Quelques réflexions sur l'économie de prédation - par Descartes

  • Par arsin
  • Le 18/04/2012
  • Commentaires (0)

Par Descartes, sur son blog

http://descartes.over-blog.fr

http://static2.editialis.fr/Images/Archives/AC/AC312/ThumbPara196913.jpg

L'idée de ce papier m'est venue en lisant l'article publié dans la section "Décryptages" du journal Le Monde et intitulée "Billion Dollar Babies". L'article en question aborde la personnalité de Kevin Systrom et Michael Krieger, 29 et 26 ans respectivement, co-fondateurs d'Instagram. La semaine dernière, ils ont revendu leur entreprise à Facebook pour une somme dépassant le milliard de dollars, un record pour une entreprise de quatre salariés exploitant un seul et unique produit: un logiciel pour téléphone portable permettant la retouche de photos et leur publication sur Internet.

 

L'article du Monde raconte la success story à l'américaine. Mais il oublie la question essentielle: qu'est ce qui fait que Instagram vaut plus d'un milliard de dollars sur le marché ? Pourquoi Facebook est prêt à dépenser une telle somme pour accéder aux droits d'un logiciel ? La réponse est pourtant connue: si Instagram vaut pour Facebook une telle somme, ce n'est pas parce que le logiciel en question est créateur de valeur, mais parce que son succès constituait pour Facebook une menace. En créant un réséau social alternatif, fondé sur le partage d'images, Instagram aurait peut-être pu un jour disputer à Facebook son monopole sur les réseaux sociaux. Facebook a préféré ne pas courir le risque.

 

Cette affaire est une parfaite illustration de ce qu'on pourrait appeller "économie de prédation". Le terme vient de la zoologie: on sépare d'un côté les herbivores, capables de transformer les végétaux et produire des protéines à partir d'eux, et les carnivores, qui sont incapables de faire cette transformation et qui se nourrissent de protéines animales produites par les herbivores. Les carnivores sont donc obligés de "prelèver" sur les troupeaux d'herbivores pour survivre. Par extension, on parle de "prédation" en économie lorsqu'un acteur ne produit aucune valeur et se contente de soustraire la valeur produite par d'autres.

 

Les exemples de prédation en économie sont nombreux. Dans la société féodale, par exemple, il était habituel que des seigneurs - ou des bandits - construisent des châteaux-forts de sorte de pouvoir contrôler une route commerciale. Cela permettait d'imposer aux voyageurs des droits de péage, droits qui n'étaient la contrepartie d'aucun service, mais une pure rente de position résultant du contrôle d'une voie de communication. Une autre forme courante de prédation est le racket: on donne de l'argent au racketteur non pas parce qu'il nous apporte de la valeur, mais parce qu'il nous menace d'en détruire.

 

Les "Billion Dollar Babies" dont parle Le Monde font partie d'une version plus subtile de prédateur. Facebook a payé non pas parce qu'Instagram lui apporte de la valeur, mais parce que laisser un concurrent dans la nature aurait pu lui en faire perdre. Il s'agissait pour Facebook de se débarrasser d'un concurrent qui aurait pu devenir dangereux avant qu'il ait pu faire des dégâts. Cette affaire montre par ailleurs que, contrairement aux fantasmes d'un certain nombre d'économistes "alternatifs", le "marché libre et non faussé" ne fait pas nécessairement les affaires des capitalistes: il est bien plus intéressant pour Facebook d'être seul sur le marché et de pouvoir imposer ses prix que de risquer de se trouver en concurrence avec d'autres acteurs et de voir les prix baisser. Facebook ne fait qu'appliquer une variante de la recette monopolistique qui fit la fortune de Microsoft. Mais là où Microsoft écrasait tous ceux qui pouvaient lui faire concurrence au risque de s'attirer les foudres des autorités de la concurrence, Facebook préfère les racheter et soigner ainsi sa réputation d'entreprise "sympa".

 

Le message que l'achat d'Instagram transmet est particulièrement négatif. Dans notre société "libérale avancée", la meilleure manière de faire de l'argent n'est pas d'inventer quelque chose qui soit utile aux gens, mais quelque chose qui fasse peur à quelqu'un. A quelqu'un de riche, de préférence, qui sera prêt à vous donner beaucoup d'argent pour que vous disparaissiez des écrans radar. Il y a autour de nous des milliers de jeunes médecins, de jeunes scientifiques, de jeunes artistes - mais aussi des ouvriers, des artisans, des professeurs et des infirmières - qui  apportent à l'humanité infiniment plus qu'un logiciel pour publier des photos sur Internet. Et leur vie de labeur ne leur rapportera pas le centième d'un milliard de dollars. A l'heure où l'on parle tant de revaloriser l'effort et le travail, il n'est pas inutile de le rappeler. Surtout au correspondant du Monde qui écrit en conclusion, avec un brin de nostalgie, que "Aux Etats-Unis, la culture de "la gagne" passe par le respect des vainqueurs".

 

Descartes

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

RETOUR A L'ACCUEIL

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×