La guerre pour le sens de l'existence (2)

(lire la partie précédente)

Bouclier ct america

Partie 2 : Trump, Brexit, Le Pen, AfD : de quoi sont-ils les noms ?

 

Réduits au larmoiement sur ces millions d’électeurs qui « sortent du cercle de la Raison », nos plumitifs et autres encombrants des ondes et des réseaux nous parlent du « repli sur soi », des « peurs identitaires », ou, quand leurs capacités conceptuelles sont encore plus basses, de la montée du « populisme ». « Populisme » étant, dans les années 2010, le successeur de ce que fut « communautarisme » dans les années 2000, à savoir un terme flou servant d’épouvantail, qu’il y ait un début de pertinence dans la critique des faits mis derrière ce terme, ou non.

 

Bien qu’ils tombent dans le moralisme et le psychologisme de bas étage, les larmoyants n’ont pas tout faux. Qu’il y ait un mouvement de défense identitaire à l’œuvre chez un nombre croissant de peuples – les Allemands s’y sont ajoutés depuis 2013 et la création d’Alternativ fur Deutschland (AfD) -, c’est un fait. Mais sa motivation profonde échappe à la raison médiatique, qui n’y voit que peur et autres sentiments déplorables. Et ce à cause des limitations du logiciel dominant dans la caste médiatique.

Celle-ci fonctionne sur un mélange qu’on a appelé « libéral-libertaire », et qui est partagé par une partie de la gauche, y compris celle qui a été formée au marxisme, jusqu’au centre-droit libéral. Et son logiciel est médiocrement matérialiste. J’entends par là qu’il ne comprend les motivations humaines que par la recherche des conditions de survie et d’aisance matérielles immédiates.


En clair, pour une bonne partie de la gauche et des libéraux (au sens européen du terme), dès lors que les individus qui composent une société ont très généralement accès à l’emploi, au logement, aux soins sanitaires, à l’éducation jusqu’à un niveau qui leur permet une certaine mobilité sociale, qu’ils sont en sécurité physique (ou que la probabilité de la délinquance et du crime sont faibles), alors tous les problèmes sociaux devraient être réglés. Depuis quelques décennies, on ajoute à cette liste, déjà difficile à obtenir, les préoccupations environnementales, du court terme (à commencer par la pollution atmosphérique et les catastrophes industrielles) jusqu’au très long terme (le réchauffement climatique).

 

Ces soucis mériteraient, à juste titre, d’occuper l’essentiel du temps de débat politique dans une démocratie. Ça ne veut pas dire qu’ils résument tout. Ni même l’essentiel.

 

Car l’essentiel, pour un être humain, que ce soit en 2016 ou en 1516, n’est pas seulement de survivre. Mais de s’assurer que son existence laissera une quelconque trace. A défaut de pouvoir devenir immortel ou même de laisser son nom gravé dans l’Histoire pour l’éternité, il pourra au moins s’assurer que quelqu’un, dans le futur, perpétuera quelque chose qui témoignera de son originalité. En clair : il importe d’avoir une descendance, qui certes ne se souviendra pas de vous au-delà de deux ou trois générations, mais continuera de pratiquer votre langue, ou de perpétuer votre religion – peu importe que vous y ayez réellement cru vous-même -, et se remémorera une histoire de ses origines qui ressemblera un peu à la réalité.

 

Ce désir de perpétuation est ce qui se rapproche le plus, matériellement, d’une lutte, non pas tellement pour l’existence – qui peut être sans postérité, après tout – mais pour le sens de l’existence. L’expression peut apparaître grandiloquente, mais elle traduit bien ce que ressent l’individu qui serait privé de cette postérité : sa vie, quand bien même elle serait assurée et sans privations aucune jusqu’à une mort lointaine, serait désormais vide de sens. Car, peu importe la diversité des réponses que les philosophes (que nous sommes potentiellement tous) donnent à la question du sens de la vie, la plupart des humains y répondent que ce qui compte plus que tout, en tant qu’êtres créatifs, est de pouvoir façonner l’avenir. Le sort ne nous faisant pas tous empereurs, inventeurs géniaux ou PDG richissimes, la transmission de la culture à laquelle on se rattache reste la façon la plus courante de mettre sa pierre à l’édifice du futur.

 

Politiquement, cela se traduit ainsi : quand bien même vous bénéficieriez de conditions de vie et d’emploi qui se situeraient dans le meilleur de ce que votre époque peut donner à une population étendue (on ne parle pas d’un niveau de vie d’hyperclasse, mais de celui de la classe moyenne-aisée américaine ou nord-européenne), vous pouvez quand même avoir des problèmes politiques, et autres que ceux qui consistent à se préoccuper de la couche d’ozone ou de la température globale en 2100. Une population qui n’a pas à se soucier de sa subsistance, ni même vraiment de la délinquance à ses portes (et l’évolution – à la baisse – des chiffres de la criminalité homicidaire en Europe ou aux USA ne justifie pas de peurs sécuritaires), mais qui doute de son avenir démographique, a de bonnes raisons d’avoir des craintes politiques. La thématique du « grand remplacement », traitée rapidement de « fantasme » dans la presse, est pourtant celle qui se corrèle le mieux à la montée desdits « populismes » identitaires et nationalistes.

 

Il est courant de voir analyser la progression des scores électoraux du Front National, de l’AfD allemande, du UKIP britannique, ou le succès de Trump au sein du parti républicain par des motivations économiques : chômage massif en France, précarité de l’emploi en Allemagne, désindustrialisation au Royaume-Uni ou aux USA. L’électeur nationaliste serait une sorte d’idiot qui reporte ses déboires personnels et ses angoisses sur les boucs émissaires que seraient les immigrés, l’Union Européenne et les « élites » en général.

 

Une analyse qui cadre assez mal avec les faits connus : en France, c’est un électorat d’âge médian, trans-classes, qui vote FN, et assez peu les chômeurs. L’AfD progresse dans une Allemagne qui est un des seuls pays de la zone euro à voir son niveau de vie par tête progresser. L’électorat de Trump est loin de se recruter parmi les votants les plus pauvres – souvent des Noirs et Hispaniques qui préfèrent le camp démocrate -, et les électeurs aux plus hauts revenus se partagent presque également entre Clinton et Trump. L’électorat « Brexiter », s’il n’est pas très présent parmi les résidents fortunés des centres-villes, est aussi un électorat plutôt âgé, qui a eu le temps de constituer un patrimoine – là encore, ce ne sont pas vraiment les plus pauvres qui ont voté pour quitter l’UE. De plus, on s’explique mal pourquoi, selon l’explication « économiste » de la montée du nationalisme, on n’a pas vu exploser un mouvement de droite identitaire en Espagne, pourquoi Aube Dorée ou même un équivalent plus présentable n’a pas atteint les 10% des votes en Grèce, ou même pourquoi c’est un mouvement assez indéfinissable idéologiquement, celui des 5 étoiles, qui a occupé le vide politique laissé par le recul des partis classiques en Italie, pays en récession tendancielle depuis 2008.

 

Ce qui explique bien mieux ledit phénomène électoral, c’est bien le rapport de ces pays à l’immigration. L’Espagne et l’Italie ne sont devenus que récemment des pays d’immigration, après avoir longtemps été des terres d’émigration. Et les immigrants qu’ils reçoivent n’apportent pas nécessairement de choc ethnique. Les arrivées d’étrangers en Espagne concernent, pour plus d’un tiers, des latino-américains, soient des hispanophones de tradition catholique et souvent blancs. Parmi les deux tiers restants, on trouve des Européens de l’Ouest qui viennent trouver leur villégiature finale au bord de la Méditerranée, ou des Roumains, eux-mêmes de culture latine, et facilement assimilables. Seuls 20% de l’immigration en Espagne est africaine, marocaine principalement, si bien que la communauté musulmane ne dépasse pas 2 à 3% de la population du royaume. Fondamentalement, la présence de 5 millions d’étrangers en Espagne ne crée donc pas de sentiment de remise en cause de l’identité ethnique dominante de l’Espagne, latine, catholique et ouest-européenne. On peut, avec nettement moins de composante latino-américaine, faire un tableau similaire de l’immigration en Italie – pays dont la jeunesse émigre fréquemment, et qui ne se vit pas encore tout à fait comme le pays d’immigration qu’il est devenu.

 

A l’inverse, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont les flux d’immigration extra-européenne les plus nombreux. La France et l’Allemagne ont les deux plus grands contingents musulmans d’Europe, et le Royaume-Uni n’arrive derrière eux que parce qu’une fraction sensible de ses immigrés sont hindous, ou chrétiens d’Afrique ou des Caraïbes ex-britanniques.

 

L’Islam n’est que la manifestation la plus visible de la rupture identitaire que l’ouverture des frontières crée dans les pays du nord-ouest européen. Mais il rend peu surprenante l’émergence électorale, plus ou moins ancienne selon les pays, du Front National, de l’AfD, du UKIP (dont le rejet de l’Union Européenne ne peut plus, désormais, être le principal cheval de bataille), ou encore des Démocrates Suédois comme du Parti de la Liberté néerlandais. En Italie, où la droite radicale pouvait davantage, au cours des dernières décennies, s’analyser comme une survivance du fascisme ou du régionalisme nordiste, la transformation annoncée de la Lega Nord (Ligue du Nord, jadis sécessionniste) en Lega Italiana (Ligue italienne) pourrait être le résultat d’un basculement psychologique de la Botte dans le camp des pays qui se perçoivent menacés par la montée de l’immigration. 

 

Car l’aspect moins évident, mais statistiquement très constatable, du phénomène est la concurrence démographique induite par l’immigration, sur des populations européennes elles-mêmes peu fécondes. L’Espagne et l’Italie ont des taux de fécondité très bas, et l’immigration, dont nous avons vu qu’elle était culturellement assez proche du pays d’accueil, européenne ou latino-américaine en majorité, ne la relève que très insuffisamment. L’Allemagne reçoit une immigration turque de moins en moins féconde, comme l’est la population de la Turquie en général – Kurdes exceptés. Mais les Allemands autochtones font vraiment peu d’enfants. La France et le Royaume-Uni ayant les plus grands nombres d’immigrants africains ou du sous-continent indien, ces deux pays voient une contribution très significative des nouveaux arrivants aux naissances. Les statistiques ethniques britanniques indiquent un recul de la population blanche de 8 points (passant de 92 à 84% de la population totale) de 2001 à 2011 ; l’INSEE révèle que près de 30% des naissances hexagonales ont un parent né hors de France en 2015.

 

Aux Etats-Unis, les projections ne font plus de doute, d’autant que les Blancs non-hispaniques sont devenus minoritaires dans les berceaux depuis 2010. D’ici 2050, il n’y aura plus de majorité ethnique chez l’Oncle Sam. Et, si le parti républicain reste basé sur l’électorat blanc anglosaxon, il n’aura plus aucune chance de gagner aux échéances nationales.

 

On arrive là au cœur du problème politique. Le souci n’est pas qu’il serait impossible de vivre au jour le jour aux côtés de gens issus d’un autre pays que le vôtre, n’ayant pas tout à fait la même religion, pas les mêmes origines, etc… Le problème est que le vote ethnique existe, et qu’il est très déterminant dans la politique américaine, et se manifeste en Europe aussi. La transformation démographique de Londres, bien plus qu’un supposé « esprit de tolérance » londonien, a porté Sadiq Khan à la municipalité. Les électeurs français musulmans, dont les conceptions en termes de valeurs sociétales cadrent assez peu avec celles du PS ou des Verts, ont malgré tout largement choisi François Hollande en mai 2012. Aux USA, les Hispaniques, même si leur vote n’est pas monolithique, ont globalement intérêt à supporter les démocrates pour bénéficier de la redistribution étatique. Le déterminant ethnique est manifeste d’un pays à l’autre, au point que l’on peut supposer que le multi-ethnisme aura tôt fait de transformer les élections en recensements tribaux.

 

Et, du côté des groupes ethniques vieillissants et des inféconds, cela veut dire qu’à terme, le pouvoir sera perdu, quand les allogènes auront acquis la masse critique pour décider des destins électoraux. Ce n’est pas forcément la langue qui changera (les immigrants se font massivement au français, à l’italien, à l’allemand ou à l’anglais selon le pays d’accueil) ; mais la tradition religieuse du pays sera modifiée, et autrement plus violemment qu’elle ne l’a été par la sécularisation de la société. Après tout, rappelons que même la survenance d’une majorité athée ne change pas la tradition d’un pays, car l’athéisme ne crée pas de culture, de doctrine, de monuments. L’athéisme n’est qu’une position philosophique, qui ne vous dit pas si vous devez plutôt voter à droite ou à gauche, ni ce que vous devez penser du mariage ou de la contraception. Aussi, il est très hasardeux de nier l’impact que la croissance de la communauté musulmane peut avoir sur la politique française, en prétextant que la nouvelle majorité religieuse, à l’avenir, serait celle des athées. Les athées, parce qu’ils ne suivent aucune ligne, ne risquent pas de marcher comme un seul homme pour un parti ou un candidat ; les musulmans, s’ils se sentent, par exemple, menacés par « l’islamophobie », peuvent se masser derrière le nom qui leur paraitra le plus favorable à la défense de leurs intérêts.

 

Mais plus encore qu’un hypothétique changement de langue ou un probable changement de tradition religieuse majoritaire, ce qui peut à juste titre rebuter les autochtones « remplacés », c’est le changement de mémoire. Quand le pays sera peuplé en majorité de gens venus de l’étranger à distance d’une ou deux générations, quel regard portera-t-on sur les générations précédentes qui ont bâti le pays ? Seront-ils vu comme d’ignobles réactionnaires, racistes, colonialistes, nazis, fascistes… ? L’Europe a eu une histoire moderne très perturbée, et les peuples européens n’ont pu vivre côte à côte que, justement, parce qu’ils ont des frontières entre eux. Ce qui fait que les Grecs ou les Français n’ont pas à discuter en permanence avec les Allemands pour démêler les responsabilités des ancêtres des uns et des autres. C’est ce qui permet aux Allemands de gérer eux-mêmes et entre eux leur responsabilité quant aux évènements des années 1930 et 1940. Il est aussi sans doute heureux que l’on n’oblige pas les Japonais, les Coréens et les Chinois à « vivre ensemble ». Par contre, changer les origines majoritaires des habitants d’un pays, c’est justement faire que les descendants de ceux qui ont bâti le pays, devenus minoritaires, n’auront plus la prééminence pour déterminer l’image que l’on gardera de ces ancêtres, parfois plus ou moins encombrants.

 

C’est justement là que la boucle se clôt avec la lutte pour le sens de l’existence : devenir minoritaire sur sa terre, penser avec moultes raisons que vos descendants n’auront plus la primauté du nombre dans votre pays, cela veut dire que les vôtres ne seront plus maîtres de l’héritage que vous laisserez, aussi bien matériellement qu’en termes de souvenirs. Demander à un peuple de bien vouloir se démettre de la possession de son avenir, au nom de l’inéluctabilité du mélange des peuples, de l’ouverture des frontières, ou même en lui disant que, de toute façon, son identité nationale / ethnique ne serait qu’un mythe, c’est lui demander de renoncer au sens de son existence. C’est une déclaration de guerre. Et cela met fin à toute possibilité de débat.

 

Du coup, pour la population qui se sent en concurrence démographique, et qui sait qu’elle a le dessous dans la dynamique des populations, si le dernier rempart s’appelle Trump, Le Pen, ou même Poutine ou Orbàn, et bien la population qui aura conscience du danger (généralement l’électorat autochtone de droite) fera corps avec ce rempart. Et ce quoi que dise le candidat. Même s’il se trompe ou ment une fois sur deux quand il ou elle s’exprime. Le problème est un problème de guerre et de survie démographiques. Lorsque l’avenir même d’un peuple est en question, et sans retour possible en cas de défaite, alors tous les débats politiques s’arrêtent, jusqu’à ce que l’on ait mis fin à ce qui est perçu comme une invasion.

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