Sur les motivations des électeurs du Front National

L'article suivant est une réponse à une question posée sur Quora, qui portait sur les motivations des gens qui soutiennent le FN.

Je préfère dire ce qu’il me semble avoir compris des motivations générales des gens qui votent FN (ou autre parti nationaliste en Europe : UKIP, AfD, PvV…).

1) la motivation fondamentale de ces électeurs est la volonté de réduire l’immigration. C’est ce qui ressort généralement des sondages. D’où l’idée absurde que les électeurs FN “se tromperaient de colère”. Par rapport à ce qu’ils veulent, les électeurs frontistes font un vote parfaitement logique (et ils n’ont pas d’autres choix).

 

2) le vote FN (ou autres nationalistes en Europe) n’est que partiellement associé aux problèmes de chômage, crise, etc… Un exemple : l’Espagne, qui a vu le chômage remonter à plus de 20% au début des années 2010, n’a pas vu un parti nationaliste émerger depuis des décennies. De même, en Grèce, Aube Dorée, qui a tant fait jaser, n’a pas dépassé 10% des voix nationalement. Pour l’Espagne, l’explication usuelle est que le passé franquiste inhiberait le retour de la droite nationaliste. Explication très peu satisfaisante selon moi : l’Allemagne a un passé beaucoup plus lourd, et a néanmoins vu une forme de nationalisme - très différente de l’hitlérisme - fulgurer avec l’AfD. 

La véritable raison est que l’Espagne : 1) se vit psychologiquement toujours comme un pays d’émigration, alors qu’elle est en réalité devenue un pays d’immigration; 2) les 5 millions d’immigrés vivant en Espagne sont souvent latino-américains (un tiers) ou européens (un autre tiers). Bref, ce sont souvent des gens proches, ethniquement, des Espagnols : de type européen (les latinoaméricains qui émigrent sont souvent des Blancs), de tradition chrétienne, et s’hispanisant (linguistiquement) rapidement (ou étant déjà hispanophones de naissance). Seuls 20% des immigrés en Espagne viennent de pays musulmans (il y a 2–3% de musulmans dans ce pays, contre 7.5% en France en 2010 selon le Pew Research Center, et un point de plus sans doute aujourd’hui en France). La Grèce, si elle est un lieu de passage pour les “migrants”, n’est pas un pays où ils s’installent. A l’inverse, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France connaissent de forts mouvements d’immigration extra-européenne (du sous-continent indien, d’Afrique noire, des Caraïbes, du Maghreb, du Machrek), amenant avec eux des religions très différentes du christianisme européen (un peu l’hindouisme au Royaume-Uni, mais surtout l’Islam dans plusieurs pays). De toute évidence, c’est le changement (ressenti ou réel) de composition ethnique des pays européens qui explique l’émergence des partis anti-immigration, et pas ou peu le chômage ou la pauvreté - auquel cas il devrait sans doute déjà y avoir une “extrême-droite” (terme très flou, que je n’emploie pas d’habitude) au pouvoir à Madrid ou Athènes.

 

 

3) en France, les gens qui votent FN se sont souvent décidés bien avant d’avoir entendu précisément les arguments de ce parti et de Marine Le Pen. Une étude Ipsos montrait que, parmi les gens qui avaient choisi leur vote plusieurs mois avant le premier tour - donc avant que la campagne réelle ne commence -, 30% avaient choisi Marine Le Pen. Parmi ceux qui se sont décidés pendant la campagne, dans les dernières semaines, 10% seulement l’ont choisie. Autrement dit : le FN et Le Pen sont, en eux-mêmes, peu convaincants par leur rhétorique et leurs arguments. Mais il y a, au sein d’une partie non négligeable des Français, un rejet spontané de l’immigration massive. Qui n’est pas une invention des médias, ni le résultat de l’odieuse (ironie) rhétorique manipulatrice de la patronne du FN. Depuis des décennies, les sondages annoncent que plus de 50% des Français pensent qu’il y a trop d’étrangers dans le pays. Un sondage pan-européen de la Chatham House posait en 2016 la question : “voulez-vous l’arrêt TOTAL de l’immigration musulmane dans votre pays ?”. 60% de “Oui” en moyenne dans dix pays européens, 61% en France. Le FN est propulsé par cette tendance, mais il est peu capable de l’amplifier, par son incompétence (dirigeants peu crédibles, inspirant peu la confiance et l’impression de compétence, programme confus, aisance oratoire très incertaine…bref, tout ce qui a été condensé le 3 mai 2017 lors du débat).

4) Pour les gens qui s’opposent à l’immigration, il s’agit d’un sujet existentiel. Il y a une expression qui résume très bien ce sur quoi se focalisent les électeurs nationalistes, qui est “le Grand Remplacement”. Je ne m’étendrai pas sur la réalité ou non de ce phénomène - qui n’a jamais été défini de façon statistiquement testable, en tout cas pas par l’auteur de l’expression, Renaud Camus. La crainte qu’un jour, la majorité des habitants de ce pays ne soient plus les descendants des gens qui y vivaient déjà deux ou trois générations plus tôt - une génération valant 25 ou 30 ans - mais des immigrés ou descendants d’immigrés récents n’est pas une phobie parmi d’autres, mais bien une phobie ultime. Car la majorité des êtres humains vivent et surmontent le problème de la mort et du vieillissement en tentant de transmettre quelque chose, par la famille et la diffusion des traditions - langue(s), références religieuses, vision de l’histoire, etc… . Penser qu’un jour, ses propres descendants seront minoritaires sur la terre de leurs ancêtres signifie que la culture du peuple actuel finira sur une étagère de musée. Et donc que le sens que l’on a mis dans sa propre vie sera anéanti ou ridiculisé. Certes, toute culture évolue, par les innovations techniques, artistiques, ou addition soupoudrée d’éléments culturels étrangers. Mais un remplacement n’est pas une évolution, tout comme la mort n’est pas un changement parmi d’autres dans la vie, mais le changement ultime. C’est pour cela que la crainte du remplacement fait que l’immigration est une préoccupation suprême pour les électeurs FN. Ce sujet prime sur tous les autres.

5) Et c’est pour cela que si un parti ou un politicien se charge de porter leur revendication (réduire fortement l’immigration), les électeurs FN sont prêts à tout lui pardonner : les affaires judiciaires, une incompétence flagrante sur nombre de domaines, une certaine vulgarité, la présence d’authentiques voyous ou escrocs dans les rangs ou l’entourage du parti, etc… Pendant la campagne d’avant-premier tour, vers février ou mars, un sondage avait montré que Marine Le Pen était, parmi les 4 plus grands candidats (Macron, Fillon, Mélenchon, elle-même), celle qui était jugée la moins crédible en économie. Alors qu’elle était à plus de 20% des intentions de vote, 10% seulement des sondés la jugeaient compétente. Donc, même parmi les gens qui allaient voter pour elle, une fraction importante ne la trouvaient pas crédible sur les sujets économiques.

Pour résumer : il faut cesser de croire que le FN existerait en raison de la pauvreté, de la précarité, du chômage…et que ses électeurs seraient de pauvres bêtes blessées qui se “tromperaient de colère”. De nombreux Français pensent, et c’est le cas depuis très longtemps - on peut remonter au XIXème siècle - qu’il y a trop d’immigration, et le FN en est l’expression politique depuis 30 ans. Un expression peu efficace, et que beaucoup de ses électeurs choisissent faute de mieux.

On pourra me reprocher de ne pas aborder les questions européennes. Il est probablement vrai que les crises de l’euro et de l’UE dans les années 2010 ont contribué au succès du FN aux Européennes de 2014. Le FN a toujours été souverainiste, mais de façon plus ou moins confuse et franche. Mais il faut remarquer que la mobilisation des électeurs FN aux élections européennes est restée faible jusqu’en 2009, par rapport au poids national du parti aux présidentielles. Sans doute parce que l’Union Européenne n’était pas jugée responsable de la politique d’immigration - malgré le fait que Jean-Marie Le Pen ou Bruno Mégret affirmaient le contraire dans les années 1990, sans vraiment convaincre leurs propres électeurs.

La position souverainiste, anti-UE, anti-euro est forte au FN - même s’il n’y a pas d’unanimité sur le retour au franc, et ce bien avant 2017. Mais c’est toujours une motivation secondaire par rapport au rejet de l’immigration.

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