Pour Cédric Labrousse, la révolution syrienne est terminée

  • Par arsin
  • Le 06/08/2013
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Commentaire de Pablito Waal : nous avions déjà cité Cédric Labrousse pour son travail (conséquent) dans La Chronique du Printemps Arabe. Son article publié sur Slate.fr en tant que tribune signifie non pas que Bashar al-Assad aurait déjà gagné la guerre (loin de là, et en témoigne les récentes victoires rebelles à Inkhil, Menagh, leur progression à Deraa ou Idlib, ou encore l'échec flagrant de l'opération "Tempête du Nord" par laquelle le régime pensait reprendre Alep). Mais les forces de l'opposition syrienne, partagées entre ASL, jihadistes, autonomistes kurdes, etc... ne représenteraient plus que de très loin les motivations du soulèvement du printemps 2011. Pour C. Labrousse, la Guerre de Syrie a remplacé la révolution syrienne.

Par Cédric Labrousse, sur Slate.fr et sur La Chronique du Printemps Arabe.

Un membre de l'Armée syrienne libre, le 4 août 2013 à Alep. REUTERS/ Loubna Mrie
La Révolution syrienne telle que nommée ainsi ne se terminera pas à la fin de cette guerre. Elle a pris fin ces dernières semaines, sous nos yeux. Cet avis est très arbitraire, surtout de la part d'un étranger, mais il est de plus en plus partagé par des contacts locaux.

Oh, cela ne veut pas dire que le clan Assad a gagné, loin de là d'ailleurs, car alors qu'il reprend un quartier en ruines à Homs, il a perdu, dans un certain silence médiatique, de nouvelles villes comme Inkhil, Nawa, ou encore Mansourah (une banlieue d'Alep). Ce jugement est lié à des faits qui font que, tout simplement, il n'y a presque plus rien dans les événements actuels qui symbolise les demandes originelles et les premiers combats.

Ce 4 août, au moment où j'avais déjà débuté cet édito, j'ai appris que des contacts combattants au sein d'une petite katiba familiale avaient déposé les armes et ne participeraient pas aux batailles à venir dans la région de Jisr al-Choghour. Enième nouvelle de ce type. La raison? Désormais toujours la même:

«Nous ne combattons pas Assad pour ce qui arrive derrière...»

Quand on a travaillé pendant plus de deux ans sur ce moment formidable de l'histoire du monde arabo-islamique, qu’on l’a suivi, il y a forcément un profond sentiment de respect envers ces Syriens et Syriennes qui se sont levés, se lèvent et pour beaucoup tenteront encore de se lever.

Je parlais clairement de révolte syrienne et de révolution syrienne. Car le plus solide régime de ce monde arabo-islamique, celui du clan Assad en Syrie (avec celui des généraux égyptiens et celui des généraux algériens), était contesté, malgré la peur.

Je ne suis pas un de ces bobos français qui s'émerveillent de voir la laïcité un jour dans le monde arabe. Je m'en moque comme de ma première chemise, ce n'était et ce n'est pas là mon but d'étude et de suivi. Aux peuples de choisir leurs voies quand ils en ont la possibilité. Politiciens laïcs ou partisans de l'islam politique, un politicien restera toujours un politicien à mes yeux! Je n'ai donc jamais voulu prendre parti d'un débat qui ne me concerne pas!

Mais il y avait dans cette révolte des choses plus fortes, qui forçaient le respect: le droit à l'expression la plus claire, l'organisation de comités locaux, des journaux qui se passaient sous le manteau, des banderoles qui défiaient les balles en disant simplement «nous ne reculerons plus», l'idée d'une égalité certaine, et surtout, une volonté de gueuler contre ce monde où les grandes puissances n'avaient que très peu de différences entre elles lorsqu'il s'agissait de tels évènements...

Désormais, les militants révolutionnaires se font arrêter et emprisonner par centaines. Un jeune garçon qui dit un mot mal interprété, exécuté. Les journaux révolutionnaires, interdits de presse et de distribution. Les points de passage entre des quartiers loyalistes et révolutionnaires d'Alep ne sont même plus gérés par des Syriens pour certains, avec des restrictions toujours plus grandes.

Tout cela n'a pas lieu dans les zones loyalistes, non! Mais dans les zones normalement rebelles! Il y a bien des comités civils qui tentent de tenir l'originelle révolution avec ses slogans. Ils manifestent comme si tout ne faisait que commencer à nouveau, dans leurs villages, dans leurs quartiers, dans leurs rues. Comme si la révolte reprenait vie à chaque Vendredi de Colère.

A Alep, certains croient encore en un espoir devenu mirage. Mais tout a bien changé.

Des hommes venus des quatre coins du monde, en aucun cas pour répondre aux demandes de Syriens révoltés, imposent une terreur que même Celui dont il se revendique n'aurait jamais osé tolérer sur sa propre Oumma... Oh, ils sont malins! Distribution de bouteilles de gaz à Tall Abyad, de pain à Jarablous, de vivres en tout genre à Raqqa, organisations de festivités pour enfants à Alep. Une toile qui recouvre les exactions démultipliées qui en sont malheureusement venues à être plus médiatisées que les centaines de morts syriens, chaque mois, de la responsabilité des loyalistes et de leurs supplétifs étrangers. Alors qu'ils mettent en place un concours de mangeurs de glace pour enfants à Alep, deux autres membres de l'Etat islamique d'Irak et du Sham se font sauter sur un marché à majorité chiite à Bagdad, tuant autant d'enfants qu'il n'y en avait dans l'assistance à Alep devant leur jeu...

Certains combattent encore clairement pour la rébellion, et j'en connais, mais ces étrangers qui décidaient de mourir non pour leurs idées à eux, mais pour les Syriens et les idées des Syriens sont devenus une minorité...

Dans le même temps, la rébellion, qui devait progresser vers l'unité, a glissé vers les querelles puériles de personnes, de groupes politiques et de forces aux desseins non assumés. Au lieu de mettre de côté temporairement leurs divergences politiques, chacun a décidé de tenir ses positions. Rappelons-nous de ce moment pitoyable au Caire, en 2012, quand des Frères musulmans et des autonomistes kurdes en étaient venus aux mains alors qu'ils affrontent un même ennemi.

De grands chefs rebelles ont été tués et d'autres écartés... Abu Furat, Riad al-Asaad, Abdul Razzaq Tlass, Qassim Saaedine, Hussein Harmoush... et la liste est longue. Tous des déserteurs, tous des hommes de convictions, avec leurs défauts et mauvais actes pour certains, mais tous engagés avec une certaine idée de la révolte. Tous désormais réduits au silence ou à de simples interventions qui n'ont plus de poids... quand ils ne sont pas tout simplement morts, et souvent dans des conditions obscures.

Les ingérences internationales n'ont favorisé que ces actes de sabotage, divisant une rébellion déjà explosée. Je n'ai pas assez de doigts pour compter les forces en présence: l'Armée syrienne libre, le Front islamique syrien, le Front de libération de la Syrie islamique, le Front de l'authenticité et du développement, le Jabhat al Nusra, Ansar al-Khilafa, Ansar al-Sharia pour la Syrie, les forces kurdes diverses et variées, etc. Chacune avec ses soutiens respectifs.

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