Quand François Baroin réécrit l'Histoire - par Yohann Duval

  • Par arsin
  • Le 15/11/2012
  • Commentaires (0)

Par Yohann Duval, sur son blog

http://duvalyohann.over-blog.fr

"Journal de crise", le livre de François Baroin, a bénéficié d'une large couverture médiatique la semaine passée. L'ex-chiraquien a profité de cette occasion pour mettre en valeur son action à Bercy, qui aurait permis le "sauvetage de l'euro". Si cette affirmation a de quoi nous laisser dubitatifs, il y a en revanche une chose dont nous sommes désormais certains : l'ancien ministre a un extraordinaire talent lorsqu'il s'agit de réécrire l'Histoire.

 

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L'inflation, responsable de tous les maux

 

Vendredi 9 Novembre, Jean-Pierre Elkabbach recevait le maire de Troyes. Ce dernier nous livrait une performance dont il a le secret, toute en nuances, comme nous allons pouvoir le constater.

 

Après avoir vanté l'action d'Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy dans la crise, il a tenu à nous expliquer pourquoi les années qui viennent de s'écouler ont été des "années mémorables". Selon lui, nous devrions remercier les deux chefs d'État qui ont réussi à "sauver l'euro". À quoi avons-nous échappé ?

 


[écouter sur la page originale]
Merci Nicolas et Angela !

 

 

"L'explosion de l'euro, c'est le retour à notre monnaie, c'est une inflation à deux chiffres, c'est des désastres."


Ainsi, pour François Baroin, une inflation à deux chiffres serait une horreur absolue, le symbole d'un appauvrissement de notre pays, signalant l'arrivée imminente de "désastres". Mais que nous enseigne l'Histoire ? Qu'une inflation à deux chiffres n'est pas obligatoirement synonyme de catastrophe : pendant les trente glorieuses, la France a d'ailleurs connu des taux d'inflation bien plus élevés que ceux que nous connaissons aujourd'hui (16.3% en 1951, 11.9% en 1952 ou encore 15.2% en 1958, par exemple). De quoi conforter ceux qui considèrent que l'inflation et la croissance sont bien souvent "les deux faces d'une même picèe".

 

Quelques minutes plus tard, l'ancien ministre des finances poursuivait sur sa lancée :

 

 

 

L'hyperinflation responsable de l'arrivée des nazis ?

 

 

"Nous n'avons pas obtenu , c'est vrai, l'intervention de la Banque Centrale Européenne. L'Allemagne s'y est opposé. L'Allemagne n'a jamais oublié l'arrivée d'un pouvoir totalitaire liée à un surendettement et une surinflation."

 

Selon François Baroin, l'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne serait donc liée à une "surinflation". Il fait ici référence à l'épisode bien connu d'hyperinflation subie par la République de Weimar, l'un des événements les plus documentés et les plus commentés lorsqu'il s'agit d'étudier l'entre-deux-guerres. Chacun se souvient de ces images où l'on voyait des Allemands utiliser des brouettes de billets pour se faire payer ou acheter de quoi manger. Un symbole qui a de quoi frapper l'imaginaire collectif.

 

Problème : l'épisode d'hyperinflation n'a concerné que l'année 1923 et Adolf Hitler n'a accédé au pouvoir que 10 ans plus tard. Jusqu'au début des années 30, le NSDAP est resté un parti marginal (qui n'a obtenu, par exemple, que 2.6% en 1928). C'est au contraire la politique de déflation menée par le chancelier Brüning entre 1930 et 1932 (baisse des dépenses sociales et des salaires de la fonction publique, augmentation des impôts...), qui, en provoquant une explosion du taux de chômage, a favorisé la radicalisation politique du pays. La suite est connue de tous.

 

Tirer les leçons de l'Histoire peut parfois être utile, encore faut-il éviter les contresens. C'est peut-être trop demander, il est vrai, à quelqu'un qui se dit "gaulliste" mais qui ne se souvenait pas de la date anniversaire de la mort du Général...

 


Un "gaulliste" qui ne voit pas pourquoi le 9 Novembre est un jour particulier...

 

 

Sur l'euro, Marine Le Pen n'a pas le monopole du bon sens

 

Invité le lendemain de l'émission "On n'est pas couchés", François Baroin poursuivait sur la voie du déni de réalité, en refusant d'admettre que des économistes connus et des prix Nobel préconisaient un démontage ordonné de l'euro. Et il ne manquait pas l'occasion de verser une nouvelle fois dans le catastrophisme...

 

 


 

"L'autre solution, l'autre chemin (...) est un chemin mortel. Sur le plan économique, sur le plan social, sur le plan d'une certaine idée de la construction européenne et n'apportera que des faillites d'entreprises, que des désastres sociaux et peut-être même un peu de violence."


Chacun jugera de l'efficacité des décisions européennes prises ces dernières années pour "sauver l'euro". Nous nous contenterons de remarquer que cette politique a provoqué un taux de chômage jamais vu dans l'histoire de la monnaie unique, des tensions sociales dans tous les pays du Sud touchés par l'austérité, des violences ou des actes racistes, et même l'arrivée au parlement Grec de députés néo-nazis. Un succès éblouissant, n'en doutons pas ; inutile donc d'envisager d'autres options...

 

Nous noterons également l'utilisation de termes grandiloquents, qui masquent mal le manque d'arguments sérieux. "Entreprises en faillite", "repli sur soi", "chemin mortel"... il ne manque guère que les eaux des fleuves changées en sang ou les invasions de sauterelles pour compléter ce tableau apocalyptique. Pour conclure son intervention, il n'hésite d'ailleurs pas à ajouter quelques minutes plus tard que "la sortie de l'euro, c'est le projet du Front National et c'est la pire des choses qui puisse arriver". Comme Jacques Julliard (et bien d'autres !) avant lui, le chiraquien agite l'épouvantail frontiste pour couper court à tout débat.

 

Oui mais voilà : Marine Le Pen est loin d'être la seule à défendre la sortie de l'euro. Pas moins de quatre prix Nobel d'économie (Maurice Allais, Amartya Sen, Joseph Stiglitz et Paul Krugman), des économistes de renom comme Jacques Sapir ou Jean-Luc Gréau, des intellectuels comme Emmanuel Todd, mais aussi des hommes politiques de tous bords, tels que Jacques Nikonoff (membre fondateur d'ATTAC), Nicolas Dupont-Aignan ou Jean-Pierre Chevènement l'envisagent sans verser systématiquement dans la caricature.

 

Bien sûr, une telle solution ne serait pas la panacée. Serait-elle souhaitable ? Serait-elle moins coûteuse que les innombrables plans de sauvetage, garanties, traités et bricolages décidés depuis le début de la crise ? Ce sont des questions dont il faut débattre. Lancer des anathèmes ou annoncer l'apocalypse ne sont pas des manières dignes de discuter de sujets aussi importants. La droite sarkozyste et la gauche social-libérale seront-elles capables, un jour, d'aborder ce débat sans diaboliser leurs adversaires et sans travestir la réalité ?

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