La guerre pour le sens de l'existence (1)

Ceci est le début d'un article assez long, rédigé en décembre 2016 et censé faire le bilan de cette année 2016, et du tournant "populiste", "réactionnaire" que la scène politique internationale semble prendre depuis 24 mois.

Counterstrike

Partie 1 : le mythe de l’ère de la « post-vérité »

 

La victoire du Brexit et de Donald Trump (au collège électoral américain) ont lancé, chez les journalistes et la sphère médiatique, qui s’étaient majoritairement (mais pas unanimement) rangés dans le camp du Remain lors du référendum britannique, et presque entièrement contre Donald J. Trump aux USA, le thème de « l’ère de la post-vérité ». Les deux succès s’expliqueraient par la montée des peurs et des passions irrationnelles, qui auraient rendu une fraction considérable de l’électorat insensible aux faits et à la raison. Faits et raison qui, faut-il le comprendre, auraient massivement penché contre le Brexit et contre Trump.

 

Concernant le Brexit, l’accusation de « post-vérité » ne fait que témoigner de l’aveuglement de la corporation journalistique, et d’une partie de la classe politique, qui refuse de voir l’évolution du débat public sur la construction européenne et l’Eurozone (à laquelle le Royaume-Uni a eu la chance d’échapper, mais pour combien de temps s’il n’avait décidé de quitter le navire européiste ?). La propagande attribuant à la construction européenne tous les bienfaits – libre-échange continental, situation relative – qui n’en relèvent en fait pas, ou auraient simplement pu s’obtenir par accords intergouvernementaux, fonctionne désormais comme une chambre à écho, rendant ses adeptes imperméables à toute remise en cause. Le seul véritable « bébé » de l’Union Européenne, le seul qui n’aurait pu être obtenu autrement que par la voie supranationale et la suppression de la souveraineté des Etats, est l’Euro. Une monnaie unique dont les effets délétères sur les économies de la moitié sud de l’Eurozone sont maintenant patents, alors que les pays qui ont le mieux traversé la dernière décennie (Suède, Pologne, Royaume-Uni) ont gardé leurs monnaies – si l’on exclut l’Allemagne, pour l’instant grande gagnante de la monnaie unique, qui lui permet de maintenir et d’accroître ses excédents commerciaux sur ses clients européens, réalisant une croissance aux détriments de ses « partenaires », dans un jeu dont la somme est, comme la croissance globale de l’Eurozone, nulle.

 

Que des partisans du Brexit aient pu utiliser ça ou là des arguments et promesses inexacts, c’est fort possible, et inévitable dans toute campagne politique. Mais les pro-européens, dans leur système idéologique clos, sont incapables de voir que c’est leur position qui est fondamentalement mensongère, le mensonge en question étant que l’Union Européenne servirait fondamentalement à quelque chose, alors que l’on pourrait garder ses seuls effets positifs en la remplaçant par une simple association de libre-échange et de libre-circulation conditionnées par les nécessités des Etats souverains, qui peuvent toujours avoir besoin de clore momentanément ou durablement leurs frontières pour des raisons de police ou de contrôle des flux migratoires.

 

Pour ce qui concerne la campagne présidentielle américaine, l’idée de la « post-vérité », soit d’une ère où les faits démontrés n’auraient plus d’importance face aux sentiments, paraît plus fondée, mais en apparence seulement. Que Trump ait passé une grande partie de sa campagne à aligner des faits invérifiés – mais pas toujours sans rapports avec la réalité, comme lorsqu’il parlait de la sur-criminalité afro-américaine en donnant des chiffres surévalués -, et souvent faux en eux-mêmes, c’est un fait. Le principal fait étant tout simplement que Trump n’avait pas de positions claires et définitives sur beaucoup des sujets de son programme, pouvant, sur la question de l’avortement par exemple, changer trois fois d’avis en moins de deux heures, suite à un entretien non préparé. Tout au long de la campagne, des journalistes « vérificateurs » (ou fact-checkers) ont établi des scores de vérité sur les affirmations des deux candidats, le taux de véracité étant nettement à l’avantage d’Hillary Clinton contre son rival milliardaire.

 

Mais aucun des tollés suscités par Donald Trump, que ce soit sur ses déclarations publiques, son programme (quand il était connu) ou ses propos privés (parfois détournés et révélés au mépris de tout droit à la confidentialité – droit qui vaut même pour un candidat républicain, faut-il le rappeler) n’ont provoqué la chute politique du magnat. A en suivre les sondages – qui ne se sont pas tant trompés que cela, si l’on s’en réfère au score final dans le vote populaire, gagné par H.Clinton par près de trois millions de voix ou 2% des suffrages exprimés – il y a bien eu des périodes où les intentions de votes pour le magnat new-yorkais s’effondraient, mais celui-ci est toujours, cycliquement, revenu sur les talons de la candidate démocrate. Et suffisamment près pour gagner les swing states le 8 novembre, et remporter largement le Collège Electoral.

 

Alors, la « Vérité » (vue par la navrée et navrante presse comme un tout uniforme, à un seul plan) est-elle devenue subitement indifférente au peuple américain, ou du moins aux 46% qui ont voté Trump, voire, par extension, aux 52% qui n’ont pas jugé nécessaire de voter pour la candidate « de la Vérité », Hillary Clinton ? D’abord, rappelons-nous que les USA, comme toutes les sociétés industrialisées – mais probablement plus que les autres – sont parcourues depuis longtemps par les croyances créationnistes, antivaccinalistes, par les théories «alternatives » sur les attentats du 11 septembre 2001, et par d’innombrables thèses regroupées sous le large vocable de « théories du complot ». Les années 2015-2016 n’ont apporté aucune révolution. Et le fait que Trump ait embrassé plusieurs de ces croyances – flattant les climatosceptiques comme ceux qui pensent que les vaccins sont inutiles et nocifs – ne lui a même pas vraiment apporté plus de voix (il a fait un point de moins des suffrages exprimés que Mitt Romney quatre ans plus tôt).

 

La véritable question qui se pose dans toute présidentielle, alors que les rapports de force globaux sont, en tendance, perceptibles des mois avant le scrutin, n’est pas de savoir qui dit le plus d’inexactitudes, ou même de contre-vérités, au cours des six ou douze mois avant la date fatidique. Le plus important est de savoir ce que chaque candidature représente par rapport à l’électorat qu’elle vise, ou qui est le plus susceptible de la soutenir. En clair : que signifie le vote Trump pour le public républicain traditionnel, dont il faut rappeler qu’il est traditionnellement blanc (et non-hispanique) à plus de 85%, dans un pays où ce même groupe ethnique ne représente plus que 63% de la population totale, et inéluctablement moins à l’avenir ?

 

Avant d’aller plus loin sur ce questionnement, je conclurai que l’ère de la « post-vérité » est un concept vide qui ne fait qu’exprimer la frustration de la profession journalistique d’avoir perdu ce qu’elle croyait être son « ministère de la vérité », qui devait orienter les actes de la population votante « raisonnable ». La réalité, est que la population ne s’est jamais, en majorité, décidée sur ses choix politiques en fonction de ce que les journalistes lui disaient, mais toujours par rapport à des attentes plus profondes. Il a existé un temps où les sentiments de la population allaient globalement dans le même sens que ceux des journalistes, plutôt situés à gauche et peu portés sur le nationalisme ou souverainisme. Cette période, en Europe, a duré des années 1970 aux années 2000, au maximum. Elle est terminée depuis, comme en ont témoigné le référendum français de 2005 ou son jumeau néerlandais. Aux USA, la victoire d’Obama a été l’un des moments où la volonté des médias et les résultats des urnes ont le plus coïncidé. Trump y a mis fin, mais très loin d’être une rupture entre le peuple et la vérité, il s’agit de la fin d’une illusion : celle du pouvoir des journalistes sur les consciences.

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