Philippe Ier (1060-1108), le mal-aimé - par Nationaliste Jacobin

  • Par arsin
  • Le 28/11/2012
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Par Nationaliste Jacobin, sur son blog

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Une histoire de France ne saurait faire l’impasse sur la monarchie, à laquelle nous devons tant. Et à qui nous devons avant tout l’Etat, qui est un des fondements de l’identité française quoi qu’en disent les libéraux et les libertaires, et aussi le territoire national tel que nous le connaissons. La monarchie a également, il faut le dire, jeté les bases de la culture nationale, à travers le mécénat artistique, le souci de la langue (de l’Edit de Villers-Cotterêts à la création de l’Académie française), etc. Nous aurons l’occasion d’aborder toutes ces questions. Mais cet article sera consacré à une époque plus sombre, méconnue, à savoir le Moyen Âge. Non point le brillant siècle de Saint Louis, ni la période malheureuse de la Guerre de Cent ans qui vit le sentiment national se renforcer dans les épreuves. Non, nous allons évoquer le XI° siècle, le cœur de l’âge féodal, l’époque des seigneurs fiers et arrogants, et des rois faibles… encore que, nous verrons qu’il y a matière à nuancer.

 


 

Une chose frappe lorsqu’on contemple avec attention la galerie des rois de France : une fois débarrassé de l’historiographie manichéenne de la III° République, souvent savoureuse et truculente à lire avec ses portraits de « bons » et de « mauvais » rois, mais en partie fausse, on s’aperçoit que l’immense majorité des monarques de notre pays a été à la hauteur de sa tâche. Rares sont ceux qui ont réellement démérité, hormis les derniers, à mon avis. Beaucoup de rois, dans des conditions difficiles, ont réalisé ce tour de force de maintenir la royauté et avec elle l’idée d’unité du royaume et d’Etat, prélude nécessaire à la naissance d’une nation. Aujourd’hui, nous jugeons sévèrement un certain nombre de ces monarques, parce que nous cédons à deux travers : d’abord, nous les comparons à d’autres souverains plus brillants, en oubliant que les circonstances ont considérablement varié entre deux règnes, même chronologiquement proches ; ensuite, nous connaissons la suite, et à cause de cela, nous méprisons les figures qui n’ont pas su faire étalage d’une grandeur flattant notre orgueil national (car nous, Français, sommes assez orgueilleux, et j’ai la faiblesse de croire que nous n’avons pas complètement tort eu égard à notre passé…). Ainsi, on regarde ce que tel roi a perdu ou n’a pas su prendre, par rapport à son prédécesseur ou à son successeur. Ce faisant, nous ne voyons pas toujours ce qu’il a réussi à transmettre, au prix parfois d’efforts admirables. La réussite d’Henri IV ne s’explique pas sans l’énergie d’Henri III pour préserver le royaume au moment des guerres de religion. De la même façon, les succès de Philippe Auguste ne se comprennent pas sans le patient travail des premiers Capétiens ses prédécesseurs.

 

Ces premiers Capétiens n’ont globalement pas bonne presse. Pour beaucoup, la dynastie commence réellement avec Louis VI le Gros (1108-1137) avant de connaître son essor spectaculaire à partir de Philippe Auguste (1180-1223) et sa victoire de Bouvines l’an de grâce 1214. Ces deux rois méritent leur gloire et, pour Philippe, le titre d’ « Auguste » n’est point usurpé. Mais ils éclipsent de manière un peu injuste leurs prédécesseurs immédiats. D’ailleurs, à force d’écrire « Philippe Auguste », on a presque fini par oublier qu’il était simplement à l’origine Philippe II, et que par conséquent, il y avait eu un Philippe 1er. Ce dernier étant l’arrière-grand-père de Philippe Auguste, c’est-à-dire le père de Louis VI, premier Capétien ayant mérité de sortir de l’anonymat. On a parlé de « miracle capétien ». Ce miracle a été permis par les premiers rois de cette Maison qui, contrairement à ce qu’on lit trop souvent, ne se sont pas contentés de régner, de durer et de transmettre. Ils ont mené une politique cohérente dans un contexte difficile, ils ont eu des ambitions, et pas toujours les moyens de les réaliser, ils ont en tout cas préparé le terrain pour les suivants. Et ajoutons : ils l’ont très bien préparé. Avec Philippe 1er, nous sommes au cœur de cette préparation de l’avenir.

 

Parmi tous les premiers Capétiens, déjà peu reluisants dans l’ensemble, Philippe 1er est véritablement le mal-aimé. Il détient pourtant l’un des plus longs règnes de l’histoire de France : quarante-huit années, plus que Philippe Auguste ou Saint Louis. Seuls Louis XIV et Louis XV battront ce record ! Petit, lorsque je feuilletais de vieux ouvrages d’histoire ou des encyclopédies, j’étais intrigué par ce roi qui paraissait concentrer en lui tous les défauts : nul sur le champ de bataille, s’abaissant au pillage sur ses propres terres, enlevant la femme d’un vassal pour l’épouser. Couard, violent et libidineux : tel apparaissait Philippe, premier du nom. Ce que l’on retenait de lui, essentiellement, se résumait à sa défaite mémorable face à Hugues du Puiset, insignifiant seigneur beauceron, et l’excommunication pour bigamie, adultère et inceste à la fin du règne. Et peu importe que l’Auguste Philippe II ait été tout près d’être excommunié… Par ailleurs, les historiens se plaisaient à souligner que ce roi indigne et ridicule « n’avait pas pris part à la Croisade, première du genre » (mais… aucun roi ne prit part à la première Croisade) et qu’il « n’avait pu empêcher la création de l’Etat anglo-normand » puisque l’épopée de Guillaume le Conquérant se déroule durant le règne de Philippe. Pour un peu, le pauvre Philippe passait pour responsable, du fait de sa faiblesse, de l’affrontement pluriséculaire qui allait opposer, dans un dramatique face-à-face, le roi de France et le roi d’Angleterre, puis les nations françaises et anglaises, les « meilleures ennemies » du monde. Tout cela ne résiste pas à l’examen sérieux des faits. Nous verrons que Philippe 1er a fait de son mieux pour agrandir le domaine royal, non sans succès, qu’il a contenu, pas si mal que cela, la jeune puissance anglo-normande et que ses prétendues frasques conjugales méritent sans doute d’être nuancées. Par ailleurs, un événement intéressant de la fin du règne tend à prouver que le prestige de ce roi de France en Occident était plus important qu’on le croit souvent.

 

Philippe est né en 1052. Il est le fils aîné du roi Henri 1er et de son épouse, la reine Anne, dite de Kiev, puisqu’elle est la fille du prince de Kiev Iaroslav le Sage et d’une princesse suédoise. Philippe a donc des ascendances franques par son père, slaves et varègues par sa mère (la dynastie de Kiev étant d’origine scandinave). Anne est l’une des rares reines de France originaires d’Europe de l’Est, et surtout cette union surprend à une époque où les rois de France choisissaient plutôt leurs épouses dans des familles apparentées issues de l’aristocratie carolingienne, voire de la famille carolingienne elle-même, car le prestige du sang de Charlemagne est demeuré intact malgré l’abaissement de ses successeurs (qui ne doit pas cependant être exagéré). Henri meurt en 1060, après 29 ans de règne. Philippe devient donc le quatrième Capétien direct. Il est sacré et couronné roi des Francs (rex Francorum) à Reims dès 1059, du vivant de son père. La royauté reste théoriquement élective, et, jusqu’à Philippe Auguste, chaque Capétien prend soin de faire sacrer son successeur avant de mourir. Comme à cette époque, la tradition du sacre n’est pas encore bien formalisée, on assiste parfois à plusieurs couronnements. Ainsi, Philippe sera solennellement couronné une seconde fois en 1071 dans la cathédrale Notre-Dame de Laon, la vieille capitale carolingienne ayant conservé quelque prestige. Il semblerait qu’Anne de Kiev soit à l’origine de l’introduction du nom (grec) « Philippe » dans la dynastie française, peut-être en relation avec son christianisme de rite byzantin venu de Constantinople.

 

Le premier problème du règne tient à l’âge de Philippe à son avènement : c’est un enfant de huit ans. Il n’y a pas eu de régence depuis le début de la dynastie capétienne, et ces périodes sont toujours périlleuses pour une monarchie (on le verra encore sous Louis XIV). Celle de Philippe se passe plutôt bien : le comte de Flandre Baudoin V et l’archevêque de Reims veillent sur les intérêts du jeune monarque, ainsi que sa mère Anne, avant son remariage en 1063 avec Raoul, comte d’Amiens, de Valois et de Vexin. En 1066, l’année où Guillaume le Conquérant gagne le trône d’Angleterre à Hastings, la régence prend fin et Philippe devient roi de plein exercice. Quelle autorité exerce-t-il ? On s’est longtemps mépris sur le pouvoir réel des rois aux X° et XI° siècles. Les derniers Carolingiens et les premiers Capétiens furent décrits comme des rois faibles, dominés voire méprisés par leurs grands vassaux et même parfois par leurs petits. Et pour preuve, on montrait toujours de belles cartes représentant le fameux « domaine royal », ridiculement exigu en comparaison des belles principautés de Normandie, d’Anjou ou de Blois-Champagne pour s’en tenir au nord du royaume. Mais le pouvoir féodal, on le sait à présent, se cartographie très difficilement car il est un enchevêtrement complexe de droits (parfois partagés), de sujétions, de possessions foncières. Mais la seule « propriété » d’un comté, par exemple, ne signifie pas grand-chose : le comte peut être directement propriétaire d’un nombre plus ou moins grand de domaines, il peut plus ou moins contrôler la fidélité du réseau vassalique.

 

Penchons-nous un instant sur le domaine royal tel que Philippe en hérite en 1060 : il comprend les comtés (ou pagi) d’Orléans, de Melun (séjour préféré d’Henri et de Philippe lui-même), de Paris, de Senlis, de Poissy, d’Etampes, de Dreux, de Sens et le palais (c’est-à-dire une résidence, ainsi que les terres et forêts environnantes) de Compiègne, hérité des Carolingiens. L’ancien domaine carolingien d’Attigny, en Champagne, fait peut-être aussi partie du lot. Ce n’est pas si mal. Beaucoup de ces comtés s’étendent sur des contrées fertiles, à une époque où l’agriculture est la principale source de prospérité. Ce sont aussi des régions relativement peuplées, avec des villes et de nombreux bourgs ruraux. Bien sûr, le roi possède des domaines en propre, des villae selon la terminologie de l’époque, qu’il gère souvent avec grand soin. Les premiers Capétiens ne sont pas si mal lotis qu’on a bien voulu le dire. Il est évident que Philippe 1er n’hérite pas de la puissance dont disposeront plus tard un Saint Louis ou un Philippe IV le Bel, mais ce n’est pas si mal. D’autant que l’autorité du roi ne s’arrête pas, loin s’en faut, à ce domaine. Le roi est pour ainsi dire le chef du clergé national. Dans chaque cité, à cette époque, l’évêque est un homme qui compte. Il possède des terres, des villages, des vassaux, et il n’est pas rare qu’il fasse jeu égal avec le comte du lieu, dont il est fréquemment un rival. Or les membres du clergé restent pour beaucoup attachés à la conception de la monarchie théorisée sous les Carolingiens. Les évêques sont globalement plus fidèles au roi (qui a d’ailleurs le droit d’intervenir dans un certain nombre d’élections épiscopales) et leur soutien n’est pas uniquement spirituel : le cas échéant, ils fournissent à l’ost (armée) royal les contingents de leur milice épiscopale. Certains prélats sont très puissants : l’évêque de Laon contrôle le comté sans rival laïc, l’archevêque de Reims règne sur une petite principauté, comme les évêques de Châlons, de Noyon et de Beauvais. Or le roi est chez lui à Laon ou à Reims, sièges épiscopaux prestigieux et soutiens traditionnels de la monarchie. Le roi exerce aussi un contrôle sur certaines abbayes. Enfin, il faut s’intéresser aux réseaux tissés par les rois, dans cette société où la parenté est très importante. Robert, frère d’Henri 1er et par conséquent oncle de Philippe, est duc de Bourgogne. Son beau-père, second mari de sa mère, est, on l’a dit, comte d’Amiens, de Valois et de Vexin. Son frère Hugues sera par mariage comte de Vermandois et de Valois. Le régent Baudouin V de Flandres est l’oncle par alliance du jeune roi.

 

Il ne faut pas imaginer les premiers Capétiens comme de pauvres souverains isolés, entourés d’ennemis, au contraire : tous les grands seigneurs du Nord de la France sont leurs cousins. Certes, le lien de parenté n’est pas un gage systématique de fidélité et de bonne entente, mais il a un avantage : parmi tous les princes du royaume, le roi est presque toujours sûr d’en trouver un qui acceptera de le soutenir. Les premiers Capétiens sont donc relativement riches, en terres, en hommes, en relations. La preuve de cette richesse réside dans leur activité de construction : à Melun, à Poissy, à Etampes, les rois du XI° siècle bâtissent châteaux et églises dont il ne reste, il est vrai, souvent rien. La raison pour laquelle ces premiers Capétiens nous paraissent faibles, c’est qu’en effet, les plus puissants de leurs vassaux ont une richesse et une puissance comparables à la leur, rarement très supérieures. Or, nous qui connaissons la suite, nous trouvons normal que le roi dispose d’une écrasante suprématie sur les autres princes, comme ce sera le cas à partir du XIII° siècle. Aux X° et XI° siècles, les choses sont différentes. Le roi est plutôt le primo inter pares, le « premier parmi les pairs ».

 

Henri 1er a peu agrandi le domaine royal : tout juste a-t-il récupéré le comté de Sens suite à un traité conclu par son prédécesseur. Ayant reçu le duché de Bourgogne du vivant de son père Robert le Pieux, il fut contraint de le céder à son frère cadet Robert une fois devenu roi. Au contraire, Philippe 1er agrandit de manière notable le domaine. En 1068, d’abord, il récupère le vaste comté de Gâtinais, qui permet de relier le Sénonais, jusque-là coupé des autres possessions royales, à l’Orléanais et au pays de Melun. Cette acquisition survient lors d’une querelle de succession au sein de la Maison d’Anjou : en 1068, Foulque le Réchin évince son frère aîné, Geoffroy le Barbu, comte de Gâtinais depuis 1045 et comte d’Anjou et de Tours depuis 1060. Après plusieurs mois de conflit, Geoffroy est vaincu et emprisonné. Pour faire accepter cette usurpation, car il faut bien la nommer ainsi, Foulque cède le Gâtinais à Philippe, afin de conserver l’essentiel, c’est-à-dire l’Anjou et la Touraine. Profiter des querelles de succession, voilà une stratégie habile qui peut s’avérer très rentable… ou pas, comme Philippe va s’en apercevoir un peu plus tard. En Flandre, le fils aîné de Baudouin V, l’ancien régent, est mort jeune, laissant un enfant en bas-âge, Arnoul. Mais l’ambitieux Robert le Frison, fils cadet de Baudouin, entend spolier son neveu vers 1070. Philippe intervient en faveur du jeune Arnoul mais il a présumé de ses forces : il est vaincu à Cassel en 1072. Le jeune Arnoul est tué au combat, ce qui oblige Philippe à reconnaître Robert le Frison comme comte de Flandre. Mais le roi n’est pas complètement perdant : il épouse la nièce de Robert et récupère ainsi Montreuil, qui avait d’ailleurs appartenu aux Capétiens. En 1074, Philippe prend Corbie. En 1077 s’ouvre une nouvelle succession intéressante : celle des comtes d’Amiens, de Valois et de Vexin. Simon, le fils de Raoul (deuxième mari d’Anne de Kiev), se retire dans une abbaye. Philippe met la main sur Amiens et une partie du Vexin (le Vexin français) ce qui renforce ses positions face à la puissante Normandie voisine. Le Valois est attribué au comte de Vermandois… qui sera très bientôt Hugues, le frère de Philippe. Les Capétiens ont fait une bonne affaire. A la fin du règne, Philippe s’implante dans le Berry, en obtenant la vicomté de Bourges que lui engage le vicomte Eudes Harpin avant de partir pour l’Orient en 1101. Le vicomte revient mais a la bonne idée d’entrer dans les ordres… Le roi contrôle désormais Bourges, siège d’un très important archevêché, et ouvre des perspectives d’expansion vers le Massif Central et l’Aquitaine.

 

Reste le fameux échec du Puiset. Nous sommes en 1079 (ou en 1081 selon les sources). Philippe 1er se trouve à Etampes lorsqu’il apprend qu’Hugues, seigneur du Puiset, a maille à partir avec le clergé dont il pille allègrement les possessions. En bon roi, Philippe se doit de défendre les intérêts de l’Eglise. Il décide donc d’intervenir. Qui est ce Hugues du Puiset ? Ce n’est pas, comme on le lit parfois, un insignifiant seigneur. D’abord, Hugues a, durant la minorité de Philippe, usurpé le château du Puiset, qui était un château royal conquis par Henri 1er. Ensuite, Hugues est vicomte de Chartres. C’est en fait un puissant seigneur du Chartrain, qui d’ailleurs n’entretient pas de bonnes relations avec son suzerain le comte de Blois et de Chartres Thibaud III, ni avec l’évêque de Chartres qu’il n’hésitera pas à jeter dans un cachot. Philippe disposait peut-être de peu d’hommes, il a sans doute sous-estimé son adversaire, l’expédition a pu manquer de préparation, on ne sait. Il est certain en revanche que l’ost royal est mis en déroute par Hugues du Puiset. Ce n’est pas le premier échec d’un roi devant la forteresse d’un vassal (songeons à la mort peu glorieuse de Richard Cœur-de-Lion, pourtant modèle du roi-chevalier), ni le dernier. Mais cet échec-là aura pour Philippe des conséquences terribles : il deviendra le symbole de la faiblesse des premiers Capétiens, incapables de mettre au pas les petits seigneurs turbulents du domaine royal (alors qu’Hugues n’est pas vraiment un baron du domaine royal). Mais pour Philippe, il semble bien que l’échec soit politiquement insignifiant même si l’on conçoit que le roi se soit senti blessé dans son amour propre.

 

Les défaites de Cassel et du Puiset ne doivent pas faire oublier le bilan globalement positif de Philippe 1er. Il a agrandi le domaine royal plus qu’aucun de ses prédécesseurs (si l’on excepte la conquête de la Bourgogne par Robert le Pieux, mais qui est finalement attribuée à une branche cadette). Philippe jette les bases d’une administration royale qui recrute dans la petite noblesse. Plusieurs événements du règne montrent que le prestige de la monarchie est réel : Philippe préside à plusieurs reprises des assemblées de grands seigneurs laïcs et/ou ecclésiastiques, comme à Orléans en 1077 ; il obtient la présence de la grande majorité des prélats lors de son second mariage ; nombre d’évêques prennent sa défense lors de ses démêlés avec la papauté. Je voudrais finir par l’évocation d’un événement significatif : la venue de Bohémond de Tarente. Ce Normand de Sicile, héros de la première Croisade et fondateur de la principauté d’Antioche, vient en Occident chercher des renforts. Il est accueilli à la Cour du roi de France. Bohémond y épouse Constance, fille de Philippe, en 1106, et Cécile, une autre fille du roi, est promise à Tancrède, neveu de Bohémond, qui gouverne Antioche en son absence. Est-il possible que Bohémond ait conclu une telle alliance si la Maison capétienne était tenue en médiocre estime en Occident ? Quel aurait été l’intérêt du glorieux conquérant de s’unir à une dynastie méprisée ? Je crois, au contraire, que ces mariages témoignent du prestige qu’a su conserver à son trône le roi Philippe.

 

Contenir la puissante monarchie anglo-normande

La grande affaire du règne de Philippe 1er reste l’édification de la monarchie anglo-normande, dotée d’une puissance considérable. En 1066, Philippe sort de sa minorité, il serait donc malvenu de lui reprocher son inaction. C’est un tout jeune roi (14 ans) qui doit encore s’affirmer. De toute façon, la rapide victoire de Guillaume le Conquérant n’était pas forcément prévisible : la guerre aurait pu être longue et ruineuse pour la Normandie. Tout porte à croire que le roi de France a tout à fait conscience de la menace et il va déployer une importante activité pour la conjurer. L’annexion du Vexin n’est peut-être pas étrangère à cette volonté de se protéger des Anglo-normands. Surtout, Philippe 1er va inaugurer une politique qui sera poursuivie avec un rare bonheur par son arrière-petit-fils homonyme : exploiter les dissensions familiales de la monarchie anglaise. Philippe 1er a eu moins de chance que Philippe II, mais il avait vu juste. Au début du règne, cependant, les relations franco-normandes sont bonnes. Henri 1er a soutenu les ducs de Normandie en son temps. A Cassel, un contingent normand est présent, d’autant que la mère du jeune Arnoul n’est autre que la belle-sœur de Guillaume.

 

Mais rien ne va dans cette Maison anglo-normande. D’abord Robert Courteheuse, fils aîné du Conquérant, ronge son frein. Il finit par se révolter contre son royal géniteur. Philippe l’accueille à bras ouverts et lui confie la place de Gerberoy, d’où le bouillant héritier peut menacer le domaine paternel… ce qu’il ne manque pas de faire. A la fin des années 1070, Philippe inflige un échec militaire à Guillaume, qui manque d’être capturé et subit des pertes assez importantes. Succès notable que l’histoire a oublié. Le règlement de la succession du Conquérant, mort en 1087 en attaquant Mantes dans le Vexin français, a tout pour satisfaire le roi de France : l’héritage est divisé entre Robert Courteheuse, duc de Normandie, et Guillaume le Roux, roi d’Angleterre, fils cadet de Guillaume. Robert et son frère se querellent, puis se réconcilient. Le départ de Robert pour la Croisade en 1096 laisse Guillaume seul maître des possessions familiales, pour un temps. Philippe, occupé par ses démêlés avec l’Eglise, doit résister aux attaques de Guillaume en Vexin, une région qui cristallise la rivalité des deux dynasties. Guillaume le Roux meurt en 1100, laissant le trône à Henri Beauclerc, troisième fils du Conquérant. La même année, Robert Courteheuse est de retour et reprend sa Normandie. En 1106, Robert et Henri se retrouvent sur un champ de bataille à Tinchebray. Robert est vaincu, il se rend et est emprisonné. Henri réunifie les possessions anglo-normandes. Un nouvel adversaire de taille s’affirme donc. Il appartiendra cependant à Louis VI, le fils de Philippe, de l’affronter. Philippe 1er a finalement profité des querelles dynastiques, et malgré les fréquentes incursions normandes, il a tenu le Vexin français.

 

Le deuxième mariage de Philippe : rivalité entre le roi et une partie de l’Eglise

Nous abordons là la principale raison pour laquelle Philippe 1er est tristement célèbre pour tout amateur de la France médiévale. Ses aventures conjugales ont noirci son image aux yeux de la postérité. En 1072, le jeune Philippe, après sa défaite de Cassel, épouse Berthe de Hollande, fille d’un premier lit de l’épouse de Robert le Frison. C’est une façon de sceller la réconciliation et de faire digérer au roi sa défaite. Berthe apporte la seigneurie de Montreuil en dot. Ce mariage dure une vingtaine d’années. Après six années de stérilité, naissent enfin des enfants dont deux survivent : Constance dont on a parlé et Louis (le futur Louis VI). En 1092, Philippe rompt son union et enferme Berthe à Montreuil. Puis il se cherche une autre épouse et la trouve en la personne de Bertrade de Montfort, femme de Foulque le Réchin dont on a parlé. Philippe l’épouse. Il est excommunié pour avoir renvoyé sa femme Berthe (qui meurt en 1093) et épousé une cousine, Bertrade, ce qui est un inceste aux yeux de l’Eglise. L’excommunication ne sera levé qu’en 1104, après que Philippe et Bertrade aient fait amende honorable à Beaugency, devant un concile d’évêques. Voilà les faits. Comment les interpréter ?

 

Longtemps, les historiens ont suivi leurs sources, c’est-à-dire les auteurs issus du clergé. Et que nous disaient-ils ? Que Philippe, homme porté sur la luxure, le vice et le plaisir charnel, bref un nouveau Sardanapale, aperçoit un beau jour Bertrade, femme du comte d’Anjou. Aussitôt il brûle d’amour pour elle (certaines sources prétendent que cette tentatrice le séduit), la fait enlever nuitamment et la prend pour femme, au mépris de la loi divine. Des années durant, Philippe souille son royaume en entretenant cette relation impure, en persistant dans cette union invalide. Ce serait par honte de ses fautes que Philippe aurait refusé d’être inhumé à Saint-Denis pour être enterré à Saint-Benoît-sur-Loire. Voilà la version officielle, celle transmise par les chroniqueurs ecclésiastiques.

 

Georges Duby, dans un passage admirable, propose une autre lecture de l’événement. Sur la répudiation de Berthe, d’abord. En 1092, il est clair que la reine n’aura pas d’autres enfants. Or la lignée capétienne reste fragile, elle repose toute entière sur les fragiles épaules du jeune Louis, fils unique du roi. Cet enfant peut disparaître. Philippe en a conscience. Par ailleurs, Berthe était une proche cousine, leur union pouvait tomber sous le coup de l’inceste. Philippe choisit Bertrade de Montfort. Duby émet l’hypothèse que Foulque d’Anjou consent à cette union, puisqu’il ne manifestera sa désapprobation que bien tardivement… et sous la pression du clergé. Philippe veut un mariage légitime, en grande pompe, des noces royales auxquelles sont conviés tous les prélats du Nord du royaume. Philippe agit donc en roi. Si la passion seule l’avait guidé, il pouvait faire de Bertrade une maîtresse, une favorite, et lui faire des bâtards. Or Philippe veut l’épouser, sans doute parce qu’il veut des héritiers légitimes, qui puissent lui succéder si un malheur arrive à Louis. Les principaux évêques du Nord se rendent au mariage, qui est béni par leur collègue de Senlis. Sauf un : Yves de Chartres. Lui seul met en doute la validité de cette union. Les archevêques de Reims et de Sens, de hauts dignitaires de l’épiscopat français, n’ont rien trouvé à redire à cette union. Duby développe l’idée que, non seulement Philippe ne se croyait pas coupable, mais une bonne partie du clergé le soutenait. Seulement voilà, Yves de Chartres ne lâche pas l’affaire et la porte devant le pape. Justement Urbain II est à Clermont en 1095, pour prêcher la Croisade. Urbain est un pape de la réforme grégorienne, un pontife qui entend faire plier les princes de la Terre devant sa triple tiare. Après 1093 et la mort de Berthe, on ne peut plus reprocher à Philippe sa bigamie, ni l’adultère. Il semble que l’Eglise ait fait pression sur Foulque le Réchin pour qu’il revienne sur sa séparation d’avec Bertrade (alors qu’il lui avait cherché une remplaçante…). Dès lors, un bras de fer s’engage entre le clergé favorable à Philippe et les partisans du pape et de la réforme grégorienne. L’enjeu est le suivant : qui dirige l’épiscopat de France ? Le roi, selon la tradition carolingienne, ou le pape selon l’idéologie grégorienne ? Les partisans de la réforme lancent une grande campagne contre le roi et tâchent de retourner le clergé contre Philippe.

 

Or Philippe résiste. Jusqu’en 1106, il investit les évêques et reçoit leur hommage, car c’est pour lui un pouvoir important. Le fait qu’il ait tenu à ce mariage contredit en partie les accusations portées contre lui : s’il avait été uniquement guidé par la concupiscence et la volupté, il lui suffisait, répétons-le, de garder Bertrade comme simple concubine. Par ailleurs Bertrade est de la Maison de Montfort, qui tient une place importante non loin de la Normandie, entre Poissy et Dreux. L’alliance avec cette famille a une logique. Philippe se défend : en 1094, il réunit un concile à Reims. Les archevêques de Reims et de Sens sont là, à nouveau. Ils confirment le mariage royal et, agacés du zèle de leur collègue de Chartres, songent à le juger. Cette affaire n’est donc pas un conflit entre un roi libidineux et une opinion publique scandalisée. C’est une lutte politique entre le roi, une partie de l’épiscopat qui le soutient d’un côté, et la papauté avec le clergé acquis à la réforme grégorienne de l’autre. Le concile d’Autun riposte en excommuniant le roi le 15 octobre 1094. Le concile de Reims est tenu pour nul. Il faut faire comprendre au roi de France qui commande ici-bas. En 1096, Philippe fait mine de se soumettre, mais on constate bientôt qu’il conserve Bertrade à ses côtés. En 1099, l’année ou les Croisés prennent Jérusalem, Philippe est à nouveau excommunié par un concile réuni à Poitiers. Puis la querelle retombe. En 1105, en habit de pénitents, pieds nus, le roi, après avoir entendu le message du pape, prête serment de ne plus avoir de relation avec Bertrade. Le roi s’est incliné, c’est assez. L’année suivante, ironie de l’histoire, Philippe et Bertrade se rendent à Angers où Foulque les accueille chaleureusement… Revirement inhérent au jeu politique.

 

Philippe meurt en 1108 au château de Melun où il résidait fréquemment, libéré de tout anathème et sans doute rassuré sur le salut de son âme. Il peut partir en paix : la succession est garantie. Louis, déjà associé au trône depuis une dizaine d’années, est de santé robuste. Il a l’étoffe d’un roi. Philippe laisse un domaine royal encore fragile, mais agrandi et déjà en phase de consolidation.

 

Conclusion

Philippe 1er, suivant l’image qu’on se fait de la monarchie, n’est pas un grand roi : il n’a pas bâti de monument à sa gloire, et il n’a pas remporté de grande victoire, bien qu’étant le premier Capétien dont l’adoubement est signalé. On ne l’a pas vu, lors de la Croisade, s’en aller jouer le paladin en Orient (cela étant, les Croisades ont rarement réussi aux Capétiens…). Mais Philippe a été, je le crois, un bon chef d’Etat, parce qu’il a préparé l’avenir. Son long règne n’est pas insignifiant. Malgré les échecs et les difficultés, le « miracle » capétien est en gestation. Et Philippe n’y est pas étranger. C’est pourquoi il mérite, comme roi, une certaine réhabilitation. Ajoutons qu’il a très convenablement formé son héritier, preuve qu’il avait une conception juste du « métier de roi ».

 

En fait, Philippe a été doublement victime de l’historiographie. D’abord, dans les chroniques de ses ennemis, il est naturellement présenté sous un jour très défavorable. Or beaucoup de grands chroniqueurs de la période sont anglo-normands, comme Ordéric Vital. Philippe, lui, n’a pas eu de panégyriste. En second lieu, Philippe est victime de son propre successeur, ou plutôt du biographe et ami de ce dernier, l’abbé Suger de Saint-Denis. D’une part, Philippe ne s’entendait manifestement guère avec les moines de Saint-Denis, où il ne fut pas enterré, et d’autre part Suger, selon un procédé habituel, rehausse le prestige de son héros, Louis VI, en discréditant son prédécesseur. Pourtant, en y regardant de plus près, Philippe ne s’est pas illustré par une plus grande immoralité que d’autres membres de la dynastie. Son grand-père, Robert II, dit pourtant « le Pieux », a eu les mêmes problèmes que Philippe, et a manqué de peu l’excommunication. Philippe Auguste de même. Quant aux défaites militaires, Philippe 1er n’en a pas le monopole : son fils Louis VI ne connut pas que des succès, même si Suger, habilement, sut gommer leurs conséquences. Il est d’ailleurs intéressant de noter que Louis VI et Louis VII ont moins agrandi le domaine royal que Philippe, qui, du coup, se trouve être le plus important « conquérant » capétien avant Philippe Auguste.

 

Bibliographie :

Barthélémy, Dominique, Nouvelle Histoire des Capétiens 987-1214, Seuil, 2012

Cet ouvrage tout juste sorti propose une intéressante réévaluation du règne des premiers Capétiens, et notamment de Philippe 1er (pp.246-252)

 

Duby, Georges, Le Chevalier, la femme et le prêtre, Hachette Pluriel, 1981

L’introduction (pp.7-22) propose une passionnante relecture de l’excommunication du roi et des conflits politiques sous-jacents. Ou comment l’Eglise savait se montrée tortueuse et machiavélique…

 

Guyotjeannin, Olivier, Atlas de l’histoire de France IX°-XV° siècle, Autrement, 2005

Excellent ouvrage qui propose des cartes assez fines du domaine royal et de ses environs au XI° siècle (notamment pp.22 & 24)

 

Mazel, Florian, 888-1180 : Féodalités, tome 2 de l’Histoire de France sous la direction de Joël Cornette, Belin, 2010

La dernière grosse histoire de France encyclopédique (13 volumes de 600 à 800 pages chacun), agréable à lire bien qu’elle reste thématique et généraliste ; Philippe 1er y reste victime de son image traditionnelle, assez négative



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