2015, l'année de sang (2)

Suite de l'article de la veille

Secours migrants

Avril

                Vagues de sang

Environ un million de personnes ont tenté de franchir la Méditerranée soit illégalement, soit en tant que réfugiés (déposant donc des demandes d’asile) au cours de l’année 2015, se dirigeant principalement vers l’Europe du Nord et du Nord-Ouest. Trois mille périrent en mer, sans compter certains disparus dans des naufrages éventuels, dont on n’aurait nul témoin, mais probables. Le mois d’avril, avec plus de mille morts, fut le plus meurtrier.

Ce phénomène a d’abord un nom : celui des « migrants ». Cette appellation amalgame (ce qui est autorisé, ce coup-ci, faut-il croire) la grande majorité des migrants qui arrivent en Europe de façon totalement légale, au moins lors de leur arrivée, tant que leurs titres de séjour sont valables, et une minorité qui arrive sans titres. Minorité qui, certes, devient de plus en plus importante en cette année. Mais une minorité qui ne peut s’approprier le titre de « migrants ». En réalité, le seul nom valable pour désigner ce phénomène et les populations franchissant les frontières sans que les lois puissent les arrêter, même le temps d'étudier leurs demandes d'asile, serait celui de "migrants illégaux". 

Ce phénomène est aussi un débat. D’un côté, la simplicité : des gens meurent, nous devons les accueillir. De l’autre : on ne sait pas trop, les sondages sur l’accueil de ces invités surprise ne sont pas bons, certains de ces « migrants » seraient des délinquants potentiels, voire des intégristes religieux…mais le camp hostile à l’ouverture des frontières n’a pas de consensus sur une réponse pratique à adopter. A part celle, pas idiote si elle était appliquée, qui consisterait à accroître les moyens de Frontex pour intercepter les navires clandestins avant tout naufrage, et à pouvoir traiter sérieusement les demandes d’asile ou simplement renvoyer les partants au sud de la Méditerranée. Une solution à court terme, mais qui ne répond évidemment pas durablement au problème.

Car le problème est vaste, très vaste. Les Syriens et Libyens ne représentent pas la totalité, loin s’en faut, des « migrants ». Beaucoup viennent d’autres pays d’Afrique (Soudan, Soudan du Sud, Erythrée, Nigéria) ou du Moyen-Orient dans son acception large (jusqu’au Pakistan et à l’Afghanistan). Derrière la Syrie et la Libye, il y a le milliard d’habitants d’une Afrique noire instable, qui seront 2 milliards en milieu de siècle, peut-être le double à la fin du siècle. En même temps que se déchaîneront les probables conséquences du changement climatique tant déploré à l’occasion de la COP21 : désertification, sécheresses, mouvements de population en résultant. Ceux qui pensent que tout le mal vient de la mort de Kadhafi, et de ce qu' « on » (qui ?) n’a pas voulu laisser tranquille le pauvre Bashar, ne peuvent être plus loin de la réalité.

Ouvrir les frontières en grand n’est pas plus une solution que se lover sur le poing d’un agresseur n’est une méthode d’autodéfense. Tirer à vue sur les embarcations ne peut évidemment être imaginé – même si je viens de l’imaginer, au passage, et que je ne suis sans doute pas le seul. Frontex ne peut être qu’un filtre, pas une politique globale.

Cependant, endiguer le réchauffement climatique, mettre fin aux conflits du Moyen-Orient sont autant de solutions réelles…dont on aimerait bien voir le début du commencement. Des décennies seront nécessaires pour gérer les questions climatiques, et les conflits peuvent s’éteindre comme redémarrer de façon chaotique.

Que nous le voulions ou non, les solutions compassionnelles ou sécuritaires ne sont que du très court terme, et les solutions de long terme sont incertaines : il ne reste que des solutions de moyen terme, qui elles-mêmes nécessitent un investissement massif.

De quoi parle-je ? Une idée a priori farfelue d’un milliardaire égyptien mérite le détour : celui-ci proposa d’acheter une île italienne ou grecque pour en faire un refuge durable pour les réfugiés. Idée inapplicable ainsi formulée, car il n’y a pas d’île assez grande en Méditerranée pour accueillir une telle population.

Par contre, bâtir des cités d’accueil sur les côtes des continents de départ, notamment du principal d’entre eux, l’Afrique, devrait être une solution à considérer. Il ne s’agit pas de dessiner des camps de réfugiés, et d’aligner des centaines de milliers de tentes le long de plages où il n’y a actuellement rien de construit, et où personne ne veut aller sauf pour s’embarquer vers un ailleurs risqué. Il s’agit plutôt de s’inspirer de l’exemple donné par Hong Kong ou Singapour en Asie : des cités qui ont reçu une importante diaspora, en premier lieu de la proche Chine, et qui, bien situées sur des routes commerciales, sont devenues des exemples d’une Asie riche, voire, dans le cas de Hong Kong (mais pas vraiment de Singapour), d’un début d’exemple de Chine avec un fonctionnement démocratique-libéral. Et ces villes sont devenues des puissances économiques.

Certains rêveraient peut-être d’un « plan Marshall » sortant l’ensemble de l’Afrique de la pauvreté : j’aimerais que ce soit plausible. En attendant, les seuls exemples de pays pauvres devenus très riches au cours du dernier siècle concernent de petits territoires : outre les deux cités asiatiques précitées, on peut y mettre Israël et la Corée du Sud. Deux exemples qui ont en commun un fort investissement en sécurité, contexte oblige, en plus de l’effort majeur d’éducation au sein d'une population soudée autour de sa défense nationale. On a sans doute plus de chances de créer au sud de la Méditerranée des havres de réussite appuyés par des rangers que prétendre apporter la sécurité sur un continent quatre fois plus grand, et déjà deux fois plus peuplé que l’Europe, vieux continent où la paix globale fut un processus très long (et incertain comme le rappelle l'histoire récente des Balkans et de l'Ukraine).

Les Africains qui fuient leurs pays ont peut-être avant tout besoin d’autres destinations que l’Europe, dont les citoyens sont de plus en plus réticents à les recevoir, et de trouver des exemples d’Afrique économiquement enviables vers lesquels voter avec leurs pieds. Les Etats d’Europe devraient sérieusement envisager la création de telles cités, en louant leurs sites à des Etats africains, puis en y faisant les investissements d’infrastructures et de sécurité nécessaires.

Bien sûr, construire des aéroports, des ports, des universités et des technopôles n’empêchera ni le Sahel de devenir plus aride, ni des dictatures et des organisations fanatiques de se livrer des guerres interminables. Et tout cela n’a d’espoir de soulager la situation de l’Afrique que si les courbes de fécondité du Continent Noir s’affaissaient plus radicalement qu’elles ne le firent ces dernières années.

Mais la présence de sociétés développées et organisées, si possible démocratiques, même réduites à quelques métropoles, à côté d’Etats plus vastes et plus démunis, peut être un appui majeur pour réagir intelligemment à des catastrophes, politiques ou environnementales, et réguler les flux de populations sans en faire des objets de tensions intercontinentales.

Cette idée, si elle prenait corps, coûtera cher et prendra de nombreuses années. Mais ne rien faire exposera à des situations bien plus dramatiques et auxquelles il faudra répondre dans l’urgence – donc mal, et peut-être dans le sang.

Europe immigration migrants clandestins Méditerranée naufrages

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

RETOUR A L'ACCUEIL

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×