuellement ses intérêts dans un monde constitué d'états souverains. L'arme nucléaire a rendu les frontières des puissances européennes inviolables et un système de garanties reciproques a étendu cette inviolabilité à l'ensemble du continent.

 

La "pax européenne" de l'après-guerre froide arrive même aujourd'hui à sa dernière extrémité: la scission des Etats. Il y a un siècle les peuples tendaient à s'agréger dans des états aussi puissants que possible pour des questions de protection mutuelle, et dans ces unions les provinces les plus riches acceptaient de payer pour les plus pauvres pour avoir cet avantage stratégique. Aujourd'hui, avec l'inviolabilité des frontières, cet intérêt a disparu. Les régions riches ont au contraire tout intérêt à faire scission et ne plus contribuer à une solidarité nationale qui se joue avec d'autres plus pauvres qu'eux. Etre petit n'est plus un désavantage, au contraire, cela permet de concentrer les avantages - la richesse en matières premières, en matière grise, une position géographique privilégiée - et de laisser à d'autres les problèmes. La puissance des mouvements centrifuges dans plusieurs pays européens en est la parfaite illustration: la Catalogne et le Pays Basque en Espagne, l'Ecosse au Royaume Uni, la Slovenie par rapport à la Yougoslavie, la Flandre en Belgique. Et à chaque fois, ce sont les riches, et non les pauvres qui veulent partir.

 

Ce n'est donc pas l'Union Européenne qui empêche la guerre entre états européens. La guerre a disparu tout simplement parce que personne n'y a intérêt. Aujourd'hui, loin de vouloir conquérir de nouveaux territoires, certains pays se débarrasseraient bien volontiers de certaines provinces pauvres qui font figure de canards boiteux. Cela ne veut pas dire que les états ne cherchent plus la puissance. Tout simplement, les règles du jeu ont changé: la guerre avec des canons et des fusils est devenue trop chère, et trop inadaptée aux nouveaux objectifs stratégiques. Pourquoi aller bombarder les villes de son voisin quand on peut avec d'autres outils s'approprier sa richesse ? "L'amitié franco-allemande" avec laquelle on nous bassine depuis des années n'est qu'une fantaisie pour bisounours: entre les Etats, il n'y a pas d'amitié qui vaille, il n'y a que des intérêts. Aussi longtemps que l'Allemagne était candidate à la réadmission dans l'espèce humaine après les dérapages de la dernière guerre, elle s'est tenue à carreau et fait preuve d'humilité. Mais dès lors que la réadmission fut prononcée dans les années 1990, elle a recommencé à se comporter en puissance dominante, cherchant à s'imposer au reste de l'Europe. Et elle a réussi en grande partie grâce à la naïveté de la classe politique française, et notamment de la frange anti-gaulliste nourrie dans le mythe de la construction européenne dont Mitterrand fut le paradigme. Maastricht fut le Munich de Mitterrand: pour "sauver la paix", on a donné à l'Allemagne la domination de l'Europe à travers le "marché unique" et un modèle monétaire construit à l'image de la Bundesbank. Un modèle qui a permis à l'Allemagne de dominer progressivement l'économie européenne et de "pomper" la richesse des autres en générant des excédents commerciaux.

 

L'Allemagne avec l'Euro aura réussi ce que Hitler avait rêvé mais n'avait pu accomplir: laver l'affront de la défaite et faire de l'Allemagne la puissance dominante de l'Europe, dictant sa loi au reste du continent. Le ratification par le parlement français du TSCG et le vote de la loi organique qui le transcrit dans le droit budgétaire français est peut-être la meilleure illustration: désormais, le débat budgétaire français sera posé non pas en termes de moyens de l'action publique - comme ce fut le cas depuis que la République existe - mais en termes d'équilibre budgétaire comme c'est la tradition en Allemagne. Derrière les arguments de bon sens genre "on ne peut dépenser plus qu'on gagne" et autres théories qui oublient que le budget d'un Etat ne se gère pas comme le budget d'un ménage, on cache une capitulation politique et intellectuelle: nous sommes soumis à un arrangement institutionnel qui est aux antipodes de la tradition politique française qui fut toujours celle qui veut qu'on se donne les moyens de ses ambitions, et non l'inverse. De Gaulle fut grand parce qu'il n'écouta pas tous ces pisse-vinaigre que répétaient que la France n'avait plus les moyens d'avoir de grandes ambitions. Il fut grand parce qu'il s'est donné les moyens de ses ambitions, quitte à sacrifier les rentiers sur l'autel d'un projet collectif. Nos dirigeants actuels, de Sarkozy à Hollande, sont petits parce qu'ils ne sont pas capables de définir une ligne et de sacrifier l'accessoire pour la suivre.

 

La seule chose qui me console, c'est de savoir que les constructions juridiques finissent toujours par s'incliner devant les réalités. Mongénéral avait dit un jour que "dans mille ans, il n'y aura plus d'URSS, mais il y aura toujours une Russie". Les faits lui ont donné raison. Le traité de Maastricht avait interdit les déficits dépassant 3% et les dettes publiques de plus de 60% du PIB. On sait ce qu'il en est devenu. Le traité de Lisbonne interdit à la BCE d'acheter la dette des Etats, ce qu'elle fait pourtant depuis deux ans. Chaque fois que les eurobéats ont voulu faire de la politique contre les réalités, les réalités leur ont forcé la main. La mise en oeuvre du TSCG se révélera à mon avis assez vite impossible là où les traditions politiques ne correspondent pas au modèle qu'il sous-tend.

 

N'oublions pas que ces derniers temps le Prix Nobel de la Paix a été souvent accordé à des personnalités en fin de carrière, une manière de reconnaître leur mérite avant qu'ils n'entreprennent le grand voyage d'où personne ne revient. Plaise aux dieux que ce soit aussi le cas pour l'Union Européenne...

 

Descartes

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